Au cœur des années 2000, puis au début de la décennie suivante, les Français ont dû se satisfaire de rôles secondaires chaque été, sur les routes du Tour de France. Pinot, Bardet et Alaphilippe n’étaient pas encore là. Les fantômes d’Armstrong à peine dissipés, quand l’Américain lui-même n’était pas de retour. Ce qui n’a pas empêché certains de tirer leur épingle du jeu. Jamais dans la bagarre pour la victoire finale, mais pour des accessits ou des maillots distinctifs. La Chronique du Vélo a décidé d’aller à la rencontre de ces acteurs et de raconter leurs Tours. Nous débutons avec Cyril Dessel qui, en 2006, a connu les joies du maillot jaune. Il est en revanche passé à côté d’une victoire d’étape qu’il refusait de laisser à son compagnon d’échappée, pourtant insistant.

Tous les entretiens :
Cyril Dessel : « Aujourd’hui tu vas tout faire : maillot jaune, maillot à pois, victoire d’étape » (1/5)
Sandy Casar : « Madiot m’a dit ‘Mon salaud, tu m’as bien baisé !’ » (2/5)
Christophe Le Mével : « En réalité, je crois que j’ai fait bien mieux que 10e » (3/5)
Anthony Charteau : « Je n’étais pas loin derrière Contador et Schleck » (4/5)
2014 : Jean-Christophe Péraud

La saison 2006 marque votre retour sur le Tour de France alors que vous l’aviez manqué entre 2003 et 2005. C’était un soulagement ?

C’est vrai que c’était un soulagement parce que j’avais l’impression que quelque chose m’éloignait chaque année des routes du Tour de France. Comme s’il y avait une malédiction, c’était assez frustrant. En 2006, je me présente sur le Tour sans avoir eu de problème et en confiance : j’avais l’impression que tous les voyants étaient au vert. Pour la première fois, j’étais en pleine condition pour essayer de m’exprimer.

L’avant-Tour est rocambolesque cette année-là puisque plusieurs favoris sont écartés au dernier moment. Basso, Ullrich, Vinokourov et votre coéquipier Mancebo sont notamment priés de rester chez eux. Qu’est-ce que l’éviction de Mancebo a changé pour vous ?

Pour moi, ça n’a pas changé grand-chose. La période a été assez dure à vivre parce qu’on avait préparé le Tour à neuf coureurs (AGR2 démarre l’édition 2006 à huit après l’exclusion de Mancebo, ndlr). On avait fait des stages de préparation et des reconnaissances avec un leader numéro 1 qui était Francisco Mancebo et un leader numéro 2 en la personne de Christophe Moreau. L’affaire Puerto a éclaté en juin, avant le Dauphiné je crois (le docteur Fuentes est arrêté le 23 mai 2006, ndlr) : on ne savait pas si Mancebo était réellement dans cette affaire mais son nom était déjà cité. Il a fait toute la préparation avec nous avec cette pression. Sportivement, ça a remis des choses en cause et peut-être que ça m’a servi puisque parmi les coureurs exclus du Tour de France, il y avait beaucoup de leaders, dont certains auraient peut-être terminé devant moi. Mais de mon côté, je suis resté concentré sur mon truc : j’étais enfin au départ du Tour. C’était à Strasbourg cette année-là, je m’en souviens très bien. On avait pris le bateau lors de la présentation des équipes. Il y avait beaucoup de monde sur les premières étapes, en Alsace. C’est ce que je retiens davantage.

Revenons sur votre première partie de saison 2006 : vainqueur du Tour Méditerranéen, avant d’aller sur Paris-Nice, au Tour de Catalogne et sur le Dauphiné. Comment vous sentez-vous physiquement avant de prendre le départ du Tour ?

