Au cœur des années 2000, puis au début de la décennie suivante, les Français ont dû se satisfaire de rôles secondaires chaque été, sur les routes du Tour de France. Pinot, Bardet et Alaphilippe n’étaient pas encore là. Les fantômes d’Armstrong à peine dissipés, quand l’Américain lui-même n’était pas de retour. Ce qui n’a pas empêché certains de tirer leur épingle du jeu. Jamais dans la bagarre pour la victoire finale, mais pour des accessits ou des maillots distinctifs. La Chronique du Vélo a décidé d’aller à la rencontre de ces acteurs et de raconter leurs Tours. Dans cet avant-dernier épisode, c’est Anthony Charteau, maillot à pois du Tour de France 2010, qui se replonge dans l’été qui a véritablement changé sa carrière.

Tous les entretiens :
Cyril Dessel : « Aujourd’hui tu vas tout faire : maillot jaune, maillot à pois, victoire d’étape » (1/5)
Sandy Casar : « Madiot m’a dit ‘Mon salaud, tu m’as bien baisé !’ » (2/5)
Christophe Le Mével : « En réalité, je crois que j’ai fait bien mieux que 10e » (3/5)
Anthony Charteau : « Je n’étais pas loin derrière Contador et Schleck » (4/5)
2014 : Jean-Christophe Péraud

2010 est l’année de votre retour dans l’équipe de Jean-René Bernaudeau, à l’époque la Bbox Bouygues Telecom. Pourquoi ce choix ?

J’avais décidé de partir de chez Bernaudeau parce qu’en 2005, je n’avais pas été mis sur le Tour. Si j’ai bonne mémoire, je suis cette année-là le premier français à gagner en Pro Tour, sur le Tour de Catalogne, et je fais deuxième sur une étape du Dauphiné… Ca n’avait pas été logique pour moi. C’est pour ça que je suis parti au Crédit Agricole. Ça a été une super expérience. J’ai beaucoup apprécié travailler avec Roger Legeay et j’étais auprès de Thor Hushovd, un super leader. Ensuite, j’ai fait le choix d’aller à la Caisse d’Epargne. J’arrivais à un âge où je voulais aller à l’étranger. Je suis assez fan de l’Espagne, de la Banesto et Eusebio Unzué cherchait à recruter des coureurs français. Enfin, en 2009, avec l’âge et le manque de mes enfants, j’ai souhaité me rapprocher de la Vendée. J’ai donc fait mon retour chez Bernaudeau.

On parle souvent de l’équipe de Jean-René Bernaudeau comme d’une grande famille. Comment vous entendiez-vous avec les autres coureurs sélectionnés sur le Tour 2010 ?

Effectivement, ce n’est pas une légende. C’est d’ailleurs pour ça que je suis revenu en 2010. C’est aussi pour ça que, quand je n’ai pas été sélectionné sur le Tour 2005, je me suis expliqué avec Jean-René. Il était à la maison l’après-midi de l’annonce de ma non-sélection. Il y a plus que du sportif, c’est aussi une question d’amitié et de respect. Sur le Tour 2010, on est beaucoup à être passé par le Vendée U. Vogondy et Arashiro mis à part, mais on avait l’impression qu’ils étaient là depuis longtemps. Ils avaient totalement l’esprit de l’équipe. On était un peu dans la galère puisqu’on était en fin de partenariat. Quand c’est comme ça, il y a toujours du stress. On marchait mais on n’avait pas les résultats. Heureusement, on a eu cet esprit de famille. Même si on avait le stress de la recherche du partenaire, on était hyper soudés et on ne se prenait pas la tête. On savait qu’à un moment, quelque chose de bien allait se passer.

Vous vous rappelez du moment où vous avez appris que Europcar reprenait l’équipe ?

