Au cœur des années 2000, puis au début de la décennie suivante, les Français ont dû se satisfaire de rôles secondaires chaque été, sur les routes du Tour de France. Pinot, Bardet et Alaphilippe n’étaient pas encore là. Les fantômes d’Armstrong à peine dissipés, quand l’Américain lui-même n’était pas de retour. Ce qui n’a pas empêché certains de tirer leur épingle du jeu. Jamais dans la bagarre pour la victoire finale, mais pour des accessits ou des maillots distinctifs. La Chronique du Vélo a décidé d’aller à la rencontre de ces acteurs et de raconter leurs Tours. Aujourd’hui, entretien avec Christophe Le Mével, venu sur le Tour de France 2009 sans véritable ambition au général, mais qui termine dixième à Paris et prend conscience d’un potentiel jusque-là inexploité.

Tous les entretiens :
Cyril Dessel : « Aujourd’hui tu vas tout faire : maillot jaune, maillot à pois, victoire d’étape » (1/5)
Sandy Casar : « Madiot m’a dit ‘Mon salaud, tu m’as bien baisé !’ » (2/5)
Christophe Le Mével : « En réalité, je crois que j’ai fait bien mieux que 10e » (3/5)
Anthony Charteau : « Je n’étais pas loin derrière Contador et Schleck » (4/5)
2014 : Jean-Christophe Péraud

Vous accumulez près de 30 jours de course avec Sandy Casar avant de prendre le départ du Tour. Jérémy Roy et Jussi Veikkanen vous accompagnent également sur presque toutes les courses. L’objectif, c’était de créer un collectif pour le Tour ?

Non, en fait, je n’ai pas même pas le souvenir de ce groupe. Je pense qu’il faut se souvenir du contexte de ma saison 2009. J’avais 29 ans, j’avais fait 8 ans au Crédit Agricole et l’équipe s’était arrêtée à la fin de la saison 2008. En arrivant à la Française des Jeux, je ne connaissais pas mon rôle. Au Crédit Agricole, j’étais un électron libre et, la majorité du temps, coéquipier de Thor Hushovd. On m’amenait sur les grands tours parce que je récupérais très bien. J’étais capable de rouler pour Thor Hushovd pendant une semaine et demie, prendre des échappées et être dans les trois premiers de l’équipe dans les étapes de montagne pour le classement par équipe. Ça m’allait très bien. Mais quand la Française des Jeux me prend, l’équipe ne savait pas réellement ce que je valais. Finalement, je fais directement un top 10 sur Paris-Nice, j’enchaîne avec un presque top 10 sur le Tour de Catalogne (12e, ndlr) et un top 10 sur le Dauphiné. Ça n’était pas du tout prévu. On n’a jamais fait de groupe autour de moi pour le Tour de France. On y arrive sans objectif précis pour le classement général.

Et vous, vous pensiez pouvoir jouer un classement général ?

Non ! Je suis arrivé à la Française des Jeux sans connaître précisément mon potentiel. Quand j’arrive sur le Tour 2009, je n’étais pas du tout concentré sur le classement général.

Quel était votre objectif ?

Essayer de gagner une étape et aller dans les échappées. Faire du mieux que je pouvais, en fait.

Vos bonnes performances du début de saison ne vous donnent-elles pas des indices ?

Pas trop. C’est très bien de faire top 10 de Paris-Nice et du Dauphiné, mais c’est une chose complètement différente sur le Tour de France. Avant 2009, je n’avais jamais fait un top 20 ou un top 30 : ça me paraissait totalement inaccessible.

On vous imaginait signer à la Française des Jeux avec un rôle de leader.

Pas du tout. J’ai signé à la Française des Jeux parce que je voulais totalement changer ma stratégie au niveau de l’entraînement. Je savais qu’il y avait Frédéric Grappe, dont j’avais entendu le nom à plusieurs reprises, et dont on m’avait dit qu’il était un entraîneur exceptionnel. J’ai choisi la FDJ parce qu’il était là. Quand j’arrive dans l’équipe, je leur dis : « Je viens chez vous mais je veux être entraîné à 100 % par Frédéric Grappe. »

« Je regrette juste une chose ce jour-là : la présence de George Hincapie dans l’échappée. S’il n’avait pas été là, j’aurais sûrement pris le maillot jaune. C’est le regret que j’ai sur ce Tour de France. »

– Christophe Le Mével

Qu’est-ce qui a changé dans vos entraînements avec Frédéric Grappe ?