Mon début de saison a été très fort. En 2005, je viens chez AG2R pour participer au Tour et pour avoir ma chance sur les courses à étapes d’une semaine. Finalement, ça ne s’emboîte pas comme je le veux et une opération de l’appendicite me prive du Tour. Mais en 2006, ma victoire sur le Tour Med est un véritable soulagement, ça me fait du bien. Cette victoire lance ma saison et cela me permet d’être plus serein sur les courses qui suivent. Sur le Dauphiné, j’ai eu de très bonnes sensations toute la semaine mais j’étais davantage équipier de Christophe Moreau et de Mancebo. Ludovic Turpin gagne une étape à Briançon où je finis avec les meilleurs (11e de l’étape, ndlr). Je sens que je suis présent. Ça ne s’est pas traduit sur le Dauphiné par un résultat probant mais je sens que, physiquement, je suis dans la course. Ça se concrétisera sur le Tour de France.

La première semaine du Tour est presque exclusivement réservée aux sprinteurs : trois victoires d’étapes de McEwen, quatre étapes de plus de 200 kilomètres… Comment vous vivez ces longues étapes de plaine ?

« (Sylvain Calzati) m’a raconté son podium, sa conférence de presse et même si je suis très content de l’avoir vu lever les bras, au fond de moi, je me dis ‘Putain, il a du bol, il gagne une étape sur le Tour, je n’aurais peut-être jamais la chance de faire ça.’ »

– Cyril Dessel

Sereinement. Comme d’habitude, la première semaine a été nerveuse : il y a 180 coureurs plein de fraîcheur et à la recherche de résultats. Moi, j’ai de la chance – enfin ça tourne ! – parce que je ne vais pas à terre. Je ne suis pas pris dans des chutes et je ne perds pas de temps. Je ne suis pas désigné leader dans l’équipe, c’est Christophe Moreau qui l’est. Par contre, Vincent Lavenu sait que j’ai fait un bon début de saison et que je suis capable de bien grimper. Au briefing, le matin, il me met de côté : je ne suis pas protégé mais il m’épargne le travail auprès de Christophe Moreau. Ce n’est pas à moi de descendre chercher les bidons et de le remonter. Il me dit : « Fais ta course, t’es un petit peu en électron libre. » En fait, le premier test arrive sur l’étape reprenant le final de l’Amstel (la 3e étape entre Esch sur Alzette et Valkenburg, Cyril Dessel y termine 20e, ndlr). C’est une étape assez casse-pattes. Quand tu arrives dans le final d’étapes comme celle-ci, tout le monde veut placer son leader devant. Ça roule très vite dans les 50-60 derniers kilomètres. Réussir à rester dans les 30-40 premiers du peloton en faisant les efforts pour te replacer et en ayant la tonicité dans les bosses pour rester avec les meilleurs, c’est un signe que la condition est là. Je passe ce test sans encombre. Le soir, je dis à Vincent : « J’ai de bonnes sensations, je me sens bien. » Forcément, ça l’a conforté dans son idée de continuer à me protéger jusqu’à la montagne.

Vos sensations se confirment-elles sur le contre-la-montre entre Saint-Grégoire et Rennes, lors de la septième étape ?

Je fais un bon chrono (36e à 3’42 de Honchar, vainqueur, ndlr). Je le sais parce que je me fais rejoindre par Markus Fothen à 15 kilomètres de l’arrivée et j’arrive à le tenir en ligne de mire jusqu’à la fin. Même si j’ai été champion de France du contre-la-montre chez les espoirs, j’ai perdu du poids quand je suis passé pro et je me suis davantage orienté vers la montagne. C’était une belle performance. Finalement, j’arrive au pied des Pyrénées en ayant fait quasiment un sans-faute.

La première semaine se termine également bien pour AG2R puisque Sylvain Calzati s’impose en solitaire à Lorient avant le premier jour de repos.