Oh oui… ça a été un moment compliqué à gérer. Pour la petite histoire, on avait même tourné avec Thomas (Voeckler) un petit reportage pour France Télévisions sur la fin de l’équipe. On était allés au siège, un jour où il faisait très mauvais, et on pensait vraiment que c’était fini. J’avais une proposition de contrat dans une autre équipe et j’attendais juste l’officialisation de la disparition de l’équipe pour la signer.

C’était quelle équipe ?

« Bjarne Riis m’avait dit : « Tu sais que tu as une place chez nous, on te prendra si Jean-René ne repart pas. Mais sauve ton équipe avant. » Je n’avais pas d’agent donc j’avais dû rechercher un nouveau contrat tout en restant concentré sur les dernières courses de la saison. »

– Anthony Charteau

C’était Saxo Bank. Bjarne Riis m’avait dit : « Tu sais que tu as une place chez nous, on te prendra si Jean-René ne repart pas. Mais sauve ton équipe avant. » Je n’avais pas d’agent donc j’avais dû rechercher un nouveau contrat tout en restant concentré sur les dernières courses de la saison. C’était une période très difficile parce que ça nous a pris énormément d’énergie. Heureusement, ça s’est bien terminé et c’est aujourd’hui une belle histoire.

Revenons sur votre saison 2010. Vous remportez en début d’année la Tropicale Amissa Bongo puis vous enchaînez plusieurs abandons, notamment sur les classiques ardennaises et le Giro. Comment vous vous sentez en arrivant sur le Tour ?

Je passe un hiver plutôt correct, sans blessure, et je commence la saison sur la Tropicale Amissa Bongo. J’y vais sans véritable ambition et finalement je gagne. Sur le Tour d’Italie, je fais une grosse chute et j’en subis les conséquences jusqu’à mon abandon. J’étais déçu parce que je sentais que je marchais bien. Suite à ça, mon retour à l’entraînement est un peu étrange. Le médecin de l’équipe m’arrête deux ou trois semaines et j’ai un collègue qui se blesse alors qu’il devait faire le Tour du Luxembourg. Dominique Arnould m’appelle et me propose de reprendre la compétition là-bas. Il me dit : « Tu pourras être tranquille, il n’y a pas de pression. » Je fais le tour de la question puisque je ne suis pas en forme et je n’ai pas encore beaucoup roulé… Mais j’y vais ! Je marche plutôt bien et j’enchaîne avec la Route du Sud.

Comme le Giro, le Tour de France part cette année-là des Pays-Bas. On connaît la ferveur des Néerlandais pour le vélo, c’était comment ce Grand Départ ?

Personnellement, j’aime bien quand le Tour part de France. Ça nous permet d’aller rouler sur des routes connues les jours précédant le départ. Mais je me rappelle que l’on avait été très bien hébergé et, évidemment, les Pays-Bas sont un pays de vélo. C’était assez chouette. Par contre, comme sur le Giro, les premiers jours de course ont été stressants et propices aux chutes.

Vous étiez tombé ?

Je suis tombé sur l’étape de Liège (la deuxième étape, ndlr) où Chavanel gagne. Je tombe en remontant des bidons. Un peu par manque de fair-play, des coureurs de la Sky se sont écartés pour me balancer. Ça ne les arrangeait sans doute pas que je sois là. J’étais bien amoché. Sur le coup, je me suis dit que le scénario du Giro recommençait mais heureusement, je n’avais aucune douleur profonde. J’ai pu repartir et terminer l’étape. Le beau temps est arrivé le lendemain et la chute a été vite oubliée.

En prenant plusieurs échappées, Anthony Charteau accumule les points en montagne – Photo DR

Du côté de la Bbox Bouygues Telecom, vous montez progressivement en puissance. Turgot fait trois fois sixième sur des arrivées au sprint et vous placez deux coureurs dans le top 10 (Voeckler et Fédrigo) lors de la septième étape dont l’arrivée est jugée en haut de la Station des Rousses. Collectivement, comment vous le vivez ce début de Tour ?

