Pendant près de trente années, les coureurs américains ont compté parmi les principaux animateurs du peloton professionnel. Ils sont même quatre, le paria Lance Armstrong inclus, à avoir remporté au moins un Grand Tour. Pourtant, la victoire du vétéran Chris Horner sur le Tour d’Espagne 2013 apparait aujourd’hui comme un véritable baroude d’honneur. Depuis, c’est une page blanche. Quelques victoires d’étape viennent parfois combler un vide, immense, mais les faits sont accablants. Alors que deux formations World Tour sont originaires du pays de l’oncle Sam (Trek et EF), moins de vingt coureurs américains sont aujourd’hui sous contrat au sein du premier échelon mondial. Parmi eux, aucun ne semble en mesure de jouer un top 10 sur une course de trois semaines. Comme si l’héritage de celui dont le nom a été rayé du palmarès du Tour de France, à présent icône d’une période dont on souhaite tourner la page à jamais, était trop pesante, trop lourde à assumer.

La patience, maitre mot

Originaire de Phoenix (Arizona), Brandon McNulty n’est pas du genre à regarder en arrière. Le kid se préoccupe davantage de son avenir, qu’il imagine linéaire pour atteindre son plein potentiel « à 25, 27 ou 30 ans ». Depuis ses premières années en junior, Brandon McNulty est déterminé à ne pas brûler les étapes, quitte à prendre son temps et retarder son départ en Europe. Les recruteurs des meilleures équipes le suivent depuis son titre de champion du monde junior du contre-la-montre au Qatar (2016) mais lui a préféré, chaque année, repousser leurs avances pour « profiter d’un environnement sans pression, continuer à grandir et poser les fondations d’une longue carrière dans le sport ». Bien entouré, l’ancien coureur Roy Knickman (au départ de la Grande Boucle en 1988 et 1989) fait parti de son cercle proche, il s’attache ainsi à ne pas reproduire les erreurs que d’autres ont pu faire avant lui. « Beaucoup de juniors américains ont montré qu’ils étaient très forts, sont partis directement en Europe, avec un gros programme, et ils se sont cramés. Je veux éviter ça » expliquait-il à Eurosport en 2019.

C’est à l’âge de 8 ans que démarre l’histoire de Brandon McNulty avec le vélo. A l’époque, son père, un ingénieur, l’emmène pour une ballade à deux roues d’un peu moins de cinq kilomètres. Le parcours choisi comporte une bosse, bien trop pentue pour un enfant de son âge. Alors que son père lui propose logiquement de faire demi-tour pour rentrer à la maison, Brandon « pique une crise » et insiste pour entamer l’ascension. L’anecdote, cocasse, est racontée par son père. Ce goût pour le vélo découvert, Brandon progresse vite : dès l’âge de 13 ans son père éprouve des difficultés à le suivre lors de leurs sorties communes.

Méticuleux, jusqu’à reproduire les conditions climatiques dans son garage

Son talent éclate aux yeux des initiés en 2015. Brandon McNulty ne s’entraîne alors que depuis quelques mois au sein de la structure de développement de jeunes coureurs gérée par Roy Knickman mais cela ne l’empêche pas de remporter ses premières courses. D’abord la Course de la Paix, épreuve de référence du calendrier junior, puis le championnat de contre-la-montre de son pays. A chaque fois devant l’autre prodige annoncé de sa génération, Adrien Costa, dont la carrière s’est tragiquement stoppée après l’amputation de sa jambe droite. Si le jeune américain regorge de talent, il est également particulièrement méticuleux. Pour reproduire les conditions de course, chaudes et humides, de sa victoire au championnat du monde junior de contre-la-montre au Qatar, Brandon McNulty s’est ainsi forcé à pédaler avec deux autres camarades depuis son garage, transformé pour l’occasion en véritable sauna grâce à de petits radiateurs électriques et plusieurs serviettes imbibées d’eau. Le jour de la course, il devança son futur coéquipier au sein du Team Emirates, Mikkel Bjerg, de 35 secondes.

Le maillot de champion du monde en poche, Brandon McNulty choisit de s’engager avec la formation américaine Rally Cycling où il côtoie notamment Sepp Kuss et Danny Pate. Le choix se révèle être payant puisque le jeune Américain ne cesse de progresser. Après un calendrier principalement axé sur les épreuves espoirs lors de sa première saison, 2018 est l’année de ses premières courses World Tour. En 2019, sa dernière saison avec Rally Cycling, il signe sa première victoire sur le circuit européen. Sur la troisième étape du Tour de Sicile, alors que la météo est pluvieuse, McNulty attaque dans une partie descendante à dix kilomètres de l’arrivée. Parti à toute allure, il résiste au peloton malgré une bosse finale de trois kilomètres. Le lendemain, il remportera le général en haut de l’Etna. Surtout, Brandon McNulty profite de ces trois saisons au pays, loin de toute pression, pour se définir en tant que cycliste professionnel. Interrogé par Eurosport sur ses futures ambitions, il livrait à ce sujet : « Évidemment, le Tour. Et peut-être un titre de champion du monde du contre-la-montre ? Ce serait le rêve. Mais […] j’ai fait les courses World Tour au Canada, et ça fait partie des moments où je me suis le plus amusé. Donc ça m’a donné envie de m’y essayer, plutôt que de ne faire que du chrono et de la montagne. »

Joxean Fernandez Matxin met la main dessus

A l’hiver 2019, c’est le Team Emirates qui rafle la mise. Le patron de l’équipe émiratie, l’espagnol Joxean Fernandez Matxin, le draguait en effet depuis 2015 ; sa politique de formation de jeunes coureurs achevant de le convaincre (l’effectif compte à ce jour dix coureurs de 24 ans ou moins). Après un début d’année réussi qui l’a vu accrocher un top 5 sur la Vuelta a San Juan et un top 10 sur la Vuelta a Andalucia, Brandon McNulty continue en ce mois d’octobre son apprentissage sur les routes italiennes où il participe à son premier Grand Tour. 20ème au sommet de l’Etna et 13ème à Roccaraso, celui qui n’a encore que 22 ans confirme petit à petit ses prédispositions. Encore classé au général (18ème) après neuf jours de courses, McNulty pourrait, si la forme demeure en troisième semaine, devenir le premier coureur américain à accrocher un top 10 sur le Giro depuis Levi Leipheimer en 2009.

Alors que le cyclisme américain est en souffrance depuis quelques saisons, l’éclosion de Brandon McNulty coïncide avec l’arrivée dans le peloton professionnel de plusieurs compatriotes, souvent auréolés comme lui d’une prometteuse réputation. Le développement de cette nouvelle génération se traduit d’ailleurs en chiffres puisque près de la moitié des coureurs américains évoluant cette saison en Word Tour ont moins de 26 ans. Plusieurs sont même néophytes comme l’actuel champion du monde junior Quinn Simmons (Trek), le maillot vert du dernier Tour de l’Avenir Matteo Jorgenson (Movistar) et Ian Garrison (Deceunink Quick Step). Le début d’un renouveau pour le cyclisme outre-Atlantique ?

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