Bien évidemment ! Sylvain avait obtenu sa sélection in-extremis après avoir fait le Tour d’Italie et le Tour de Suisse. On savait que l’échappée pouvait aller au bout ce jour-là. Il est dans la bonne échappée puis résiste au peloton et gagne l’étape. Avec cette victoire d’étape, le contrat était rempli. Même si on avait un leader pour le général, on savait qu’on ne gagnerait pas le classement général du Tour de France. L’objectif était d’aller chercher un top 5 ou un top 10. En plus, Sylvain est un pote donc ça m’a fait super plaisir pour lui. Après, à titre personnel, c’est une sensation étrange. Il m’a raconté son podium, sa conférence de presse et même si je suis très content de l’avoir vu lever les bras, au fond de moi, je me dis « Putain, il a du bol, il gagne une étape sur le Tour, je n’aurais peut-être jamais la chance de faire ça. »

Quel est votre objectif lorsque la montagne arrive ?

Excepté Christophe Moreau qui jouait le général, on était plusieurs à ne pas trop mal grimper dans l’équipe : Mikel Astarloza, Simon Gerrans… Au matin de la première étape de montagne, Vincent nous dit : « C’est à vous de jouer ! Vous avez carte blanche : il faut prendre l’échappée aujourd’hui. » Serhiy Honchar était alors le leader du classement général et on ne savait pas si la T-Mobile allait défendre le maillot. Mais l’objectif du matin était davantage l’étape que le classement général.

Sur l’étape qui lui permet de prendre le maillot jaune, Dessel est échappé avec Mercado – Photo DR

La première étape de montagne entre Cambo-les-Bains et Pau est justement marquante pour vous puisque c’est celle qui vous voit prendre le maillot jaune. Vous finissez deuxième de l’étape, battu au sprint par Mercado, mais avec plus de sept minutes d’avance sur le peloton. Pouvez-vous nous raconter cette journée ?

C’est la première étape de montagne donc la bagarre est importante pour prendre l’échappée. Traditionnellement, la première étape de montagne sur le Tour de France est souvent une étape indécise puisque le leader n’est pas encore un prétendant à la victoire finale. Ce jour-là, il restait encore 35-40 kilomètres pour arriver à Pau après avoir franchi le sommet du col de Marie-Blanque. On savait que l’échappée allait avoir un peu plus de liberté. L’échappée met du temps à partir et je suis un des derniers à rentrer sur les premiers attaquants. L’écart monte rapidement et Julien (Jurdie, directeur sportif chez AG2R, ndlr) me dit que je suis le mieux classé. Dans ma tête, le maillot jaune n’était pas un objectif prioritaire alors, dans un premier temps, j’essaie de marquer des points pour le classement de la montagne. Je fais le sprint à bloc en haut de la première bosse, un col de troisième catégorie, et je passe en tête. Dans le col du Soudet, Mercado s’énerve à mi-pente et attaque : je prends sa roue et on se retrouve tous les deux. Au sommet, on se dispute les points comme si on jouait l’étape.

Vous passez en tête ?

Je passe en tête, oui ! Je me souviens qu’il y avait du brouillard sur le sommet. Dans la descente, 4-5 coureurs rentrent sur nous, dont Vasseur et Landaluze. Je me sentais vraiment bien mais je savais que Mercado allait de nouveau attaquer dans Marie-Blanque. J’attendais son attaque. Finalement, il en remet une bonne et on se retrouve encore tous les deux.

« A l’approche de l’arrivée, Mercado est venu me voir pour me dire ‘Tu as passé les cols en tête, tu as le maillot à pois et tu vas prendre le maillot jaune, tu me laisses l’étape ?’ (Il rigole) »

– Cyril Dessel

Vous répondez facilement à ses attaques ?

Facilement, non ! Je me suis employé pour aller le chercher mais j’avais les jambes pour répondre. On fait la montée tous les deux. Au sommet, il ne me dispute pas trop les points puisque, même s’il passait en tête, je prenais le maillot. On fait la descente à bloc, ce qui nous permet d’avoir 20-30 secondes d’avance sur Landaluze en bas. On a roulé fort pour l’éliminer. Landaluze est resté à 30 secondes pendant une petite dizaine de kilomètres et d’un coup, l’écart s’est agrandi : 40 secondes, 50 secondes… Il était éliminé. A l’approche de l’arrivée, Mercado est venu me voir pour me dire « Tu as passé les cols en tête, tu as le maillot à pois et tu vas prendre le maillot jaune, tu me laisses l’étape ? » (Il rigole)