En fait, on a besoin de résultats. « Seb » Turgot n’était pas un véritable sprinteur mais il frottait excessivement bien et savait aller vite lorsqu’il était bien lancé. Il a su saisir sa chance. Aux Rousses, c’était un profil qui nous correspondait bien. Je me rappelle qu’il y avait eu une grosse échappée et j’avais longtemps roulé pour ramener le peloton. Thomas était très motivé et effectivement il ne s’est pas loupé. Personnellement, c’est un peu le jour de ma révélation. Je fais une centaine de bornes quasiment seul en tête du peloton, je tenais à rouler pour me prouver que mon coup de pédale était là, dans une étape de moyenne montagne. J’avais besoin de me rassurer. J’avais dit aux gars : « On va rouler. On va prendre la course à notre compte mais vous allez attendre que je vous dise de rouler avec moi. » C’est sur cette étape qu’on se rend compte qu’on est dans le coup physiquement.

Sur la huitième étape, qui arrive à Morzine-Avoriaz, vous êtes dans le groupe des favoris presque toute la journée. Vous terminez 18e de l’étape, marquez vos 14 premiers points au classement de la montagne et vous attaquez même dans l’avant dernière ascension de la journée, aux Gets. Aviez-vous une idée derrière la tête ?

Je n’avais aucune idée derrière la tête. Le Tour 2010 a été très chaud. Sur cette étape, la chaleur était telle que je me rappelle avoir passé ma journée à essayer de m’hydrater, en allant chercher des bidons et en privilégiant les zones d’ombre dans les montées. C’était un scénario qui me convenait puisque je suis à l’aise sous les grosses chaleurs. L’étape a été usante. En arrivant dans la montée des Gets, je regarde autour de moi et je vois que le groupe s’est aminci. Côté français, seul Christophe Kern m’accompagne. Christophe me dit qu’il n’est pas bien et c’est là que je réalise. Vinokourov y va, j’attends un peu et je suis un peu étonné que personne ne puisse bouger. Je me dis : « Vas-y Anthony, tu n’as rien à perdre. Fais-toi plaisir ! » Quand je vois que je fais 18e à l’arrivée, peut-être que je n’aurais pas dû sortir puisque qu’on se fait reprendre en bas d’Avoriaz. Mais c’était un bon test. Avec les kilomètres en tête du peloton la veille, je me rends compte que les voyants sont au vert. Je récupère bien, et le poids et la puissance sont là. C’est à ce moment que l’équipe a compris qu’il fallait peut-être miser sur moi et me protéger en montagne.

Arrive ensuite la première journée de repos. Comment la vivez-vous ?

« Pour être honnête, je ne me rappelle même plus être monté sur le podium (le jour où il prend le maillot à pois, ndlr). Ce n’est que dans le bus que je réalise. Au moment de pénétrer à l’intérieur, le chauffeur me tend une bière et les gars m’attendaient tous, le sourire aux lèvres. Thomas, avec son caractère bien trempé, me dit même : ‘Ne fais pas chier, tu as fait un gros truc !’ »

– Anthony Charteau

Personnellement, je sais depuis la veille que j’ai de bonnes cannes mais les gars s’étaient un peu fait taper sur les doigts. Ils attendaient la journée de repos avec impatience, pour se refaire. Le matin, j’ai fait 30 minutes de home-trainer au camion-atelier en attendant les autres puisque j’étais réveillé de bonne heure. Ensuite, on est parti ensemble pour une sortie-promenade de deux heures. De mon côté, j’avais fait un peu de rab avec Thomas en montant à Avoriaz à un rythme un peu plus soutenu. L’après-midi, on avait profité de nos familles puisque ma femme et mes enfants étaient venus de Vendée me voir.

La neuvième étape arrive à Saint Jean de Maurienne. Vous prenez l’échappée et vous passez les premiers cols en troisième position, souvent derrière Jérôme Pineau, le porteur du maillot à pois, et Christophe Moreau, qui, lui aussi, fait la course aux points. C’est à ce moment-là que vous vous dîtes que vous allez courir pour le maillot à pois ?

