En cette fin d’année, il est l’heure de revivre les plus beaux moments de la saison. Ceux qui nous ont fait bondir de notre canapé, ému ou révolté. Ceux que l’on retiendra longtemps, malgré les années qui passeront. Au gré des articles marquants de 2018, nous vous proposons donc de vous replonger dans ces épisodes un peu à part. A chaud, comme si vous y étiez. Aujourd’hui, nous nous attardons sur le jour où Geraint Thomas a pris une sérieuse option sur le maillot jaune, à l’Alpe d’Huez.

Il y a encore treize jours, Geraint Thomas n’avait remporté qu’un prologue sur le Tour de France. Au sortir de la traversée alpestre, le Gallois a accroché deux étapes supplémentaires. À La Rosière, il y avait un air de Dauphiné sur la ligne d’arrivée. Cette fois, à l’Alpe d’Huez, le caractère surréaliste du spectacle rendu nous laisse presque scotché dans les vingt-et-un lacets.

Une bataille illisible

Froome, Thomas. Thomas, Froome. Le duo de la Sky a clairement affiché une supériorité dans l’état de forme depuis mercredi, mais ne paraît pas aussi inatteignable que pouvaient l’être les paires Wiggins-Froome et Froome-Porte en 2012, 2013 et 2015. Pourtant, chacun a récité ses classiques. Thomas en facteur aux deux cent mètres, Froome écrasant les pédales à la sortie d’Huez, mais pas de doublé à la clé, ni d’écart insurmontable au bout. Non, une quarantaine de minutes irrespirables, indécryptables, où les quatre meilleurs du Tour se placent de front, presque à l’arrêt, sous la flamme rouge. Bien qu’encore officiellement leader de sa formation, Froome a attaqué son coéquipier, porteur du maillot jaune. Un geste pas si fréquent que cela, qui a sonné le début d’un rodéo déjanté, dépourvu de toute régulation. Les deux Britanniques se sont relayés dans l’accélération-relais, mais Tom Dumoulin, si mal à l’aise dans les pentes rectilignes au pied, a bluffé son monde en opérant la jonction.

Au terme du triptyque alpestre, avant trois étapes de transition, impossible donc de fixer des prévisions sur la suite des évènements, tant chaque poursuivant dispose d’autant de coups de chance que de circonstances atténuantes, tant les rôles attitrés semblent bel et bien insoumis à toute logique. Prenons l’exemple de la Movistar, qui a essayé de dynamiter pendant deux journées consécutives la course au général. Bilan, une débandade inattendue au moment de faire les comptes : Quintana était essoré là où il avait repris une minute au tenant du titre il y a trois ans, Landa est méconnaissable par rapport à l’an passé et Valverde se contente d’être un équipier de luxe. Ajoutez-y Dan Martin, éjecté, et il ne reste que Bardet, Nibali et Roglic, qui ont dû se sentir bien seuls au milieu de la bouillie.

Il y avait plus de neuf coureurs

Peut-être moins présent le long de la route que ces dernières années, le public n’a jamais fait preuve d’autant de virulence depuis la venue d’Eddy Merckx en 1975. Depuis l’affaire Froome, les colères populaires se sont réveillées. Mal-aimé, le quadruple vainqueur du Tour continue d’endosser avec fatalité un costume de pestiféré. Là où certains avaient évoqué une possible grève, c’est physiquement, ce que personne n’osait ouvertement évoquer, que « Froomey » fut l’une des victimes du déchaînement émotionnel. Échappant à une gifle d’un spectateur par un mouvement d’épaule réflexe, ses oreilles n’ont pu repousser des sifflets internationaux. Mais ce n’était pas grand chose, en terme de décibels, face aux huées reçus par son coéquipier et maillot jaune, Geraint Thomas, sur le podium protocolaire.

Qu’en serait-il advenu si Vincenzo Nibali avait opéré le jump sur Romain Bardet, lorsque le Français plaça sa seconde attaque du jour ? On ne le saura jamais, le Squale s’était heurté aux motos de la gendarmerie, avant d’être relevé par des observateurs sûrement plus en phase avec les valeurs du cyclisme. Treize secondes concédées aux allures de miracle que seules les madones des chapelles siciliennes peuvent créer. Mais Bardet, sans soutien lorsqu’il s’est levé sur les pédales, n’a donc toujours rien repris à ses concurrents dans l’optique de la victoire finale. Dumoulin reste donc, il faut le dire, d’une manière assez énigmatique, étonnamment bien placé après un Giro éprouvant, lorsque Froome doit désormais dépasser ses limites physiques et mentales pour conquérir une cinquième couronne. Cerise sur le gâteau, la quasi-totalité des sprinteurs n’a pas vu le toit de la Croix-de-Fer. Invraisemblablement déconcertant.

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