On imagine que vous ne lui avez pas dit oui…

Bah non ! J’avais en tête les images de mon pote Calzati qui avait gagné trois jours plus tôt à Lorient. Je me disais : « C’est ta journée aujourd’hui. Tu n’auras peut-être plus jamais l’occasion de te retrouver dans cette situation-là. » Dans ma tête, c’était non. Son directeur sportif est allé voir le mien. Julien Jurdie monte ensuite à ma hauteur et me demande ce que j’en pense. Je lui ai dit que je voulais gagner l’étape ! (Il rigole) Je n’avais aucun intérêt à lui laisser l’étape puisque je pensais que j’allais complètement disparaître du classement général. Avec Julien, on s’est dit qu’il ne fallait pas lui donner notre réponse trop tôt parce qu’après il ne roulerait plus. On est resté un peu évasif mais ils revenaient tout le temps nous voir. A un moment, je lui ai dit : « Ecoute, je dispute la victoire. » En plus, je l’avais battu au sommet des cols donc j’étais assez sûr de moi. Finalement, au bout de 200 kilomètres et avec la fatigue, j’ai mal géré mon sprint.

Quel est votre sentiment en franchissant la ligne ?

Quand j’ai franchi la ligne, j’étais vraiment déçu de ne pas avoir gagné. Et les assistants m’ont récupéré et m’ont dit : « Tu rigoles, t’es maillot jaune ! » Très rapidement, j’ai ensuite été emporté par un tourbillon médiatique. C’était énorme. En plus, c’était le jour de l’anniversaire de mon père, il était présent à l’arrivée, à Pau. Avec le protocole et la conférence de presse, c’est seulement pendant le retour à l’hôtel que je m’en suis rappelé alors on s’est retrouvé là-bas avec le maillot jaune. C’était vraiment un moment magique.

Qu’est-ce que ça fait de prendre le maillot jaune ?

A Pau, Cyril Dessel se retrouve avec deux maillots distinctifs – Photo DR

J’avais l’impression de ne pas y croire. Je me suis retrouvé en direct au journal de 20 heures. J’ai reçu des dizaines et des dizaines de messages. J’avais l’impression d’être le centre du monde. Ça n’a pas été facile de dormir pendant la nuit. Le soir, j’ai le souvenir que des kinés et des assistants sont venus dans ma chambre pour se faire prendre en photo avec le maillot jaune (il sourit). C’est là que tu te rends compte de la magie de ce maillot.

Au général vous avez 4’45 d’avance sur Landis et 2’34 sur Mercado qui occupe lui la seconde place. Vos objectifs sont réévalués ?

Non, c’est trop tôt.

Vous récupérez également le maillot à pois sur cette étape. Ça devient un objectif ?

Oui, je me dis que je vais essayer de le jouer. D’ailleurs, le lendemain je prends des points au sommet du Tourmalet derrière l’échappée (il est 7ème au sommet, ndlr). Je me disperse un peu mais je ne pensais vraiment pas que le classement général pouvait rester un objectif.

Cette 11e étape est dantesque. Cinq ascensions avec le Tourmalet, le col d’Aspin, Peyresourde, le col du Portillon et le Pla de Béret. Vous êtes héroïque mais vous perdez tout de même le maillot jaune pour seulement 8 petites secondes. Qu’est-ce que vous retenez de cette journée en jaune ?