Le matin, dans le bus, j’avais annoncé l’endroit où l’échappée allait partir. Je ne suis pas devin mais je connais bien Morzine et les Gets. Je savais qu’on partait dans un gros faux plat où tout le monde allait tenter sa chance et que dans la foulée il y avait une grosse descente. Hushovd avait besoin de prendre des points pour le maillot vert et je savais qu’il allait faire la descente à bloc. C’est exactement ce qu’il s’est passé. Mon seul objectif était de prendre part à la bataille, je n’avais pas encore de vues sur le maillot.

Vous faisiez les sprints au sommet des cols ou même pas ?

Pas du tout. J’ai fait équipe avec Jérôme Pineau au Vendée U puis chez les professionnels. Par respect pour lui, je ne voulais pas lui faire la course aux points. En plus, il va beaucoup plus vite que moi au sprint.

Charteau (à gauche) fait notamment la bagarre à Pineau (à droite) pour le maillot à pois – Photo DR

Dans le dernier col, la Madeleine, Pineau craque dès le début et vous passez en tête au sommet. Le soir vous récupéreé le maillot, à égalité de points avec Pineau. C’est le moment fondateur de votre Tour ?

Non, je ne pense pas. Passer la Madeleine en tête est une fierté mais, ce jour-là, j’aurais dû gagner. Je panique dans le final. On se regarde avec Cunego, que je n’appréciais pas spécialement, et je ne savais pas que Contador et Schleck revenaient sur nous. On s’était même mis d’accord dans la descente avec Luis Léon Sanchez pour ne pas bouger si l’un de nous deux sortait. Sauf qu’on n’a pas eu l’opportunité d’attaquer. Finalement, c’était plutôt un profil d’étape pour Sandy Casar (qui s’impose ce jour-là, ndlr), qui va vite au sprint et connaissait le final. C’est un peu le gros regret de mon Tour de France et de ma carrière.

Quand vous enfilez le maillot à pois sur le podium, vous savez que vous allez tout faire pour le garder ?

C’est Blaise Chauvière, un assistant de l’équipe, qui m’apprend à l’arrivée que je récupère le maillot à pois. Je ne le savais pas du tout, j’étais déçu de ne pas avoir fait mon sprint. C’est un maillot qui me faisait rêver enfant et au début de ma carrière. Je fais partie de la génération qui a vu Richard Virenque avec le maillot. Mais ma réaction est assez neutre quand on m’annonce que je prends les commandes du classement de la montagne.

La déception de la 5e place de l’étape prenait le pas sur le maillot ?

Tout à fait. Pour être honnête, je ne me rappelle même plus être monté sur le podium ce jour-là. Ce n’est que dans le bus que je réalise. Au moment de pénétrer à l’intérieur, le chauffeur me tend une bière et les gars m’attendaient tous, le sourire aux lèvres. Thomas, avec son caractère bien trempé, me dit même : « Ne fais pas chier, tu as fait un gros truc ! » C’est à ce moment que je me rends compte de la performance. Après, j’ai le temps de prendre mon portable. Il est plein de messages de mes amis, de mes parents et de ma femme.

Tactiquement, comment fait-on pour conserver un maillot à pois ?

C’est particulier. Je sais très bien que je n’étais pas le meilleur grimpeur du Tour de France 2010, Schleck et Contador étaient un ton au-dessus de moi. Par contre, je pense que je n’étais pas loin derrière. Je crois même que, derrière eux, j’étais le mec qui marchait le plus en montagne. C’était important pour l’équipe et pour moi de ramener le maillot à Paris. C’était même vital et indispensable. J’ai fait le choix de complètement sacrifier le général pour me concentrer sur les premiers cols des étapes de montagne. D’ailleurs, ça a fonctionné puisque j’ai gagné le maillot à pois. Cela m’a valu quelques critiques puisque je n’ai pas gagné d’étape au sommet mais, après tout, je ne suis pas Richard Virenque ! Je ne pouvais pas me permettre de me disperser. Finalement, j’ai un peu suivi l’exemple de Hushovd dans sa quête du maillot vert (même si Thor Hushovd ne remportera pas le classement par points cette année-là, ndlr).

