Cette semaine, la Chronique du Vélo vous propose une série d’articles sur les voix dans le cyclisme. Les commentateurs, les consultants, les speakers, les coureurs eux-mêmes, ils sont ceux qui nous font vivre le cyclisme, à longueur d’année, à travers leur voix. Qu’ils soient bavards ou pas du tout, extravertis ou un peu moins, retraités de longue date ou sur le vélo il y a encore quelques années, ils sont au cœur de ce petit monde.

Tous les épisodes :
Consultant, ton univers impitoyable (1/4)
Armstrong, les années de plomb (2/4)
Speakers, voix royales (3/4)
Communication, la nouvelle ère (4/4)

Qui n’a pas éprouvé un petit malaise ? Qui ne s’est pas demandé comment on avait pu croire à tout ça ? Les différentes rediffusions d’étapes du Tour de France des années 1990 et 2000 ont fait naître une sorte de nostalgie douce-amère, comme si finalement ces souvenirs d’été étaient teintés de mensonge et de déception à l’égard de nos idoles déchues. Le temps, et surtout, les révélations sur les pratiques en cours lors de ces années de plomb nous permettent aujourd’hui ce recul. A propos des voix qui faisaient vivre ces courses, on entend parfois : « Ils savaient mais n’ont rien dit. » Facile, sûrement trop.

La fausse nouvelle ère

« Très honnêtement, je n’aurais vraiment pas aimé commenter ces Tours là. Vraiment… » Alexandre Pasteur, la voix du Tour sur France Télévisions, ne s’en cache pas. Les années Armstrong ont été un casse-tête déontologique. Sur la plus grande course du monde, les enjeux sont immenses, les intérêts s’entremêlent. « Il est certain que les commentateurs télé de cette époque ont pu avoir moins de libertés que nous dans l’analyse », précise Eddy Pizzardini, qui couvrait le Tour pour RMC à l’époque. Pourtant, l’affaire Festina est passée par là. La déflagration a été immense. « Honnêtement, c’est un choc, se remémore Patrick Chassé, qui commente alors le Tour de France sur Eurosport. A l’époque, on sait ce qu’est l’EPO, on suspecte son utilisation, mais ce qu’on ignore tout simplement, c’est l’ampleur de son usage dans le peloton. » Les rapports des coureurs aux médias se tendent. Eddy Pizzardini : « Ils prenaient conscience qu’on avait perdu foi en leur vélo. » Le Tour 1999 doit être celui du renouveau et de la réconciliation. Raté. Une nouvelle ère commence, et avec elle, un nouveau jeu de domination.

Rescapé d’un cancer des testicules, Lance Armstrong remporte sa première Grande Boucle avec une vitesse moyenne supérieure à 40 km/h. La concurrence est loin : le deuxième, Alex Zülle, membre de l’équipe Festina exclue l’année précédente, est pointé à plus de 7’30 de l’Américain. Revenant, dans une lettre ouverte en 2012, sur le traitement médiatique du cyclisme post-Festina, le président du tribunal correctionnel de Lille, Daniel Delgove, assène : « Sans doute les télévisions auraient-elles dû informer le public, en faisant diffuser en continu un avertissement qui pourrait être redigé comme ceci : ‘en raison de la diffusion rapide du dopage à forte intensité, nous ne pouvons garantir la sincérité du résultat.’ » Antoine Vayer, ancien entraîneur de Festina, devenu ensuite pourfendeur du dopage dans L’Humanité, Libération et aujourd’hui pour Le Monde, surenchérit : « Les commentateurs commentaient un spectacle qu’ils savaient pertinemment faux, comme si c’était un film. C’était de la tragi-comédie. »

Dans le peloton, comme dans son rapport aux médias, Armstrong installe sa domination. Non sans ressusciter les fantômes du passé. Lors de la deuxième journée de repos du Tour 1999, la presse révèle que l’Américain a été contrôlé positif à un corticoïde interdit. Le maillot jaune doit alors se justifier devant les caméras et indique avoir utilisé une pommade pour soigner des douleurs à la selle. Il s’en sortira finalement grâce à un certificat médical antidaté, certificat validé alors par l’UCI. Le soupçon ne le quittera plus, sa démonstration à Sestrières lors de la première étape de montagne ayant déjà ravivé les braises du passé proche.