Tout. J’étais old school avant ça. Je n’avais pas d’entraîneur, pas de capteur de puissance, je ne faisais jamais d’intensité… Je ne savais même pas que je grimpais ! J’habitais en Bretagne à ce moment-là donc je n’avais pas de col. C’est Simon Gerrans, en 2007 et 2008, qui m’a fait comprendre beaucoup de choses au Crédit Agricole. Il avait un diététicien, un ostéopathe et un entraîneur personnel. Il m’a fait comprendre que j’avais des capacités pour, pourquoi pas, être un très bon coureur. C’est également pour cela que je me suis lancé dans une reconversion d’agent sportif après ma carrière. Il faut avoir quelqu’un qui te guide et qui arrive à te faire comprendre ce que tu peux faire dans le monde du vélo.

Le Tour part en 2009 de Monaco avec un contre-la-montre de 15 kilomètres. Vous terminez à plus de deux minutes de Cancellara…

C’était désastreux ! Je me suis totalement loupé. Il y avait une côte puis une descente. Je suis parti à fond et j’ai explosé au milieu de la montée. J’ai fini comme j’ai pu. J’ai donc fini très loin. (Il rigole)

C’est l’excitation du Tour qui vous pousse à partir aussi vite ?

Oui, l’excitation du Tour. En plus, j’habitais dans le coin donc tous mes amis et ma famille étaient là. Mais, au final, ça ne me dérangeait pas de finir aussi loin puisque je n’étais pas du tout concentré sur le classement général. Ce n’était pas trop grave.

La première semaine avantage plutôt les sprinteurs avec notamment deux victoires d’étape de Cavendish, une de Hushovd…

L’étape remportée par Hushovd était très difficile. Il avait plu, tout le monde tombait. C’était un truc de dingue. J’avais attaqué à 700 ou 800 mètres de l’arrivée parce que ce n’était pas réellement une étape de sprinteurs, il y avait une petite montée sur les derniers mètres.

Vous avez quel souvenir au global de cette première semaine ?

Toutes les premières semaines du Tour de France sont nerveuses. Il faut être super vigilant. Au Crédit Agricole, je roulais pour Thor Hushovd donc je le ressentais moins. Mais cette année-là, j’avais senti une véritable nervosité dans le peloton.

Quel était votre rôle pendant la semaine ?

Rien de particulier. On savait qu’on n’avait pas trop de cartes à jouer en tant que grimpeur-puncheur donc l’important était de ne pas tomber.

Il y avait aussi un chrono par équipe à Montpellier. La FDJ termine à 2’46 de l’équipe de Contador, Astana. Comment se passe cette journée pour vous ?

On ne l’avait pas beaucoup travaillé. (Il rigole) On avait beaucoup de pression au départ, comme lors de chaque contre-la-montre par équipe. Au final, on l’avait relativement bien géré. On était à notre place. On n’était pas là pour gagner mais juste pour essayer de faire du mieux possible. Ça n’était pas un objectif puisqu’on n’était pas là pour le classement général à la base.

Vers Besançon, Le Mével prend l’échappée qui va lui permettre de se replacer au général – Photo DR

A quel moment vous vous rendez compte qu’il y a un coup à faire au général ?

C’est lors de l’étape de Besançon (14e étape, ndlr). On ne m’avait pas demandé de partir dans l’échappée mais, ce jour-là, j’ai eu comme un déclic. Je me retrouve dans une échappée d’une dizaine de coureurs. Ça roulait très vite et on a pris beaucoup de minutes. Malheureusement, George Hincapie était le mieux classé au général donc il allait prendre le maillot. Par rivalité nationale, la Garmin, une autre équipe américaine (Hincapie courait HTC-Columbia, ndlr), a roulé. Le peloton est arrivé cinq minutes après nous et je me suis retrouvé dans le top 10 du classement général (5e à 43 secondes de Nocentini, ndlr). Je regrette juste une chose ce jour-là : la présence de George Hincapie dans l’échappée. S’il n’avait pas été là, j’aurais sûrement pris le maillot jaune. C’est le regret que j’ai sur ce Tour de France.

Vous attaquez dans le final de l’étape. Vous pensiez à la victoire d’étape ?

