Dix ans après avoir connu le plus dramatique des tremblements de terre de l’Italie contemporaine, l’Aquila fait semblant de s’être redressée. Et en accueillant l’arrivée de la septième étape, l’heure est à la double commémoration. En plus de ce drame sismique, c’est l’heureuse tragédie du cyclisme qui se rappelle à nous, lorsque certains prirent un malin plaisir à désintégrer le peloton sur une étape se terminant déjà dans le poumon historique des Abruzzes, en 2010.

L’inattention fatale

Éprouvé par le grand départ bordurier aux Pays-Bas, lessivé par la Liquigas sur le contre-la-montre par équipes de Cuneo, et noirci par la première apparition des Strade Bianche sur la course rose, le peloton du 93e Tour d’Italie avait connu une première semaine extrême. Rajoutez à cela une première arrivée au sommet du Monte Terminillo bien exigeante, et vous aviez tout pour voir rapidement des gros écarts se former. Vinokourov étrennait le rose avec 1’12’’ d’avance sur le maillot arc-en-ciel de Cadel Evans, quasiment deux minutes sur Ivan Basso et plus de trois minutes sur Damiano Cunego et Michele Scarponi. Quant au vainqueur du Tour de France 2008, Carlos Sastre, il coulait à plus de dix minutes du leader de la course, en compagnie de Bradley Wiggins, avant même le franchissement du Zoncolan ou du Mortirolo.

Certains avaient donc logiquement envie de laisser passer l’orage, sur cette onzième étape. Cela allait leur coûter cher. De Lucera à l’Aquila, des Pouilles aux Apennins, le machiavélique Angelo Zomegnan avait tracé 256 kilomètres de course à très haute intensité, sans jamais proposer la moindre difficulté insurmontable. Une étape en dents de scie, courue à l’allure d’un Liège-Bastogne-Liège 1971. Les rayons de soleil du départ trahissaient le piège qui allait se refermer sur les coureurs, puisque la météo fut affreuse durant les trois-quarts de la journée. Les équipes de leaders, désireuses d’offrir une chance à leurs fidèles gregario, les envoient dans les groupes de fuyards qui se forment, mais n’arriveront jamais à se faire respecter durant les deux premières heures de course, où 56 valeureux constituent la plus légendaire échappée du XXIè siècle.

Le basculement dans l’irréel

Pour « Vino », le maillot rose, la journée allait désormais ressembler à un long chemin de croix. Sous des conditions atmosphériques glaciales, régulièrement au-dessus des 1000 mètres d’altitude, les organismes tombent un à un. Pas moins de onze coureurs abandonnent, dont trois au sein de l’équipe Astana. Une journée noire, qui se clôt par la victoire d’étape du baroudeur russe Evgueni Petrov, sous le maillot Katusha. Carton plein, dans tous les sens du terme, pour Astana, qui cède logiquement le maillot rose et relance une quantité pléthorique d’outsiders dans la course au général. Sastre et Wiggins devant, le prometteur Kiserlovski en éclaireur pour la Liquigas, qui n’a jamais daigné collaborer derrière, se replacent parfaitement. Mais les deux grands gagnants sont toutefois plus inattendus.

Richie Porte, révélation du Tour de Romandie 2010 où il remporta le chrono, endosse le maillot rose, pour sa première saison en World Tour. Déjà excellent sixième ce matin-la, il devance au soir David Arroyo, le plus loyal des grimpeurs de la Caisse d’Épargne, qui n’avait jamais autant rentabilisé un bon de sortie. Alors, comment ces baroudeurs d’un jour réussirent à prendre la poudre d’escampette ? « Tous les coureurs sont descendus chercher des imperméables sans se préoccuper de ce qui se passait devant, raconta Gianni Savio. Les échappées avaient déjà 8 minutes d’avance quand l’écart nous a été communiqué. C’était trop tard. » Langue de bois oblige, Vinokourov fait mine de charger ses adversaires italiens, coupables de l’avoir enterré. Lesquels lui répondent de manière cinglante. « Les Astana se sont comportés de façon honteuse. […] Vinokourov court le Giro comme s’il agissait d’une partie de poker », fustigent Roberto Amadio et Bruno Cenghialta, boss des formations Liquigas et Acqua & Sapone.

Le vainqueur controversé de la Doyenne le sait, sa dernière chance de remporter un deuxième grand tour s’est envolée. L’opportunité, elle, est inouïe pour l’improbable duo Porte-Arroyo. L’Australien terminera septième à Vérone. L’Espagnol, lui, prendra la deuxième place. Car si un temps, le charme de l’épreuve a pu donner l’impression que les cadors ne les reverraient jamais, Ivan Basso a fait le boulot. Les maillots verts de la Liquigas, présentant peut-être l’équipe la plus forte de toute leur histoire sur un Giro, avec Nibali et Kiserlovski, dictent leur loi en troisième semaine et font craquer un à un les rescapés de cette échappée mythique. Un wagon infernal auquel s’accroche Michele Scarponi, qui par alliance, décrochera l’étape de l’Aprica une fois le coup de grâce asséné au valeureux Arroyo.

Déjà, l’histoire se répétait

À vrai dire, la cité des aigles était déjà coutumière des renversements de situation. En 1954, sur une distance similaire mais avec un départ situé à Naples, c’est le Suisse Carlo Clerici qui crée la surprise, en s’imposant avec une demi-heure d’avance sur le peloton. Au nez et à la barbe de Fausto Coppi et d’Hugo Koblet. Les deux s’étaient neutralisés en bons chiens de faïence, mais chacun avait ses raisons. Le « Campionnissimo » aurait été victime d’une indigestion de moules dans les restaurants partenopei, et Koblet n’avait pas les consignes pour aller rattraper son compatriote et coéquipier. Même s’il restait encore seize étapes, l’avantage du Zurichois était définitif, et à Milan, les deux garçons de l’équipe Guerra signent un doublé helvète retentissant : Clerici devant Koblet. Et tant pis pour ceux qui s’étaient moqués de lui, en pleine étape, inventant le concept de « fuga-bidone », littéralement « échappée bidon ».

Le tremblement de terre du 6 mai 2009, coupable de 308 morts, n’est pas non plus le premier. Déjà en 1349 et 1456, de grands séismes avaient ravagé les terres du royaume de Naples. « Un temps, cette cité avait douze portes, elle n’en a plus que cinq », constatait Lorenzo Giustiniani dans son dictionnaire géographique en 1799. Aujourd’hui, monuments et logements se font toujours face dans des grandes chapes blanches, ou trônent les échafaudages. Les 40 derniers kilomètres du jour, ce vendredi, seront identiques à ceux de 2010, mais l’étape fera 100 bornes de moins. Néanmoins, le mauvais temps n’a pas prévu de s’écarter, et au départ de Vasto, tous les engagés ont forcément entendu parler du lourd attrait symbolique de l’Aquila. À eux de prendre leurs responsabilités.