Arriver sur les Champs-Elysées est une double satisfaction pour les sprinteurs. Parce qu’il reste un emballage final, bien sûr, sur la plus grande avenue du monde, mais aussi parce que le Tour est enfin terminé, et que pour eux, chaque année, aller au bout est synonyme de souffrance. Sébastien Chavanel a fait partie de ces garçons qui avaient le sourire au matin des étapes de plaine, beaucoup moins lorsqu’il s’agissait de franchir les Pyrénées ou les Alpes. Lanterne rouge en 2015, il a passé de nombreuses heures dans le gruppetto, lors de ses trois Tours de France disputés. Pour la Chronique du Vélo, le désormais retraité est revenu sur quelques épisodes qui rythment la vie à l’arrière, dans des journées parfois galères, mais inoubliables.

Au départ de votre premier Tour, en 2007, appréhendiez-vous les étapes de montagne ?

J’ai toujours redouté ces étapes. Au départ, on se fait une idée, on se dit que ça va passer, mais souvent, après, ce sont les pensées négatives qui prennent le dessus. En 2007, j’avais bien démarré mon Tour de France, j’étais donc dans une certaine sérénité avant la montagne. Malgré mes bonnes sensations sur les sprints, il fallait quand même accrocher les cales pieds, comme on dit.

Le matin, quand vous regardiez le profil, il y a des jours que vous redoutiez plus que d’autres ?

Pour moi, il existe deux types d’étapes de montagne : celles où l’on a une demi-heure, trois quart d’heure avant le premier col ; et celles où l’on démarre au pied d’un col. Dans le deuxième cas, l’appréhension n’est pas la même car il n’y pas de mise en route, on ne peut pas préjuger de son état de forme avant d’attaquer la première difficulté. Je redoutais davantage un profil comme ça que de rouler sous la pluie pendant des heures.

Plus la fin du Tour approche, plus les étapes de montagne deviennent difficiles, non ?

Oui, surtout que plus on avance plus il y a d’abandons. Les premières étapes, la plupart du temps, on est une quinzaine dans les cols, mais au fur et à mesure que les jours défilent, on se retrouve de moins en moins et on se sent vite esseulé. C’est difficile sur le moment, mais quand on prend du recul et que l’on analyse à froid, c’est là aussi que l’on voit la force mentale du coureur. Soit on perçoit essentiellement les choses négativement, soit on cherche des solutions. Pour ma part, je me suis servi de cette souffrance comme d’une opportunité afin d’être plus fort la fois d’après.

« Robbie McEwen, Thor Hushovd, Erik Zabel, Oscar Freire… La plupart étaient mes adversaires dans les sprints et des coéquipiers dans la montagne. J’étais content de partager des moments avec Erik Zabel, même si souvent en montagne, il était loin devant moi. »

– Sébastien Chavanel

La montagne vous effrayait-elle moins chez les amateurs, où vous aviez gagné sur le Tour de l’Avenir et la Ronde de l’Isard ?

Sur la Ronde de l’Isard, c’était une demi-étape, et sur le Tour de l’Avenir, essentiellement des sprints. J’ai réussi à ramener le maillot vert du Tour de l’Avenir avec une arrivée au Grand-Bornand, donc la montagne n’était pas vraiment un problème, mais je ne passais pas les grands cols avec les meilleurs.

Avec onze étapes de plaine au programme du Tour 2007, le parcours n’était pas l’un des plus difficiles, si ?

C’est pour cela que j’avais bien figuré sur ce Tour, avec notamment deux places de quatrième lors des première et sixième étapes. J’étais vraiment dans une dynamique très positive avant d’aborder la montagne.

En 2007, pour votre premier Tour de France, vous arrivez jusqu’aux Champs-Elysées. Qu’est-ce qu’on ressent ?

Une grande fierté. J’avais réussi à répondre aux attentes de mon équipe de l’époque, la Française des Jeux. En plus, j’avais terminé sixième sur les Champs. Ce premier Tour de France était une grande satisfaction. Quand on est professionnel, on se doit de tenir un rang et encore plus quand on est sélectionné sur le Tour de France. On a un engagement contractuel et moral envers les directeurs sportifs.

Il y a eu des mauvais jours en montagne ?

J’en ai surtout connu un à La Pierre Saint-Martin, une journée un peu pénible. On était passés par l’Espagne et on était arrivés à l’Aubisque. Le sommet du col est très compliqué et peloton avait roulé toute la journée. Je pense que je n’étais pas forcément concentré, je ne m’attendais pas à souffrir autant et à avoir mal aux jambes. Tout se passe dans la perception de la journée. Au final, c’est plus un moment de déconcentration qu’autre chose.

