Le maillot jaune du Tour de France Geraint Thomas hué au sommet de l’Alpe d’Huez, c’est l’une des images de l’année. Elle symbolise le ras-le-bol d’une partie des suiveurs du cyclisme envers une Sky archi-dominatrice. Mais qu’en est-il réellement ? La formation britannique écrase-t-elle les courses de trois semaines, comme on l’entend si souvent ? Analyse par les chiffres.

Un constat pas si évident

La Sky est impopulaire et le sait. Accusée de tous les maux, salie par des accusations de dopage, la bande à Dave Brailsford enchaîne pourtant les succès, notamment sur le Tour de France, avec six des sept dernières éditions remportées. Cette domination est souvent étendue à une affirmation : « Sky écrase la course. » Mais la réalité est un peu plus complexe.


Dans les faits, la Sky n’est pas l’équipe qui gagne la plus. Cette saison, malgré un bon bilan de 43 victoires, l’équipe britannique est largement derrière les Quick-Step et leurs 73 victoires. Depuis la création de la formation en 2010, la Sky n’a été qu’une seule fois en tête du classement des équipes les plus victorieuses : c’était en 2012, avec 50 victoires.

Mais chez Sky, la quantité rejoint la qualité. En 2018, les Britanniques ont remporté deux grands tours (le Tour de France et le Tour d’Italie) mais aussi de belles courses d’une semaine (le Tour de Californie, le Tour de Pologne, le Critérium du Dauphiné) et quatre étapes sur les épreuves de trois semaines. Avec cinq courses World Tour d’une semaine remportées cette saison, Sky améliore son bilan hors grands tours.


Mais la colère d’une partie du public se cristallise sur la domination des Sky sur les grands tours, qui est évidente. Très souvent, l’équipe britannique joue les premiers rôles sur les courses de trois semaines. Sur 27 grands tours disputés, la Sky a accumulé 15 podiums au classement général sur 12 éditions différentes (2 Giros, 6 Tours de France, 4 Vuelta).

Une suprématie sur les grands tours affirmée depuis 2017

La principale cible de l’équipe, l’objectif prioritaire chaque année, reste évidemment le Tour de France. Et généralement, ça fonctionne, puisque six des sept dernières éditions du Tour ont été remportées par un Sky. Sur les deux autres grands tours, la marche vers la victoire a été beaucoup plus longue. Les hommes de Dave Brailsford se sont longtemps contentés de places d’honneurs et de quelques podiums (Froome trois fois deuxième de la Vuelta en 2011, 2014 et 2016, Rigoberto Uran deuxième du Giro 2013).


2017 marque cependant un tournant de la suprématie des Sky, avec la première victoire sur la Vuelta (Froome en 2017). L’année suivante, c’est un premier maillot rose du Giro dans la musette des Sky. En à peine deux ans, Chris Froome (Tour de France et Vuelta 2017, Giro 2018) et Geraint Thomas (Tour de France 2018) ont remporté autant de grands tours que pendant les sept premières années de l’équipe.


Mais au-delà du bilan statistique, c’est la manière qui lasse le public. La Sky gère et a pratiquement étouffé l’imprévu des courses de trois semaines. Plus encore, elle a intégré l’imprévu à ses stratégies et l’utilise en course. L’incroyable attaque de Chris Froome sur le Finestre du Giro 2018 en est le meilleur exemple, mais n’est pas le premier : il y avait déjà eu l’échappée de Sagan et Froome à Montpellier ou la descente du col de Peyresourde sur le Tour 2016.

Des victoires tout en maîtrise

Pour une telle maîtrise de la course, la Sky peut compter sur un effectif solide, avec des coureurs quasiment interchangeables. Chris Froome fatigué par son Giro ? Pas grave, Geraint Thomas est là pour remporter le Tour. Cette année, trois Sky ont terminé dans le top 15 du Tour de France (Thomas 1er, Froome 3e, Bernal 15e), dont deux sur le podium. Une performance pas si rare (4 fois depuis 2010), mais réalisée deux fois par les Sky (Tour 2012 avec Wiggins et Froome), avec à chaque fois, une victoire – facile – à la clé. Facile, car quand Sky gagne, c’est toujours en assumant le poids de la course et du maillot de leader.


Plus impressionnant encore : la Sky n’a perdu que deux fois un grand tour où un de ses coureurs a porté le maillot de leader, et c’était lors des balbutiements de l’équipe : sur le Giro 2010, où Bradley Wiggins, vainqueur du contre-la-montre initial, avait chuté le lendemain et perdu le maillot rose, et sur la Vuelta 2011, avec Wiggins toujours, s’habillant en rouge pendant quatre jours.

Depuis, Sky ne perd plus, et mieux encore, réussit à renverser des situations improbables. C’est évidemment l’oeuvre de Chris Froome, le principal artisan des succès estampillés Sky. Le Britannique est l’équivalent d’Indurain pour Banesto ou d’Hinault pour Renault : un grand champion. Mais il n’est pas éternel, et à 33 ans, la Sky doit commencer à préparer sa succession.

