En se calquant sur le modèle des sports américains, la Chronique du Vélo a décidé de se pencher sur les coureurs qui ont le plus progressé au cours de l’année qui s’achève. Outre-Atlantique, on parle de « MIP », pour Most Improved Player. Transposée au cyclisme, cette distinction se prête aux coureurs que l’on n’attendait pas aussi costauds en 2019. Petite revue d’effectif.

Hugh Carthy / 25 ans / Education First

Solide coéquipier ou second-couteau les années passées, Hugh Carthy a progressé en 2019 au même rythme intriguant que son équipe. Sur le podium dans le Haut-Var, douzième au Pays-Basque, il est doucement monté en puissance sur le Giro. Il s’est surtout distingué en dernière semaine pour finir aux portes du top 10 à Vérone. Intenable dans ce blockbuster en terres lombardes, il a dynamité la quinzième étape en attaquant dans le Civiglio, provoquant ainsi directement la défaillance de Roglic, puis sa chute dans la descente. Sans doute le plus fort, il manque ce jour-là la victoire d’étape pour une poignée de secondes.

Qu’importe, une journée de repos plus tard, sur la seizième étape rendue dantesque par les conditions météorologiques, il est le seul à ne jamais vraiment avoir été décroché dans le Mortirolo par un Nibali transcendé. Son plus beau fait d’armes intervient toutefois quelques semaines plus tard, sur le Tour de Suisse : parti seul à l’avant dès les premiers kilomètres de la dernière étape, Carthy réalise un numéro d’un autre temps tout du long des 100 kilomètres montagneux de l’étape, pour finalement remporter avec panache le plus grand succès de sa jeune carrière. En un gros mois, il aura marqué les esprits et montré qu’il peut porter un costume plus large qu’on ne le pensait.

Pavel Sivakov / 22 ans / Ineos

Après une saison d’apprentissage du monde professionnel sans coup d’éclat majeur, le franco-russe a changé de braquet en 2019. Difficile de se faire une place de leader dans une armada comme Ineos, avec une hiérarchie établie et déjà de nombreux très bons coureurs qui rongent leur frein sur les courses par étapes (Poels, Kwiatkowski, Moscon ou Elissonde, entre autres). Pourtant, le jeune loup Pavel Sivakov y est parvenu. Il a certes bénéficié de circonstances tragiques mais finalement « favorables » pour son éclosion (défection de dernière minute de Egan Bernal sur le Giro ; décès de Bjorg Lambrecht, qui a calmé les velléités offensives des cadors du Tour de Pologne), mais les résultats ont été obtenus à la pédale.

Dans un style peu flamboyant mais diablement efficace, qui rappelle le métronome Tom Dumoulin, il a réussi à épingler deux belles courses par étapes : le Tour des Alpes (avec une étape) et le Tour de Pologne. Une course prestigieuse et une course World Tour, donc. Sa maturité tactique et sa faculté à agir en parfait gestionnaire ont étonné. Le constat est posé : Pavel Sivakov court déjà comme un vieux briscard. Entre ces deux succès, il (s’)est testé en tant que leader sur trois semaines, sur le Tour d’Italie. Dans la bagarre jusqu’au dernier jour pour le maillot blanc, il a terminé la course à une neuvième position méritée, sans être frappé par un jour sans.

Laurens De Plus / 24 ans / Jumbo-Visma

À la suite d’une année frustrante et sans relief dans le giron Quick-Step, le Flamand a quitté son cocon belge pour la Yellow Army batave. Et c’est peu dire que le changement de structure a été une réussite pour Laurens de Plus. Discret jusqu’au Tour de France, il s’est métamorphosé sur les routes hexagonales pour devenir, plus encore que David Gaudu, le meilleur équipier en montagne du plateau. Omniprésent de la Planche des Belles Filles à Val Thorens, avec en point d’orgue une montée du Tourmalet d’anthologie, il aura placé son leader dans les meilleures conditions.

