En cette fin d’année, il est l’heure de revivre les plus beaux moments de la saison. Ceux qui nous ont fait bondir de notre canapé, ému ou révolté. Ceux que l’on retiendra longtemps, malgré les années qui passeront. Au gré des articles marquants de 2018, nous vous proposons donc de vous replonger dans ces épisodes un peu à part. A chaud, comme si vous y étiez. Aujourd’hui, retour sur le jour où Chris Froome a renversé le Giro.

Invraisemblable. Epique. Déjà mythique. En une journée, Chris Froome vient de renverser le Giro et de prendre le maillot rose. De tous ses succès, celui-ci est sans aucun doute celui qui restera le plus dans l’histoire. Lui le garçon que l’on a raillé car trop moderne à notre goût vient de nous gratifier d’une étape légendaire. Avec les quelques interrogations que cela ressoulève.

En manque de superlatifs

On savait que cette étape pouvait redessiner le classement général. Mais on n’imaginait pas qu’elle viendrait rayer tout ce qui avait été fait jusque-là pour tout recommencer à zéro ou presque. Parce qu’on ne pouvait pas prévoir, en réalité, que Chris Froome partirait seul à 80 kilomètres de l’arrivée, dans une épopée homérique qui n’a rien d’habituelle pour lui et qui nous aurait surpris même venant des plus grands spécialistes du genre, Vincenzo Nibali ou jadis Alberto Contador en tête. Sur les routes du Colle delle Finestre, non goudronnées sur sa deuxième partie, le décor, s’offrait il faut le dire à une telle partition. Le Britannique l’a parfaitement mis en musique, creusant doucement mais sûrement l’écart sur ses rivaux pendant plus de 70 bornes, avant de le maintenir dans l’ascension finale. Le temps d’une journée, les favoris ont donc replongé les plus de quarante ans dans un cyclisme dont ils sont nostalgiques et ont montré aux plus jeunes ce qu’ils ont loupé, il y a quelques décennies.

« On a écrit une page de l’histoire », disait très justement Thibaut Pinot à l’arrivée, au micro de la chaîne L’Equipe. Pendant 80 kilomètres, les cadors de ce Giro se sont retrouvés complètement livrés à eux-mêmes, face à leurs capacités et leurs stratégies, dans un monde où seul le Français, justement, pouvait encore compter sur un coéquipier. Chris Froome, tout ce temps, n’a vu que sa roue avant, sans jamais faiblir, et derrière, jamais ceux qui ont lâché plus de quelques mètres n’ont pu se rattraper ensuite, exception faite à un Pinot victime d’une crevaison malheureuse et attendu par un Dumoulin lucide. A l’arrivée, les écarts se comptent donc en minutes : le Britannique, nouveau maillot rose, en a repris trois au duo franco-néerlandais, plus de huit à Pozzovivo et presque quarante à Yates, qui a vécu un calvaire ce vendredi, vingt-quatre heures seulement après avoir eu une première alerte sur les pentes de Prato Nevoso.

Une admiration méfiante

Pourtant, difficile de s’enthousiasmer ce soir sans arrière pensée. Chris Froome n’a pas encore gagné le Giro, parce que Tom Dumoulin pointe à seulement quarante secondes et qu’avec tous les efforts qu’il a consenti aujourd’hui, la dernière étape de montagne, demain, pourrait être difficile. Mais sa prise de pouvoir, avec à la clé le premier maillot rose de sa carrière, remet sur la table les débats autour de son contrôle anormal au salbutamol. Jusque-là, tranquillement en retrait, aux alentours de la cinquième place du classement général, c’est comme si la présence de « Froomey » ne dérangeait plus. Ses détracteurs étaient heureux de le voir échouer. Les autres se disaient qu’au moins, s’il ne gagnait pas ce Giro, le vélo éviterait les polémiques. Même au sommet du Zoncolan, où il avait décroché sa première victoire d’étape il y a une semaine, il s’en était tiré sans trop de remarques, laissant à son compatriote Simon Yates le soin de se coltiner les suspicions.

Mais vers Bardonecchia ce vendredi, Froome a rebattu les cartes. Son coup de maître est l’un des plus grands du cyclisme moderne. Mais il en rappelle un particulièrement traumatisant pour le cyclisme : celui de Floyd Landis, sur le Tour de France 2006. Avec un autre que Froome, le parallèle n’aurait peut-être pas été fait. Mais quand l’exploit du jour est signé d’un homme en pleine procédure pour tenter de justifier un contrôle anormal, forcément, la confiance que les observateurs sont prêts à lui accorder fond comme les dernières neiges du Finestre à la fin du mois de mai. Ce soir, Froome est en rose, en passe de réussir la première partie de son pari Giro-Tour. Personne ne l’avait imaginé il n’y a ne serait-ce que deux jours. Mais ce soir, Froome est aussi au cœur de débats qu’il aurait aimé éviter, et qui inéluctablement, vont lui coller à la peau jusqu’à Rome, et même, sans doute, jusqu’à Paris.

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