Je ne pensais qu’au maillot jaune ! J’ai essayé d’attaquer parce que George était 3 ou 4 secondes devant moi (38 secondes en réalité, ndlr). Un Russe était parti dans le final (Serguei Ivanov) et ça s’est un peu regardé donc je savais que c’était fini dès qu’il est parti. Mais mon objectif de l’étape était vraiment le maillot jaune.

Vous n’avez pas le maillot, mais vous vous replacez donc 5e au général. Qu’est-ce que vous vous dites ?

Mon Tour a totalement changé. A partir de là, mon objectif est de rester dans le top 10 le plus longtemps possible. Sans savoir que j’allais réussir à le faire… A partir de ce jour-là, toute l’équipe s’est mise à mon service, sauf Sandy (Casar) qui était capable de gagner une étape.

Comment un tel changement s’opère ? Ce sont les directeurs sportifs qui changent les consignes ?

Ils m’ont vu 5e du général et je n’ai même pas eu à dire un mot. Tout de suite, ça a été : « Bon bah maintenant, on va essayer de garder ce classement le plus longtemps possible. » On a essayé, à notre niveau, de tout faire pour être dans les 10 à Paris, mais on ne savait pas que c’était possible.

Revenons quelques instants sur ce qu’il se passe avant la 14e étape et votre rapproché au général. Vous perdez deux coéquipiers, Jérôme Coppel et Sébastien Joly. Comment fait-on sur la plus grande course du monde quand on est deux de moins ?

On est toujours triste de perdre un équipier mais on sait que, sur le Tour de France, c’est rare d’arriver à neuf à Paris. On est conscient qu’on peut en perdre, on peut aussi, nous, être parmi ceux qui ne terminent pas le Tour de France. Mais on passe directement à autre chose. Le Tour de France est comme un train qui perd parfois des wagons. Le jour suivant, on ne s’en rappelle plus et on continue notre route. C’est triste mais c’est malheureusement la loi du Tour de France.

« Je me rappelle que, la nuit, je tenais à jour un papier indiquant les 2/3 coureurs devant moi au classement général et ceux qui étaient juste derrière. Pour être sûr que ceux de derrière ne me rattrapent pas et pour saisir les opportunités si ceux de devant perdaient du temps. »

– Christophe Le Mével

Parlons de cette lutte pour le top 10 et de l’étape de Verbier, le lendemain de votre échappée. Contador y réalise une démonstration. De votre côté, vous finissez à 2’32 et vous perdez quatre places au général. Qu’est-ce que vous vous dîtes après cette étape ?

A partir de Besançon, je vivais au jour le jour. J’étais dans le groupe du maillot jaune, Nocentini, dans la montée de Verbier. Dans les deux derniers kilomètres, je m’étais mis devant pour perdre le moins de temps possible et, en fait, j’avais fait péter tout le monde dans mon groupe. Là, je me suis dit : « Putain, j’étais hier dans l’échappée et aujourd’hui je suis quand même pas mal. » C’était assez positif, je sentais que j’avais des bonnes jambes.

Vous étiez avec des gros noms dans cette montée. Il y avait des coureurs comme Igor Anton, Van den Broeck, Nocentini, Peter Velits…

J’avais eu Fred Grappe au téléphone le soir. Pour lui, j’étais capable de faire dans le top 10 du général. J’étais resté avec les meilleurs grimpeurs du monde sur cette étape donc il m’avait fait comprendre que je ne devais pas avoir de sentiment d’infériorité. Il m’avait beaucoup rassuré. Psychologiquement, j’étais prêt à me battre jusqu’à la fin pour ce top 10.

Vous aviez des échanges réguliers avec Frédéric Grappe ?

Tous les jours !

Qu’est-ce que vous vous disiez ?

Au fur et à mesure des entraînements que j’avais pu faire avec lui, il avait réussi à me connaître. Il avait réussi à me mettre en confiance et je pense que dans le vélo c’est une des choses les plus importantes. C’est facile de dire « tu es un bon grimpeur… », mais il avait de véritables arguments. C’était sa force. Il avait réussi à me connaître et à me dire les bons mots pour que je ne baisse jamais les bras.

Sa dixième place au général restera le meilleur résultat de Le Mével sur le Tour – Photo DR

La 16e étape arrive à Bourg Saint Maurice. Le soir, vous êtes 7e du général, à seulement 43 secondes d’Andy Schleck qui est à ce moment 5e. Vous avez pensé au top 5 ?

