Milan-Sanremo a parfois la réputation d’être une course aléatoire, où de nombreux autres facteurs que le talent déterminent le vainqueur final. C’est pour cela qu’en regardant le palmarès, on trouve des coureurs aux profils diamétralement opposés, de Cavendish à Girardengo en passant par Cancellara, Bobet ou Coppi. Et Merckx, bien sûr. Le Belge, septuple vainqueur de la Primavera, réfute complètement l’hypothèse du coup de chance. Parce que lui ne laissait rien au hasard.

Dix ans, sept victoires

Presqu’aussi bon grimpeur et puncheur que sprinteur, le Belge était taillé pour Milan-Sanremo, et il n’a jamais fait dans le détail sur la côte ligurienne. Pourtant, ils ne sont pas rares les coureurs sur le papier faits pour une épreuve et qui ne la remportent jamais. Le natif de Meensel-Kiezegem n’a pour sa part jamais douté sur la Classicissima, pas toujours au top, et pourtant si souvent vainqueur. En 1966, alors qu’il n’a que 20 ans et qu’il vient d’arriver chez Peugeot, Merckx est aligné sur l’épreuve transalpine. Pas vraiment en inconnu, car il a déjà 84 succès amateurs dans la besace, et notamment un titre de champion du monde. Mais tout de même. Qui pouvait se douter que ce gamin allait faire la nique aux plus grands sur la via Roma ? La célèbre avenue de Sanremo, magnifiée chaque année par la course, mais finalement très banale le reste du temps, sacre un jeunot qui va devenir le plus grand cycliste de tous les temps. A l’époque, on le connaît encore mal, et puisqu’il s’impose au terme d’un sprint en comité réduit, on le qualifie de nouvelle star du sprint. On se rendra compte les années suivantes qu’Eddy Merckx est bien plus que ça.

En effet, le Belge va remporter Milan-Sanremo sept fois. Et jamais véritablement de la même façon. Souvent, le Poggio sera sa rampe de lancement, et toujours, la joie sera immense. 1967, 1969, 1971, 1972, 1975, la légende se tisse. Jusqu’à l’édition de 1976, où elle bascule. Le record de Costante Giradengo va tomber, Merckx va le dépasser. Ce ne sera pas une mince affaire pour le Flamand, car remporter un Monument, même pour lui, n’est jamais une formalité. Mais dans son Poggio adoré, dont il connaît le moindre virage – de la montée comme dans la descente -, il place une attaque comme il en a le secret. Le redoutable Roger De Vlaeminck, dont Eddy se méfiait comme de la peste, a enfin craqué, et seul Jean-Luc Vandenbroucke parvient à suivre. Le plus dur fait, Merckx alignera son cadet sur la via Roma, qui le voit ainsi sacré pour la septième fois. La dernière grande victoire de celui qui se fait désormais appeler le Cannibale, dix ans après son premier bouquet décroché sur la Primavera. Mais d’une importance capitale ! Merckx est le seul recordman de victoires sur l’épreuve : sept succès en dix participations. Incroyable, magistral, phénoménal : finalement juste merckiste.

Une course d’hommes forts

Alors, une loterie, Milan-Sanremo ? Le champion réfute, et son argumentation est devenue mythique. « Non et non, Milan-Sanremo n’est pas une loterie. Si c’était le cas, je devrais jouer plus souvent au Lotto. Je pense qu’il est impossible de gagner sept fois le gros lot avec le même ticket gagnant », ironise le Belge. Mais si la formule peut prêter à sourire, elle est tout sauf anodine. La Classicissima ne s’offre pas à n’importe qui, c’est tout. Merckx le savait, et il n’était pas n’importe qui. Il développe : « Pour moi, Milan-Sanremo n’a pas le droit de traîner cette réputation de course pour sprinteurs. Quand elle se termine par un sprint massif, c’est parce que personne ne sort du lot ou que la course n’a pas été assez dure. » Voilà, c’est dit, que ça plaise ou non aux Zabel, Cipollini, Petacchi ou Cavendish, tous vainqueurs de la Primavera dans les années 2000, et qui voient désormais leur nom accolé à celui de Merckx. Une preuve de plus, s’il en fallait une, que le cyclisme d’antan était bien différent de l’actuel. Ce cyclisme moderne où le travail d’équipe fait la loi, laissant de moins en moins de place aux chevauchées des champions. Celles qui laissent des traces indélébiles dans le grand livre de l’Histoire cycliste.

Celui qui est aujourd’hui chez lui à chaque fois qu’il passe sur la via Roma va même plus loin dans son explication. « Que l’organisateur y ajoute chaque année l’une ou l’autre difficulté ne change rien à cela. Il faut savoir improviser, prendre des risques, éviter les chutes… Il faut aussi interpréter la course au plus juste. Cela veut dire que les favoris n’ont pas droit à l’erreur. » Même raconté par le grand Eddy, on comprend que rien n’est aisé ! Mais le Cannibale, ce n’est plus un scoop, était à part. Un coureur comme on n’en avait jamais vu, et comme on n’en verra sans doute plus. Un coureur qui a écrit la légende de la Classicissima au gré de ses chevauchées et des anecdotes parfois embellies, toujours croustillantes, que se plaisent à raconter ceux qui l’ont vu sur un vélo. Comme lors de cette édition 1969, où Merckx se présente plus fort que jamais au départ de Milan. Pourtant, il éprouve les plus grandes difficultés à s’extirper de la meute dans le Poggio. A 100 mètres du sommet, il place une dernière cartouche. La bonne. Il descendra « comme un dingue », selon ses propres mots, confiant qu’il connaissait les virages par cœur. Même la moto de la RAI lâche alors quelques longueurs au Belge, qui file vers Sanremo décrocher une troisième victoire. Plus rapide et dominateur que jamais. Parce qu’Eddy venait sans doute de tout là-haut, et que la Primavera était son jardin.

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