La jeunesse au pouvoir

Et cette succession, en réalité, est déjà en place. Egan Bernal, à peine 21 ans, a impressionné tout le monde en 2018, brillant sur le Tour de Californie et coéquipier solide en juillet. Un jeune prodige qui résume parfaitement la philosophie Sky. « J’ai déjà l’équipe que je veux dans trois ans, expliquait Dave Brailsford en juillet au journal L’Equipe. J’ai cherché, cherché, cherché qui allait peut-être devenir le prochain Chris Froome, qui allait être notre prochain grand leader de grand tour. Mon choix s’est porté sur Bernal. »

La jeunesse est déjà au pouvoir : l’équipe Sky version 2018 est la plus jeune de son histoire, avec moins de 27 ans de moyenne d’âge. Les meilleurs moins de 25 ans sont chez Sky, comme Bernal (29e World Tour), Moscon (65e), Geoghegan Hart (132e) et Sivakov (215e). Et si ce n’est pas encore le cas, Brailsford les signe pour 2019, comme Eddie Dunbar (22 ans, huitième du Tour de l’Avenir 2018), Jhonathan Narvaez (21 ans, coureur tout-terrain), Filippo Ganna (22 ans, vainqueur du Paris-Roubaix espoirs 2016) et Ivan Sosa (21 ans, vainqueur du Tour de Burgos 2018).

Une concurrence désespérée

Forcément, les adversaires des Sky cherchent la solution. Même dans le camp Sky, des voix dissonantes se font entendre, comme celle de Bradley Wiggins. « Il faut faire quelque chose, assurait-il en février 2018. Sky écrase tout. Ils débarquent sur les courses avec une énorme structure, c’est difficile de rivaliser, non ? Pour avancer, il faut changer quelque chose pour rendre la compétition plus équitable. » 

Dans le peloton, certains coureurs cherchent des alliances. Richie Porte est par exemple persuadé que l’union fera la force face à Sky. « Sur le Tour 2013, Froome était isolé dans une étape, après que le reste de notre équipe (Porte courait alors chez Sky, ndlr) avait été distancé à cause d’une alliance du peloton contre nous. Nous avons essayé de contrôlé trop de gars qui voulaient prendre l’échappée. C’est probablement la seule manière de les piéger. La seule manière de les battre passe par des attaques ”full gaz” de tout le monde, constamment. »

Si Romain Bardet avait déjà à demi-mots évoqué une coalition de circonstance avec Quintana avant les Pyrénées en juillet dernier, Richie Porte est le premier à proposer un front anti-Sky, avant même le départ de la course. Mais les intérêts des équipes divergent toujours, et une telle coalition semble bien difficile à mettre en oeuvre. Les coureurs sont en réalité troublés par la force Sky. « C’est vraiment impressionnant, reconnaissait Oliver Naesen, le coéquipier de Romain Bardet, en juillet dernier. Ils sont un peu devant toutes les autres équipes à tous les niveaux. »

Le style Sky s’est imposé

L’avance des Sky est bien sûr budgétaire – 35 millions d’euros en 2017, plus du double du budget moyen d’une équipe World Tour – et technologique. Si bien que le style Sky s’est peu à peu imposé dans toutes les équipes. En juillet 2012, le journaliste Richard Moore expliquait à Libération : « L’approche de Brailsford, c’est d’examiner chaque détail, d’agréger une série de facteurs qui peuvent sembler marginaux : l’entraînement, la nutrition, la récupération, la science. »


Les fameux gains marginaux des Sky ont instauré dans le cyclisme une culture de la statistique : les capteurs de puissance sont désormais légion dans le peloton. Mais ce n’est pas le seul changement. « Après la course, traditionnellement, les coureurs vont dans leur bus, prennent une douche, et rentrent à l’hôtel pour le massage, expliquait Richard Moore en 2012. Chez Sky, une fois la ligne d’arrivée franchie, ils vont faire un peu de home trainer, pendant dix-quinze minutes. » Aujourd’hui, ce type d’exercice est une évidence. Bien au-delà de la domination des Sky sur les grands tours, c’est une victoire du style Sky.

Mais une telle domination lasse. La course est moins spectaculaire et les grandes instances du cyclisme cherchent un moyen de redynamiser les épreuves. L’an dernier, l’UCI a réduit le nombre de coureurs par équipe au départ de toutes les épreuves du calendrier. Début août, le président de l’UCI David Lappartient évoquait pèle-mêle une nouvelle réduction des effectifs à sept, voire six coureurs sur les grands tours, l’interdiction des capteurs de puissance et des oreillettes en course et l’augmentation des bonifications intermédiaires. Autant de mesures censées rendre la course moins simple à contrôler pour Sky.

Un débat qui avance guère

Si certains coureurs soutiennent ces idées, tout ça ne fait pourtant pas l’unanimité chez les adversaires des Sky. « Que des étapes de 65 kilomètres, pas de préparation, pas de dîners, pas de ravitaillement, que deux bouteilles d’eau par jour, un maximum de 2000 calories autorisées, » ironisait Thomas De Gendt en août sur son compte Twitter. Et même parmi les soutiens des réformes de David Lappartient, on doute de leur efficacité pour relancer l’intérêt des courses. « Je ne pense pas vraiment que ce soit une si mauvaise chose de les enlever (les capteurs de puissance, expliquait Romain Bardet à il y a quelques jours, mais je ne pense pas que ce soit la solution magique non plus. »

Le débat sur un possible salary cap a lui peu avancé, car si la Sky est directement ciblée, la mesure toucherait de possibles investisseurs susceptibles d’arriver dans le cyclisme. « Ça aurait plus de sens d’aider les équipes à petit budget à gagner plus d’argent que de restreindre les revenus dans le sport, twittait Dan Martin en août dernier. Pourquoi pénaliser des équipes privées qui ont réussi à convaincre un sponsor d’investir massivement en échange d’une belle exposition ? »

En réalité, si une partie des suiveurs et des instances souhaite chambouler la Sky, on est loin d’une révolte interne du peloton. « Je ne suis pas dans le cyclisme pour être l’ennemi numéro un des Sky », réplique Romain Bardet. Les coureurs et les instances préfèrent prôner l’attractivité du cyclisme, mis en défaut par les Britanniques. Et les quelques bâtons dans les roues Sky n’ont pour l’instant pas réussi à freiner leur domination.

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