Non, non. J’étais bien conscient que le top 5 était inenvisageable. J’étais seulement concentré sur le top 10.

Il reste ensuite deux grosses étapes de montagne, dont celle du Grand Bornand, avec une accumulation de cols toute la journée…

Je fais 11e ce jour-là ! Une étape de dingue. C’était l’étape la plus dure pour moi. J’étais malade, j’avais très mal à la gorge et je n’avais pas dormi de la nuit. J’étais assez fébrile au départ alors je me suis dit soit ça passe, soit ça casse. Il y avait un col hyper dur au début (le Cormet de Roseland, ndlr) dans lequel je savais que ça allait partir à bloc. Finalement, ce col m’a fait du bien. J’avais peut-être trop pensé au classement général la nuit dernière. Je me rappelle que, la nuit, je tenais à jour un papier indiquant les 2/3 coureurs devant moi au classement général et ceux qui étaient juste derrière. Pour être sûr que ceux de derrière ne me rattrapent pas et pour saisir les opportunités si ceux de devant perdaient du temps. Je pense que je faisais ça à cause du stress mais ça me faisait du bien.

Vous faisiez votre course en fonction des 2/3 de devant et des 2/3 de derrière ?

Oui et non. Je savais qu’Astarloza était juste deux ou trois secondes devant moi (Astarloza compte trois secondes d’avance sur Le Mével après la 18e étape et le contre la montre autour d’Annecy, ndlr) et je voulais lui reprendre ces trois secondes. Si on peut récupérer trois secondes et passer devant, psychologiquement ça donne un coup à l’adversaire.

Et l’étape du Ventoux, comment vous la vivez ?

Déjà la veille, il y a une étape qui arrive dans un village (à Aubenas, ndlr). Je crois que j’arrive 9e. Après moi, vers le 11/12e, il y a une cassure de deux ou trois secondes. Ces quelques secondes ont été super importantes psychologiquement. J’étais derrière Astarloza avant cette étape et finalement je commence l’étape du Ventoux devant lui, à la 9e place du général. Dans le Ventoux, je ne voulais pas le perdre de vue. Mon objectif était d’arriver avec Astarloza ou de le déposer avant l’arrivée. Par contre, c’est Kreuziger qui m’a surpris puisqu’il termine devant nous et nous passe devant au général. Mais c’était génial d’avoir pris cette cassure la veille parce que j’ai mis un coup au moral d’Astarloza. Ça m’a permis de rester dans le top 10.

Vous faîtes l’ascension du Mont Ventoux ensemble avec Astarloza ?

« A l’époque, je ne savais pas que l’on n’était pas tous à égalité. Après, j’ai entendu beaucoup de choses… Je me dis que j’ai fait top 10 du Tour de France mais en réalité, je crois que j’ai fait bien mieux que 10e. Je suis réellement fier de ce Tour de France. Je suis très fier de ce que j’ai fait. Ça peut paraître rien du tout pour certains mais pour moi c’était beaucoup. »

– Christophe Le Mével

Oui, c’est ça. J’étais avec Luis Leon Sanchez, Astarloza, Vandevelde… C’était le deuxième groupe, après celui des favoris. Luis Leon fait une dizaine de kilomètres à rouler. On était dans sa roue et on attendait qu’il s’écarte. Il roulait à bloc. Au moment où Luis Leon Sanchez s’écarte, Vandevelde attaque. Il était juste devant moi au général. Je le suis et je vois qu’Astarloza pète. On roule avec Christian et je finis par le déposer sur le haut. J’avais de très bonnes sensations sur cette étape, je crois même que j’avais battu mes records sur une heure. Ça a été une des plus belles étapes de toute ma carrière.

Quand est-ce que vous vous êtes dit que c’était bon pour le top 10 ?

En haut du Ventoux.

Pas avant ?

Pas avant. Et encore, je pensais être 9e. C’est Marc Madiot qui, en m’accueillant au sommet, m’a prévenu que Kreuziger m’était passé devant.

Votre top 10 tient alors pour moins de 20 secondes. Vous avez eu peur de le perdre, quelques jours plus tôt lors du chrono d’Annecy ?

Bien sûr ! Christian Vandevelde partait trois minutes derrière moi et je croyais qu’il allait me rattraper.

