Milan-Sanremo, classique des sprinteurs. L’adage qui désigne la première grande classique de l’année cycliste présuppose que la grande majorité du peloton avalera sans problèmes les 300 kilomètres de course, distance unique dans les temps contemporains, et les difficultés qui jalonnent la côte ligure. On aurait pu retenir la Cipressa, théâtre de la première grosse sélection, ou le mythique Poggio. Mais le col du Turchino attirera aussi l’attention du fan aguerri ou du connaisseur nostalgique. Retour sur ce qui (a) fait son charme.

Du Piémont à la Riviera

Le profil de la Primavera, quasiment inchangé depuis sa création en 1907 par Tullo Morgagni et Eugenio Costamagna, journalistes à la Gazzetta dello Sport, est l’un des plus faciles à décomposer. D’abord, une longue première phase traversant la plaine du Pô et les bassins industriels parmi les plus compétitifs du nord d’un pays aux identités prononcées. Toujours orientée plein axe vers le sud, Milan-Sanremo s’enfonce dans les premiers contreforts des Appennins, cette gigantesque dorsale montagneuse traversant la Botte dans son centre de gravité. Passé la localité d’Ovada, utile au déménagement de la caravane en cas de tempête neigeuse, les coureurs se lancent dans vingt-cinq kilomètres tortueux qui ressemblent à tout sauf une ascension classique.

La déclivité, d’abord. Ce n’est pas tous les jours que l’on doit grimper pendant vingt-cinq bornes sur une course d’un jour, mais la pente moyenne inférieure à 2 % a de quoi laisser pantois. On pourrait même dire en toute honnêteté que situer le pied de la montée dans le centre d’Ovada a tout de la caricature touristique, même s’il faut reconnaître que la légende du Turchino s’est en partie fondée sur sa longueur irrespirable. Les quatre derniers kilomètres sont les seuls à être véritablement relevés pour un coureur professionnel, qui y trouve des pourcentages supérieurs à 4 %. Les deux dernières bornes comprennent ce tunnel iconique qui nous déverse sur la Méditerranée à la moindre farce de ses freins. C’est à la fois dans une autre course et dans un autre univers que cet édifice sombre nous plonge. Après une descente en lacets bien plus pentue, les coureurs ne quitteront plus la riviera ligure, des faubourgs de Gênes à Sanremo, aux portes de la frontière française.

Ou comment passer du défilé populaire aux choses sérieuses, avec la succession ininterrompue des capi jusqu’à la via Roma. La Classicissima, de façon bien insolite, se dispute alors dans les sentiers qui relient le lungomare aux lotissements ombragés des hauteurs urbanisées. Terminée la grisaille de la plaine padane, place aux rayons de soleil gênois, magnifique allégorie d’une transition entre les mois de janvier et février, froids et pluvieux, et la douceur printanière qui annonce déjà pour les tifosi l’entrée dans un cycle de fascination jusqu’au Giro, en mai. Portés par un vent qui tourne à 588 mètres d’altitude, les forçats de la route se disent souvent qu’ils ont effectué la plus grosse part du boulot, alors qu’ils viennent seulement de franchir le cap de la mi-course.

L’obsession de Bottecchia

Aujourd’hui, il est pratiquement certain qu’au sommet du Passo di Turchino, des coureurs échappés auront l’honneur de franchir le tunnel les premiers. Un cliché anecdotique, tant les grandes hostilités ne devraient débuter qu’au pied de la Cipressa. Mais il fut une époque où le Turchino, même aussi éloigné de l’arrivée, fut un passage particulièrement sélectif. Ottavio Bottecchia, double vainqueur du Tour de France dans les années vingt, a marqué ce lieu de son empreinte. En 1922, il déclare au public et aux journalistes amassés le long de l’épreuve qu’il essayera de remporter Milan-Sanremo en partant dans le Turchino. Pari (presque) tenu, le virevoltant frioulan passe en tête, et file dans un raid improbable. Repris, puis de nouveau à l’offensive dans le final, il est crucifié sur la via Roma par son compatriote Costante Girardengo, sextuple vainqueur du graal de mars.

Le souvenir désormais anachronique de la chevauchée de Bottecchia est resté figé, sous la plume de Bruno Roghi. Le correspondant de presse le trouve par hasard dans un bar de Sanremo le soir de l’arrivée, entreprend la discussion, et ébahi, en dresse un portrait dans une carte postale pour sa femme. « Pauvre diable », dira t-il de celui qui n’aura jamais levé les bras sur la ligne d’arrivée. Plus tardivement, Fausto Coppi, autre « campionissimo », venge Bottecchia en relevant ce pari insensé. En 1946, il attaque à 140 kilomètres de la cité d’arrivée, lâche un à un ses compagnons de fortune et s’impose aisément avec quatorze minutes d’avance sur ses poursuivants. Incontournable près d’une année sur deux jusqu’à la Libération, le Turchino devient petit à petit de moins en moins central, même si la configuration des lieux permet toujours des rebondissements.

Disputée le troisième samedi du mois de mars, la fête reste tributaire des aléas climatiques. En 2013, la neige empêche même de franchir le Turchino et sa descente. Des photos comparables au pic glacé connu en 1910, où quatre coureurs seront rescapés. Le brouillard dans la forêt des premiers kilomètres de montée, les différences de température de part et d’autre ou même une chute à la sortie d’un virage, peuvent compromettre bien des chances de succès. Puis, les lois du cyclisme disent que les protagonistes restent capables d’estimer la forme de chacun au jeu du regard. Assurément un tournant du jour.

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