Sur le Tour, il faut être prêt à souffrir tous les jours ?

Chez le coureur cycliste, la connotation des mots est très importante. Il faut apprendre à modifier son langage pour ne pas voir tout en noir. Quand on prend du recul sur la connotation de ces mots-là, c’est certain que c’est une torture, mais le vélo ce n’est pas que cela, c’est aussi et avant tout une passion et un métier.

Vous étiez quel genre de coureur dans le gruppetto ?

Dans ses dernières années, Sébastien Chavanel était un capitaine de route important à la FDJ – Photo Mathilde L’Azou

Tout le monde participe à la poursuite. Dans les vallées entre les cols, on roule aussi vite voire même plus vite que les hommes de têtes. Quand il y a quarante ou cinquante coureurs qui tournent, ça roule vite. Tout le monde est solidaire jusqu’à la dernière difficulté, et à ce moment-là, c’est souvent chacun pour soi. En théorie, le nombre de kilomètres d’ascension dans la journée représente le nombre de minutes de retard à l’arrivée. C’est comme cela que l’on gère les délais.

Quand vous démarrez en 2007, ce n’est pas encore la génération de Cavendish ou Greipel. Alors qui gérait l’allure du gruppetto ?

C’était Robbie McEwen, Thor Hushovd, Erik Zabel, Oscar Freire… La plupart étaient mes adversaires dans les sprints et des coéquipiers dans la montagne. J’étais content de partager des moments avec Erik Zabel, même si souvent en montagne, il était loin devant moi. Pour un sprinteur, il passait très bien les cols. C’était une personne vraiment sympathique, j’avais beaucoup d’admiration pour lui.

Au niveau des délais, est-ce qu’il arrive qu’on se dise : « De toute façon, on est trop nombreux, on a de gros noms avec nous, on sera repêchés même si on arrive après » ?

Non, je n’ai jamais pensé à cela, même dans les pires situations. Si on espère qu’un élément extérieur viendra nous repêcher, on se met dans une position très délicate. Il faut d’abord se donner les moyens d’arriver dans les délais, et après on voit ce qu’il se passe.

Quand un gros nom lâche abandonne, que se passe-t-il dans le gruppetto ?

C’est une personne en moins, c’est tout ! Tous les coureurs ont l’ambition d’aller au bout des trois semaines, donc un abandon ne change rien. Après, quand il y a plusieurs abandons dans la même journée, ce n’est pas la même chose, on est esseulé dans les vallées, on se dit que notre tour approche et que nous aussi, on va subir la dure loi de la montagne. Plus les étapes s’enchaînent, plus c’est difficile de rentrer dans les délais, on est de moins en moins nombreux, la fatigue s’accumule, tout devient de plus en plus dur.

À l’arrière, ce sont les directeurs sportifs ou les coureurs qui gèrent le rythme ?

Ce sont les coureurs. Tout se fait assez naturellement, c’est pour cela que le métier de cycliste professionnel est compliqué à expliquer. Quand on est assez à l’aise en montagne, on se met à l’avant du gruppetto, par contre quand on est dans une journée plus difficile, on s’accroche à l’arrière.

« En 2007, Bernhard Eisel était un maître en la matière. Il fallait être avec lui pour prendre le gruppetto et rentrer dans les délais. Si on se relevait avant lui, on savait que la journée allait être difficile. »

– Sébastien Chavanel

Dans un mauvais jour, vous est-il déjà arrivé de demander aux autres de ralentir ?

Si je le disais, c’était à moi même. Je n’ai jamais demandé aux autres coureurs qui m’accompagnaient de le faire. Une fois qu’on est dedans, on est dedans. Au début on passe un mauvais quart d’heure, mais quand la journée est terminée on est heureux.

Les poussettes dans les cols, dans vos premiers Tours de France, c’était monnaie courante ?

C’est toujours monnaie courante ! Un spectateur est toujours là pour encourager et soutenir les premiers comme les derniers. Quand un coureur est en difficulté devant la voiture balais, ça passe aussi par des poussettes, qui font un grand bien physiquement et mentalement. Dans ces moments-là, on se sent soutenu par le public, c’est vraiment important.

Vous est-il déjà arrivé de demander une poussette à un spectateur ?

Oui et pas qu’une fois. On essaie d’abord de se dépasser mais quand on est vraiment au bout du bout, on est content de recevoir de l’aide de la part des spectateurs.