Il vous a rattrapé ?

Non ! Dans le final, il y avait une montée et une descente. J’avais très bien monté cette côte et c’est ce qui m’a permis de pas perdre trop de temps. Il y avait aussi l’émulation du classement général qui fait que tu te donnes à 300 %.

Que vous disait votre directeur sportif pendant le chrono ?

C’était Martial Gayant dans la voiture. On ne m’a jamais parlé de temps, j’ai tout le temps été encouragé. Je n’ai su le temps que j’avais fait qu’à l’arrivée, avec France Télévisions.

Pour vous et Sandy Casar, 2009 est l’année de votre meilleure performance au classement général sur le Tour. A l’arrivée, vous êtes 10e et 12e (9e et 10e après les déclassements d’Armstrong et Astarloza). Ça vous a permis de vous surpasser d’être dans la même configuration ?

Je pense que Sandy a été pour moi un vecteur positif. Déjà, je l’apprécie énormément. On n’était pas du tout parti pour le classement général donc tout s’est fait au fur et à mesure de la course. C’était fantastique d’être 10e et 12e, on a véritablement réussi notre Tour.

C’est dans les dernières étapes de montagne que Le Mével fait la différence et sauve son top 10 – Photo DR

Aujourd’hui, vous vous dîtes que vous avez terminé 10e ou 9e ?

Podium ! (il rigole) Non, en vérité, pas 9e. A l’époque, je ne savais pas que l’on n’était pas tous à égalité. Après, j’ai entendu beaucoup de choses… Je me dis que j’ai fait top 10 du Tour de France mais en réalité, je crois que j’ai fait bien mieux. Je suis réellement fier de ce Tour de France. Je suis très fier de ce que j’ai fait. Ça peut paraître rien du tout pour certains mais pour moi c’était beaucoup.

Quelle est l’image qui reste de ce Tour 2009 ?

Le Mont Ventoux. C’était la veille de Paris et, pour moi, l’étape la plus stressante. Il y avait beaucoup de vent, on ne savait même pas si on allait réussir à aller au sommet. Je n’ai eu aucune crevaison sur le Tour de France, sauf ce jour-là où j’en ai eu deux ou trois dont une juste avant une bordure au pied du Mont Ventoux. J’avais crevé juste avant la bordure et j’avais réussi à rentrer et à me replacer. C’est allé dans le bon sens mais ça aurait pu être le contraire. Cette étape, c’était vraiment la clef de voûte du Tour de France. Malgré ces nombreux rebondissements, c’était l’apothéose en haut. Être dans les dix premiers à Paris, ça change l’axe de ma carrière. Avant le Mont Ventoux, il y avait beaucoup de stress. Je me disais que je devais m’accrocher, qu’il ne restait plus qu’une étape.

Comment vous avez terminé, physiquement et mentalement, ces trois semaines ?

Physiquement, j’étais fatigué. A 29 ans, je ne connaissais pas encore la pression médiatique que l’on pouvait avoir sur le Tour de France. Je n’étais pas un coureur médiatisé. J’étais un équipier, j’avais fait quelques bons trucs mais je n’étais pas prêt à recevoir toute cette pression. Sur le vélo et en dehors. En plus, j’étais le premier français donc tout tombait sur moi. Je n’étais pas spécialement prêt pour ça.

Yauheni Hutarovich, votre coéquipier, est lui lanterne rouge au soir de la première étape et lanterne rouge à Paris. Vous l’avez chambré ?

On ne l’a pas trop chambré après la première étape parce qu’on s’était dit qu’il n’allait jamais terminer le Tour de France. Il y avait une côte en sortant de Monaco sur la première étape en ligne, en allant à La Turbie, – c’était une côte qui n’était pas très difficile et que l’on n’avait pas monté très rapidement – et il était déjà lâché ! On s’est dit : « on ne va jamais l’avoir à Paris lui ! ». Au final, il a été très brave et ça a été de mieux en mieux. Les premiers jours c’était une catastrophe mais il a été de mieux en mieux. Il finit dernier du Tour de France mais sur l’étape du Mont Ventoux c’était le seul de l’équipe à être avec moi dans la première bordure. Il m’a aidé au pied du Mont Ventoux donc ce gars-là : respect ! C’est lui qui me protégeait et qui prenait le vent jusqu’au pied du Mont Ventoux. Et après, bien sûr, on l’a chambré (il rigole) !