Le maillot de leader est respecté : les mecs ne te frottent pas. C’est le cas sur toutes les courses à étapes, mais sur le Tour de France c’est décuplé. Après, il y a l’engouement populaire. Les gens cherchent le maillot jaune. « Ah c’est le maillot jaune, c’est Dessel ! », c’est marrant ça ! Le maillot jaune génère une euphorie. Pendant toute la première partie d’étape, je le sentais vraiment bien. Dans le Tourmalet, je me suis dressé sur les pédales pour aller faire les points au sommet. A ce moment, Christophe (Moreau) m’a un peu réprimandé : « Compte tes efforts. » Il avait raison parce que je l’ai payé plus loin. Petit à petit, la fatigue de la veille m’a rattrapé. Je perds mon maillot parce qu’on est attaqué par la T-Mobile dans l’avant dernier col, le Portillon, et je suis décroché du groupe de tête. C’est dommage parce qu’il y avait une longue vallée pour aller chercher le Pla de Béret. Si j’arrive à m’accrocher dans le groupe de tête, il y avait une petite trentaine de coureurs au sommet, je garde mon maillot. C’est le vélo…

« Le soir, je n’ai pas de regret. Beaucoup de déception, mais pas de regret car j’avais tout donné. Je suis allé au bout de moi-même. (…) Mais le lendemain, ça a été un moment difficile quand je l’ai récupéré (le maillot jaune, ndlr) dans ma panière à linge et que je l’ai rangé dans ma valise. »

– Cyril Dessel

Vous perdez également le maillot à pois. Qu’est-ce que vous vous dîtes le soir ?

Le soir, je n’ai pas de regret. Beaucoup de déception, mais pas de regret car j’avais tout donné. Je suis allé au bout de moi-même. Malheureusement, ça n’a pas suffi. J’ai tout fait pour rester au contact du groupe de tête et je me bats comme un dingue dans la montée finale. Mais il manque ces 8 secondes. Le maillot à pois m’est lui sorti de la tête. J’étais vraiment concentré sur le maillot jaune. Le lendemain, ça a été un moment difficile quand je l’ai récupéré dans ma panière à linge et que je l’ai rangé dans ma valise.

Vous le reportez de temps en temps le maillot jaune ?

Non. Par contre, on me le demande de temps en temps pour des salons ou des expositions.

Vous l’avez encore chez vous ?

J’en ai un qui est encadré dans un tableau et j’en ai un que je peux prêter.

La 13e étape voit Jens Voigt et Oskar Pereiro arriver avec près de 30 minutes d’avance sur le peloton. Pereiro récupère le maillot jaune. Pourquoi personne ne roule dans le peloton ?

Landis n’était pas très sûr de son équipe. On sentait que, depuis le début du Tour, il laissait les autres équipes contrôler la course. Il ne voulait pas trop mettre son équipe à contribution.

Au final, Cyril Dessel ne passera qu’une seule journée avec le maillot jaune – Photo DR

Comment vous le ressentez ?

Landis fait partie des principaux favoris du Tour de France mais on sent qu’il veut rester en retrait. C’est une échappée où il y a de très bons coureurs : Jens Voigt, Pereiro… (Chavanel, Grivko et Quinziato sont également de la partie, ndlr). Que des bons rouleurs. L’échappée se développe et Landis, avec l’équipe Phonak, prend la décision de ne pas contrôler. L’écart monte : 10, 15, 20, 25 minutes. Au bout d’un moment, plusieurs équipes se mettent à rouler mais Phonak ne participe pas alors elles s’arrêtent à nouveau et l’écart continue de grimper pour atteindre 30 minutes. On laisse revenir Oscar Pereiro, un coureur redoutable qui avait terminé deux fois autour de la dizième place sur le Tour de France (Pereiro est dixième du Tour de France 2004 et 2005, ndlr). C’est un fait de course assez peu commun.

Vous restez sur le podium du Tour jusqu’au soir de la 16e étape.

J’ai le souvenir de chuter au pied de l’Alpe d’Huez. Ma chaîne tombe quand j’enlève le grand plateau : je baisse la tête pour attraper ma chaîne et la remettre mais je pars sur le côté et j’heurte un spectateur. Je tombe. Je ne reste pas longtemps par terre puisque je remets ma chaîne et repars en étant poussé par le spectateur mais je perds contact avec le groupe de tête. Après, je fais une superbe montée de l’Alpe d’Huez (il termine 15e de l’étape, ndlr). En étant poussé par le public, c’était génial.