En 2008 vous enchaînez avec un deuxième Tour de France. A l’époque, on raconte que c’est Eisel et Cavendish qui géraient le gruppetto.

Oui, c’était vrai, même si pour moi, faire la loi ça ne veut pas dire grand chose. En vérité, ils voulaient surtout que le gruppetto reste soudé, ils n’étaient pas là à nous tirer les oreilles. Je n’ai jamais ressenti de la méchanceté dans un gruppetto. Tous les coureurs présents à l’arrière respectent des règles non écrites, tout le monde sait qu’on est ensemble pour terminer les étapes dans les délais. Mark Cavendish, c’est un coureur comme les autres dans un gruppetto, il a souffert autant que moi.

Est-ce qu’on parle beaucoup dans le gruppetto ?

Tout le monde serre les dents et se donne à fond. Le but c’est de franchir la ligne le plus vite possible. On n’a pas du tout le temps de discuter ou de se disputer.

Sur le Tour 2008, vous abandonnez sur la seizième étape, après la journée de repos. Pourquoi ?

Le problème, c’est surtout que j’étais malade depuis quelques jours. Mais la journée de repos ne pas m’aidé, c’est certain. Aujourd’hui, je sais l’expliquer, j’avais connu deux grosses frustrations en l’espace d’un mois, avec deux places de deuxième sur le Dauphiné puis sur le Tour. J’aurais pu me satisfaire de ces résultats, mais j’étais vraiment déçu. Les jours qui ont suivi, j’ai vraiment eu du mal à m’en remettre. Le lendemain, j’ai fait une crise d’asthme sur le sprint de Nîmes alors que je n’étais pas asthmatique. Le surlendemain, j’avais eu comme une gastro, sur l’étape qui arrivait à Digne-les-Bains. Après, à Cuneo, j’ai chuté avant le col. En l’espace de quatre jours, j’ai connu un enchaînement de galères. J’ai abandonné par la suite, car j’étais à bout physiquement et mentalement.

Sébastien Chavanel a disputé ses trois Tours de France sous les couleurs de la FDJ – Photo Thomas Ducroquet

La montagne, quand on est déjà affaibli, c’est très délicat. Y’a-t-il un jour où vous avez eu peur pour les délais ?

À Cuneo, je suis arrivé à 30 secondes des délais, c’était vraiment chaud. J’avais fait 150 kilomètres tout seul. C’était long, mais je ne voulais surtout pas abandonner. Ce jour-là, je suis passé par toutes les émotions, ça fait partie des challenges qu’un coureur professionnel se doit de relever.

Comment se remet-on d’un abandon sur le Tour ?

C’est difficile de s’en remettre, car c’est l’estime de soi qui est mise à mal. J’ai mis au moins trois bonnes années à vraiment retrouver un bon niveau, c’est peut-être pour cela que je n’ai pas participé au Tour jusqu’en 2015.

En 2015, lors de votre retour sur la Grande Boucle, aviez-vous peur de l’abandon ?

Pas vraiment. À partir de 2013, j’ai retrouvé vraiment un bon niveau. Avant le départ, j’étais très excité, c’était un nouveau challenge à relever. J’étais arrivé à maturité, j’avais beaucoup appris sur moi, j’étais prêt à relever ce défi.

Cette année-là, vous terminez lanterne rouge. Au fil des jours, était-ce devenu une sorte d’objectif ?

Non pas du tout. Que je sois dernier, avant dernier, centième, c’est la même chose pour moi. Je me devais surtout de répondre aux attentes de mes directeurs sportifs. Sur les sprints, j’étais le poisson-pilote d’Arnaud Démarre, et dans les routes vallonnées ou les cols, j’essayais de protéger au mieux Thibaut Pinot. La lanterne rouge, il a terminé le Tour de France, comme le premier. Dans le gruppetto, on ne se préoccupe pas de ça.

À l’arrivée à Albi, lundi dernier, Yoann Offredo a déclaré il vaut mieux être dernier qu’avant dernier. Il a tort ?

Je faisais du vélo pour la performance. Peut-être que lui fait du vélo pour faire plaisir aux spectateurs.

On dit souvent qu’André Greipel est la roue à suivre pour se relever au bon moment, c’est le cas ?

Non, pas particulièrement dans mes années. En 2007 en revanche, Bernhard Eisel était un maître en la matière. Il fallait être avec lui pour prendre le gruppetto et rentrer dans les délais. Si on se relevait avant lui, on savait que la journée aller être difficile.

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