Cette semaine, la Chronique du Vélo vous propose une série d’articles sur les voix dans le cyclisme. Les commentateurs, les consultants, les speakers, les coureurs eux-mêmes, ils sont ceux qui nous font vivre le cyclisme, à longueur d’année, à travers leur voix. Qu’ils soient bavards ou pas du tout, extravertis ou un peu moins, retraités de longue date ou sur le vélo il y a encore quelques années, ils sont au cœur de ce petit monde.

Tous les épisodes :
Consultant, ton univers impitoyable (1/4)
Armstrong, les années de plomb (2/4)
Speakers, voix royales (3/4)
Communication, la nouvelle ère (4/4)

Il faut se trouver, se découvrir, nouer une véritable complicité et, parfois, vivre ensemble. Cela peut très bien marcher, comme finalement ne jamais décoller. La vie, en somme. Au début des années 1990, Patrick Chassé devient le commentateur principal sur Eurosport. Après des débuts avec plusieurs consultants, la chaîne diffusée à l’époque exclusivement sur le câble décide d’engager des consultants titres. A la fin de l’année 1993, Laurent Fignon arrête sa carrière. « Avant de l’appeler pour lui proposer de commenter, j’ai dû l’interviewer une ou deux fois, c’est tout », raconte Chassé. Vraiment ? « En fait, j’habitais pas loin de chez lui et il m’arrivait de le voir s’entraîner. Un jour, après sa première victoire dans le Tour, je le croise et décide de me mettre dans sa roue. On n’échange aucun mot et arrivé à un carrefour, il se retourne et me lance : « Bon, tu vas me suivre jusqu’où comme ça ?! » Il a redémarré et moi, j’ai prétexté un problème à ma roue pour ne pas perdre la face », se marre t-il aujourd’hui.

Escartin et Gavroche

Suivront 11 saisons à Eurosport, faites de fous rires, de voyages et de quelques engueulades, inévitables. Mais c’est surtout les souvenirs peu communs qui restent. Fin du Tour 1996, contre-la-montre entre Bordeaux et Saint-Émilion. A l’époque, la sécurité des coureurs n’est pas toujours assurée par la garde républicaine, parfois aussi par des bénévoles à moto. Patrick Chassé, Vincent Barteau et Laurent Fignon reconnaissent le parcours derrière un des premiers concurrents. « A un moment, on arrive à hauteur de la moto. Et là, pour rigoler, Laurent commence à engueuler le pilote en lui disant qu’il restait trop près du coureur, qu’il doit laisser au moins 40 mètres d’écart avec la voiture », se souvient Patrick Chassé. Les trois hommes prennent ensuite l’antenne, comme d’habitude. Cinq coureurs se tiennent en 2’09 et peuvent figurer dans le top 5. Dont Fernando Escartin, le grimpeur espagnol de la Kelme. « Alors que tout se passe normalement, la réalisation revient sur Escartin avec un plan d’hélico et là, on voit son directeur sportif Alvaro Pino, à des dizaines de mètres de son coureur, s’engueuler avec un motard. » Fous rires immédiats et mémorables dans la cabine commentateur. « C’est à cause de Laurent que Escartin a passé le début de son chrono sans sa voiture. »

A Eurosport, le ton est volontairement plus léger qu’ailleurs. Le duo Chassé-Barteau était devenu trio en 1994, lors du premier Tour de Fignon en tant que consultant. « J’étais le franc-tireur de la bande, explique Barteau, qui a commenté pendant douze années. Si j’avais envie de dire, une connerie, je la disais. J’ai souvent fait le zapping. Peut-être que cette liberté que l’on avait à l’époque, ils l’ont un peu moins aujourd’hui. » Un rôle que l’on retrouve aujourd’hui avec Steve Chainel, arrivé en 2015 au sein de la chaîne payante. « C’est Gavroche, dit tout de suite Guillaume di Grazia, commentateur et rédacteur en chef en charge du vélo. C’est ce gamin qui fait des bêtises mais qu’on a tellement envie d’aimer. Surtout, c’est un coup de jeune générationnel, sa façon de s’exprimer nous rajeunit. Il a connu les watts, par exemple, à l’inverse de Jacky et David. »

Choisir ses (bons) consultants est donc indispensable. « On considère qu’avoir les meilleurs, c’est avoir un avantage compétitif. Ils seraient des produits dans le cadre d’une concurrence entre entreprises », explique Karim Souanef, maître de conférence à l’Université de Lille et auteur de Journalisme sportif, sociologie d’une spécialité dominée. Dans cet ouvrage, il y explique comment le recours aux consultants a peu à peu dépossédé les journalistes du pouvoir de dire ce qu’est l’information. « Leur présence repose sur la croyance que le télespectateur serait intéressé par l’expérience technique, les connaissances du milieu, le vécu du consultant, précise-t-il. Il y a une sorte de dépossession de l’expertise de l’analyse. »