A ce moment-là, le podium était un objectif pour vous ?

Non, je savais qu’il m’en manquerait. La veille de l’étape de l’Alpe d’Huez, il y avait une étape accidentée vers Gap. J’avais bien passé le col dans le final et ça m’avait mis en confiance. On fait la journée de repos puis on reprend avec l’étape de l’Alpe d’Huez, avec l’Izoard et le Lautaret. J’étais super bien ce jour-là. Mais de là à me dire que je resterai sur le podium… Non. Je savais que les écarts étaient faibles et qu’il restait un chrono. Par contre, je me dis que je ne n’allais rien lâcher. Je vivais des moments extraordinaires en montagne, poussé par le public. Je me suis vraiment surpassé pendant cette semaine dans les Alpes. Je me suis accroché comme un diable. Sans avoir un objectif réel mais en me disant que j’allais tout faire pour rester le plus haut possible dans le classement.

« (Landis) saute dans la Toussuire la veille et perd 10 minutes alors que quand un leader du Tour perd une ou deux minutes, c’est déjà énorme. Le lendemain, tu as l’impression qu’il est sur une mobylette et que rien ne peut l’arrêter. Quelque part, quand il se fait serrer tu te dis qu’il y a une justice. »

– Cyril Dessel

Comment ça se passe avec Christophe Moreau, qui était le leader désigné de l’équipe ? Vous êtes devant lui au général pendant toute la course et vous terminez devant lui.

C’est une petite compétition. Je pense qu’il était heureux de me voir revêtir le maillot jaune et de me voir évoluer à ce niveau-là. Mais, en tant que leader de l’équipe, je pense qu’il avait envie d’assumer son rôle. Il n’y a jamais eu d’animosité, on s’entendait bien. Mais Christophe était quelqu’un d’orgueilleux.

La 17e étape est restée dans la légende du Tour. La veille, Landis a perdu plus de 10 minutes mais il démarre dès le premier col de la journée. Landis reste assis sur sa selle mais personne ne peut le suivre. Vous vous rappelez de la montée du col des Saisies ?

Je m’en souviens très bien. Son équipe avait mis en route avec une violente accélération dans la vallée de la Maurienne. Landis avait eu une grosse défaillance la veille, on se disait donc que c’était un sursaut d’orgueil. En fait, il a éliminé tout le monde à la pédale dans le col des Saisies. Les uns après les autres, pour s’en aller tout seul. Quand tu revois les images, on voit que tout le monde a essayé de s’accrocher à lui. Derrière, ça s’est regroupé : on a laissé revenir des équipiers et plusieurs équipes ont mis des coureurs à rouler. C’est là qu’il a été le plus impressionnant. Il a fait un numéro de malade.

Qu’est-ce que vous vous dîtes dans le peloton ?

On ne se disait rien du tout. On avait du mal à y croire. A l’allure à laquelle le peloton roulait, on n’arrivait pas à lui reprendre du temps… Il n’a jamais faibli. Ce jour-là, il a réalisé une performance surnaturelle. C’est marrant parce que, au-delà de la performance pure, mon voisin de l’époque m’avait dit : « Dans le coffre de la voiture, c’est une citerne d’eau qu’il y avait ? Il se vidait un bidon d’eau sur la tête tous les 300 mètres ! » C’est ce qui l’avait marqué. Il saute dans la Toussuire la veille et perd 10 minutes alors que quand un leader du Tour perd une ou deux minutes, c’est déjà énorme. Le lendemain, tu as l’impression qu’il est sur une mobylette et que rien ne peut l’arrêter. Quelque part, quand il se fait serrer tu te dis qu’il y a une justice.

Les dernières étapes et notamment le contre-la-montre entre Le Creusot et Montceau les Mines ne changent rien pour vous puisque vous restez à la même place au général. Aujourd’hui, vous vous dîtes que vous avez fait 7e ou 6e du Tour, avec le déclassement de Landis ?