Si Kruijswijk a pu monter sur la boite, il le doit beaucoup plus aux talents de Laurens de Plus, lieutenant fidèle et intraitable, capable d’imprimer un tempo d’enfer et d’asphyxier les concurrents, qu’à ses propres envolées offensives. Déchargé de son travail d’équiper et récompensé pour sa loyauté, il a ensuite eu l’occasion de faire ses preuves en tant que coureur protégé lors du Binck Bank Tour, qu’il a remporté devant Tim Wellens grâce à un coup de maître tactique le dernier jour. En deux mois et deux courses, De Plus aura réussi sa saison, accéléré le cours de sa carrière et véritablement changé de dimension.

Kasper Asgreen / 24 ans / Deceuninck-Quick Step

Arrivé chez Quick-Step en avril 2018, Kasper Asgreen a d’abord appris sans bruit, avant de prendre du galon cette année au sein du Wolfpack. Appelé à être un équipier parmi tant d’autres dans cet effectif pléthorique qu’est la Deceuninck-Quick Step, en particulier sur les flandriennes, il est allé chercher une deuxième place sur son premier Tour des Flandres. Vertigineux, malgré d’évidentes circonstances favorables : il fallait déjà s’y trouver, dans ce gros groupe de contre après 260 kilomètres d’un monument ultra-exigeant. Par la suite, dans un style complètement différent, il a décroché à la pédale une victoire au sommet du Lac Tahoe, au Tour de Californie, devant de jolis noms (Van Garderen, Moscon, Pogacar, Uran).

Finalement troisième du général, il montre de sacrés talents d’escaladeur que personne n’aurait soupçonné. Flandrien et grimpeur donc, il est aussi et surtout un excellent rouleur, en témoigne son palmarès sur l’année écoulée : champion national du Danemark, deuxième au championnat d’Europe, huitième à Pau sur le Tour, et dans le top 5 de chronos sur le Tour de Suisse, le Tour de Californie et Tirreno. Très solide. Coéquipier dévoué sur le Tour de France, autant dans la défense du maillot jaune d’Alaphilippe que pour les sprints de Viviani, Kasper Asgreen est devenu un coureur impressionnant et fiable sur tous les terrains.

Mike Teunissen / 27 ans / Jumbo-Visma

Le Néerlandais est de loin le plus âgé de notre liste. Professionnel depuis 2015, prometteur sur le papier mais en manque de résultats, il s’est révélé aux yeux du grand public cette année. De retour dans la structure de ses débuts, il s’est rapidement distingué avec une belle septième place à Paris-Roubaix, son meilleur résultat sur un monument. Glouton par la suite dans les Hauts-de-France (deux étapes et le classement général des 4 jours de Dunkerque) puis chez lui, aux Pays-Bas (une étape et le classement général du ZLM Tour), il aborde le Tour de France plein de confiance. Dès la première étape, il remplace au pied levé son leader Groenewegen, s’immisce dans l’emballage final et s’impose en patron devant les meilleurs sprinteurs du monde. Bang. Le lendemain, rebelotte : nouvelle victoire, cette fois-ci avec son équipe lors du chrono bruxellois. Bang Bang.

Bilan de ces trois premiers jours de rêve : deux journées en jaune et deux succès. Encore très bien placé au Binck Bank Tour (6e), à la classique d’Hambourg (5e) puis au Tour de Grande-Bretagne (7e), il réalise ensuite un championnat du monde de bonne facture. Une saison au plus que parfait, à des années-lumière des standards du coureur qu’il était les années précédentes. Astre de choix dans la constellation étoilée Jumbo-Visma, il n’est peut-être pas encore le plus brillant, mais sa saison est sans conteste la plus surprenante et la plus scintillante de son équipe, voire du peloton. Ce premier maillot jaune obtenu sur la plus grande course du monde a consacré un excellent coureur, amené à prendre encore plus la lumière en 2020. Possible star de demain, il est en tous cas un “MIP” mérité pour la saison 2019.

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