Le tournant Durand

Alexandre Pasteur, à l’antenne sur le ski alpin et le cyclisme, d’abord sur Eurosport, puis sur France Télévisions, confirme. « Les opinions du journaliste, on s’en fout. Pas celles du consultant, parce que lui sait ce que c’est de monter quatre cols dans la journée, de rouler en peloton, c’est lui qui a vécu des préparations de sprints… » Avec ses six heures d’antenne en moyenne sur le Tour de France, mieux vaut bien s’entendre pour être le plus efficace possible. C’est ainsi que le trio d’Eurosport est devenu aujourd’hui quatuor pour que la parole puisse circuler librement et ainsi rompre la monotonie. « Ce qu’on essaie de perpétuer, c’est cette idée de table ouverte, expose Guillaume di Grazia. Steve (Chainel) apporte son enthousiasme, David (Moncoutié) son expertise des sommets et Jacky (Durand) son leadership. » Arrivé en 2006, le vainqueur du Tour des Flandres 1992 fait figure de consultant idéal. Pour Patrick Chassé, avec qui il a commencé à Eurosport, Durand « a révolutionné le travail du consultant. Il est arrivé avec sa manière de travailler, sa rigueur. Il ne vient pas juste donner son avis. »

Le binôme journaliste-consultant a été construit selon un principe encore en vogue : au journaliste la neutralité et le descriptif, au consultant les prises de position techniques et tactiques. « C’est hyper complémentaire parce qu’on ne parle pas de la même chose, on n’a pas les mêmes compétences, éclaire Christophe Riblon, un des consultants principaux de La Chaîne L’Equipe. Le consultant est important dans l’explication concrète de la course et de notre sport, qui est compliqué à comprendre pour le grand public. Je n’en avais pas forcément conscience auparavant. » Double vainqueur d’étape sur la Grande Boucle, le Francilien raccroche en fin de saison 2017. Quelques semaines à peine après, le voilà au micro pour le Tour Down Under. « Parfois, ce qui est le plus dur pour eux, c’est de se détacher de leurs amitiés, des liens qu’ils gardent dans le milieu », estime Patrick Chassé.

Double-casquette et concurrence

De là à questionner l’autonomie du discours de ces consultants ? « Les divers travaux sociologiques menés sur le cyclisme l’ont montré : il y a un entre-soi, de l’indicible, affirme Karim Souanef. Quel est le degré d’autonomie de la parole d’un consultant lorsqu’il est, par exemple, sélectionneur en même temps ? Tout ça oblige à ne plus regarder le commentaire sportif avec les catégories classiques du journalisme sportif comme l’objectivité, l’autonomie ou la neutralité. On ne dévoile pas tout parce qu’on n’a pas intérêt à tout dire. » Actuel sélectionneur de l’équipe de France, Thomas Voeckler continue son travail de consultant pour France Télévisions et La Chaîne L’Equipe, tout comme Cyrille Guimard et Laurent Jalabert avant lui. « Ça m’est déjà arrivé, dans le passé, de ressentir parfois un potentiel conflit d’intérêts, reconnaît Alexandre Pasteur. Parce que le consultant peut-être aussi ambassadeur de telle ou telle marque et que sur un fait de course, on ne peut pas en dire du mal. Mais c’est inhérent à la fonction : les journalistes le sont à temps plein, pas les consultants. »

Comme les journalistes, les consultants sont aussi souvent confrontés au dilemme du « off », ces informations que l’on recueille, lors de discussions informelles, mais dont on ne diffuse pas ses origines pour « protéger » ses sources. « Je suis là pour commenter une course de vélo, pour être le plus pertinent possible, dans le respect des gens qui m’ont parlé et qui, parfois, me disent de ne pas dire telle ou telle info, avoue Steve Chainel. En tant que sportif, on n’aime pas être trahi, donc je ne veux pas les trahir. » Un exemple qui illustre à quel point le travail des commentateurs et des consultants peut parfois se confondre. Pour des coureurs en fin de carrière, la perspective de devenir consultant demeure toujours une piste de reconversion rêvée. Parce qu’elle permet de rester en contact avec les siens et de rentabiliser son passé d’athlète de haut niveau. Comme Chritsophe Riblon. « J’ai toujours eu envie de raconter les courses et transmettre mon expérience. Plus ma carrière avançait et plus cette idée de reconversion m’attirait. » Comme dans le sport, les générations de consultant se renouvellent, faisant du consulting un univers concurrentiel. Guillaume di Grazia l’avoue : « On est toujours à l’affût de nouveaux profils. C’est une déformation professionnelle… »

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