A quoi ressemblent vos premiers jours après l’arrivée à Paris ?

« Je me suis retrouvé dans une position délicate quand le Crédit Agricole s’est arrêté et il a fallu que je change toute ma façon de penser. J’étais tellement bien au Crédit Agricole, personne ne me faisait chier. Je roulais, j’allais devant en montagne, j’étais bien payé… »

– Christophe Le Mével

Une chaîne de télé m’avait suivi lors des critériums d’après-Tour. C’était intéressant au niveau financier et au niveau humain, avec le public. C’était bien de voir tous les gens qui m’avaient suivi sur le Tour de France.

Émotionnellement, avez-vous ressenti quelque chose d’aussi fort après ?

Non, jamais.

Et avant ?

Ma victoire sur le Tour d’Italie (en 2005, ndlr). J’avais 24 ans et je revenais de loin. Je ne devais plus avoir la possibilité de faire du vélo puisque j’avais eu un grave accident deux ans avant. Pendant toute ma carrière, j’ai eu 30 % d’invalidité sur ma jambe gauche. Cette première victoire sur un grand tour, après ce grave accident et après qu’on m’ait dit qu’il allait être compliqué de revenir au niveau professionnel, c’était extraordinaire pour moi.

Vous finissez ensuite 13e de la Vuelta en 2010 et 14e du Giro en 2011, qu’est-ce que le Tour 2009 a changé pour la suite de votre carrière ?

On a essayé de me guider sur le général. Pour moi, 2010 est ma meilleure saison. J’avais gagné au Tour du Haut-Var, je fais deuxième d’une étape du Tour du Pays-Basque… J’étais bien meilleur physiquement sur toute l’année. Par contre, je me suis totalement loupé sur le Tour de France et c’est aussi de là que je me suis dit que le rôle de leader arrivait trop tard. J’avais déjà 30 ans. La pression liée au classement général, ce n’était peut-être pas ce que je voulais pour moi. C’est pour ça que je suis parti chez Garmin dans la foulée. Je fais 13e de la Vuelta mais je ne sais même pas comment. Après le Tour de France, j’avais mis le vélo de côté pendant une semaine et j’avais repris deux semaines avant la Vuelta. J’étais arrivé en Espagne sans grande condition. Au fil des jours, j’ai été de mieux en mieux et je me suis retrouvé dans le top 15 lors de la dernière semaine, qui était très montagneuse. C’était vraiment sans le vouloir, dans la tête j’étais déjà chez Garmin. Après, il y a le Giro où mon objectif était de prendre le maillot rose. Je suis resté presque 15 jours à portée du maillot rose (il reste même à 5 secondes du leader, Pieter Weening, de la 5e à la 8e étape, ndlr). Finalement, j’étais plus un coureur puncheur et pas spécialement un coureur pour le classement général. Attention, je dis ça parce que j’étais déjà arrivé à 30 ans. On m’aurait guidé différemment, ou je me serais pris en main à 20 ou 25 ans, ça aurait été totalement différent. Je pense que c’est arrivé trop tard. Ça reste mon plus grand souvenir sur un vélo mais à 30 ans, on ne peut pas se dire que l’on va être un coureur pour le classement général.

Avec le recul, vous avez des regrets ? Vous vous dîtes que si vous aviez été conditionné plus tôt, vous auriez pu aller gratter de meilleurs résultats ?

Des regrets, non. Parce que j’ai réussi à faire ce top 10. Le regret, peut-être, c’est de ne pas avoir eu quelqu’un à un moment qui me dise… (Il se reprend) C’est Simon Gerrans, en fait. C’est le mec qui m’a donné le déclic. Je me suis retrouvé dans une position délicate quand le Crédit Agricole s’est arrêté et il a fallu que je change toute ma façon de penser. J’étais tellement bien au Crédit Agricole, personne ne me faisait chier. Je roulais, j’allais devant en montagne, j’étais bien payé… C’était vraiment une situation confortable. Quand cela s’est arrêté, je me suis entièrement remis en question et Simon a été la personne qui m’a guidé. Mais ce n’était pas à Simon de le faire. C’est aussi moi, c’est aussi de ma faute. Je ne me suis pas tourné vers quelqu’un pour avoir des conseils.

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