Je me dis que j’ai fait sixième du Tour de France. C’est Landis qui me prend le maillot jaune et il n’était probablement pas seulement dopé sur l’étape de Morzine. Sans ça, le Tour de France aurait été totalement différent : je n’aurais pas gagné le Tour mais Pereiro ne serait pas revenu. Je n’aime pas trop vivre avec des « si » mais je pense que je peux me permettre de dire que j’ai fait sixème du Tour de France. Tout a tourné autour de Landis et Landis a été déclassé pour dopage.

Même après avoir perdu le maillot jaune, Dessel s’est battu pour le classement général – Photo DR

Vous êtes aujourd’hui directeur sportif chez AG2R. Est-ce que, avec votre regard actuel, vous changeriez quelque chose à votre Tour 2006 ?

Il y a une question, éternelle, par rapport à Mercado. Beaucoup m’ont dit que j’aurais dû lui laisser la victoire d’étape puisque le lendemain j’ai perdu le maillot jaune pour 8 secondes. D’autant plus que j’ai fait deuxième. Mais je n’ai pas ce regret. Quand je me remets dans ma position, je me disais que c’était ma chance de gagner une étape sur le Tour. J’ai rattrapé ça deux ans plus tard en gagnant à Jausiers mais, à l’instant T, je n’ai pas de victoire d’étape et je n’ai aucune certitude sur le fait que je vais pouvoir rester dans le classement général. J’étais un gagneur quand j’étais coureur cycliste. Ce que j’aimais, c’était gagner. J’aimais courir juste. Vous pouvez demander aux directeurs sportifs qui m’ont dirigé, quand j’étais dans l’échappée, j’arrivais à faire le minimum d’erreur pour aller chercher des résultats. Je n’avais fait qu’une fois le Tour de France auparavant et j’étais en situation de gagner. Il était hors de question pour moi de trouver un arrangement. Je me suis dit : « C’est ta journée ! Aujourd’hui tu vas tout faire : maillot jaune, maillot à pois, victoire d’étape. » La beauté du sport, c’est de gagner quand on peut gagner.

Votre meilleur souvenir sur le Tour, c’est le maillot jaune ou la victoire d’étape ?

Ce qu’il reste aujourd’hui, c’est le maillot jaune. On se rappelle davantage que j’ai été maillot jaune. Ce sont deux émotions différentes. Le maillot jaune, c’est fort et marquant parce que tu es sur le toit du troisième évènement sportif mondial, ne serait-ce qu’un instant. Par contre, tu n’as pas l’explosion de joie que procure la victoire. Tout le monde n’en a pas la capacité mais sur les 180 coureurs au départ du Tour, tu en as une centaine dont l’objectif est de gagner une étape. L’émotion de la victoire est plus forte. Quand tu franchis la ligne, c’est magique. Tu as une horde de journalistes devant toi, c’est quelque chose de fantastique.

Qu’est-ce que ces trois semaines de course ont changé pour la suite de votre carrière ?

Mon statut a évolué. J’ai été protégé et leader sur d’autres courses. J’ai également été plus médiatisé. Sur le plan purement sportif, j’ai été plus ambitieux même si ça a été compliqué puisque l’année d’après j’ai été malade donc l’enchaînement n’a pas pu se faire. Malgré ça, mon statut au sein de l’équipe avait changé. Ma saison 2006 a fait changer le regard des autres sur moi.

Avez-vous rejoué le général sur certaines courses ?

L’année d’après a été très compliquée puisque j’ai eu une toxoplasmose et je n’ai jamais réussi à sortir la tête de l’eau. Quand je suis revenu, j’ai été protégé pour jouer le général mais finalement j’ai plus réussi à tirer mon épingle du jeu sur des étapes. Notamment en 2008 avec mes victoires sur les 4 jours de Dunkerque, le Dauphiné… Je fais aussi sixième sur le Dauphiné en 2008, donc j’ai su assumer un certain rang sur les courses à étapes. C’est pour cette raison que j’étais allé chez AG2R (après avoir quitté Phonak, ndlr), pour avoir plus de responsabilités.

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