« Plus jamais tu ne pourras m’interviewer »

Eddy Pizzardini débute alors une enquête sur l’Américain après son premier Tour victorieux pour M6 et l’émission Hors Stade. Durant celle-ci, il obtient la preuve que le champion collabore avec le sulfureux docteur italien Michele Ferrari. En décembre 2000, les deux hommes se rencontrent. « Lorsque le sujet est mis sur la table, je le vois se braquer complètement, il nie. On finit l’interview et lorsque je le raccompagne pour faire des images d’illustration, il demande au cameraman d’arrêter de filmer et commence à me pourrir. ‘C’est que des conneries, plus jamais tu ne pourras m’interviewer !’ C’est ce jour-là que mon histoire avec Armstrong a débuté et s’est finie aussi. » Le journaliste est blacklisté de l’US Postal. A l’antenne, sur RMC, il n’oublie pas : « Il m’a appris à étoffer mon bagage de journaliste sportif, je suis devenu autre chose dans la manière d’appréhender les choses, dans la manière d’approfondir mes connaissances. Dans le choix des mots, montrer qu’on n’est pas dupe, c’est un bel exercice. »

Mais sans contrôle positif, sans témoignage le mettant en cause, difficile d’aller plus loin dans l’affirmation. « On sait qu’il se passe quelque chose mais mon rôle, à cette époque, est de faire vivre la course, point, précise Patrick Chassé. Faire des sous entendus, plus ou moins lourds, ne me plait pas. Soit on sait quelque chose et on l’étaye, soit on ne dit rien. » Alexandre Pasteur, qui commentera son dixième Tour (s’il a lieu) cette année, ne dit pas mieux. « On ne peut pas faire le procès des journalistes qui ont commenté ces années de plomb. Le direct, c’est la dictature de l’instant, on est soumis à ce qu’on voit et sur le moment, on n’a pas forcément le recul nécessaire. » De là à parler de complaisance ? « De la part d’une certaine presse, il y en a toujours eu, au moins partielle, reconnaît Eddy Pizzardini. Armstrong avait le pouvoir de vie et de mort, en gros. On s’aperçoit surtout que pour démasquer et avoir des preuves, les journalistes ne suffisent pas. » En 2004, Pierre Ballester et David Walsh publient avant le Tour L.A Confidential : les secrets de Lance Armstrong, enquête dans laquelle des anciens proches témoignent pour la première fois contre le coureur américain.

Une histoire de sous-entendus

L’étau se resserre. Sur la moto RMC depuis la fin du Tour 2003, Frédéric Adam est aux premières loges. « Je n’ai fait que dire ce que je voyais. Rien que l’emploi des mots « extraordinaire », « extraterrestre », quand tu es avisé, tu te dis qu’il y a quelque chose d’extra-normal et donc une petite ironie… On était beaucoup dans le sous-entendu. » Moins d’un mois après le septième sacre d’Armstrong, Damien Ressiot, journaliste à L’Equipe, publie dans les colonnes du quotidien français son enquête « Le mensonge Armstrong » dans laquelle il révèle que l’Américain avait utilisé de l’EPO lors de sa première victoire en 1999. L’ère Armstrong s’achève comme elle avait commencé, dans le soupçon.

La triche, elle, continue. « Les années qui ont suivi ont confirmé nos doutes, c’était plus facile pour nous de dire les choses, raconte Frédéric Adam. Ça a été le cas pour Contador, pour Rasmussen, pour Landis. Cette étape de Morzine (où Landis gagne et reprend plusieurs minutes, ndlr), j’étais en moto derrière lui. John Lelangue (son manager) écoutait sans doute RMC dans sa voiture et, du coup, il ne voulait pas me répondre quand je me rapprochais de lui. Parce que c’était un sketch énorme, il n’y avait aucun doute sur la tricherie, c’était de la folie. » Les leçons du passé semblent avoir été apprises. Les années Armstrong ont consacré la fin de la naïveté. « Ça a été une grande leçon dont on se sert toujours, appuie Eddy Pizzardini, qui ne travaille plus que périodiquement sur le cyclisme. On se repose toujours sur ça, la suspicion est une seconde nature aujourd’hui. »

Désormais, la situation sanitaire du peloton a bien changé, même si les dernières révélations de l’affaire Aderlass, notamment, incitent à la prudence. « Aujourd’hui, j’ai plus l’impression de raconter des histoires d’hommes, que de machines », tente de se convaincre Patrick Chassé. Les hommes ont changé, les mentalités également. Eddy Pizzardini : « En France, je trouve qu’on est sur une nouvelle génération qui maîtrise plutôt bien sa communication et qui semble plus alerte sur les problèmes du dopage. » Les journalistes aussi ?

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