« Devant, il y a notamment Thor et surtout Christophe Kern, qui faisait les cols en tête pour me permettre de récolter les points. Thor me donnait également des petits coups de main. A l’inverse, j’emmenais les sprints pour le maillot vert. Tout ça s’est fait naturellement, sans discussion. On courait ensemble au Crédit Agricole. »

– Anthony Charteau

Vous perdez le maillot à pois pour un point lors de la dixième étape mais vous le récupérez deux jours plus tard, à Mende. Vous êtes le seul des trois principaux prétendants au classement de la montagne (avec Pineau et Moreau) à prendre l’échappée. Une échappée qui compte dans ses rangs Thor Hushovd, justement.

Le début de course était très roulant, au-dessus de 50 km/h de moyenne, et Jérôme avait essayé de se battre pour prendre l’échappée dès les premiers kilomètres. J’avais été plus patient en restant en queue de peloton un long moment. Je me suis dit : « Il faudrait rouler à 60 km/h pour s’échapper et je n’en suis pas capable. Je laisse faire le temps que ça se calme. » Effectivement, au bout d’une heure de course, l’allure ralentit en arrivant dans les premières côtes et l’échappée se détache à la pédale dans une bosse. Devant, il y a notamment Thor et surtout Christophe Kern, qui faisait les cols en tête pour me permettre de récolter les points. Thor me donnait également des petits coups de main. A l’inverse, j’emmenais les sprints pour le maillot vert. Tout ça s’est fait naturellement, sans discussion. On courait ensemble au Crédit Agricole.

Le Tour arrive dans les Pyrénées lors de la quatorzième étape. C’est le début d’un feu d’artifice français puisque Riblon gagne à Ax-3-Domaines et vos coéquipiers Voeckler et Fédrigo l’imitent à Bagnères-de-Luchon et à Pau. Lors de leurs échappées, Voeckler et Fédrigo font la course aux points aux sommets des cols. Le maillot à pois, c’est aussi une victoire collective ?

Forcément, oui ! La victoire de Thomas est incroyable. Il ne se sentait pas très bien sur ce Tour. Je pense qu’il a même songé, à un moment, à arrêter. Finalement, il s’est refait une santé au fur et à mesure des jours en voulant m’aider dans cette bataille pour le classement de la montagne. En début d’étape, dans une partie descendante, je suis devant Andy Schleck et je pète dans une relance. Une cassure se forme, cassure que Schleck est également incapable de boucher. Schleck m’engueule et derrière nous il y a Cancellara et Thomas qui se parlent quelques instants puis bouchent les quinze secondes que j’avais perdu dans la relance. Thomas va chercher des bidons à la voiture alors que ça roulait à 60 km/h et me remonte devant au moment où une échappée se détache : il a attaqué. Tout simplement incroyable ! Je connaissais déjà le futur vainqueur de l’étape. Thomas est passé du mec qui n’avait pas trop le moral à celui qui a gagné l’étape du Tour.

Sur le podium des Champs-Elysées, Anthony Charteau est devant toute sa famille – Photo DR

Et la victoire de Pierrick Fédrigo ?

Pierrick n’était pas non plus dans un grand Tour. On était un peu moins proche qu’avec Thomas puisqu’il est plus solitaire, mais je pense que c’est une étape qu’il avait en tête car on arrivait près de chez lui. Ce jour-là, j’assure dans les premiers cols (2e en haut de Peyresourde et 1er au sommet du col d’Aspin, ndlr) mais on se fait reprendre au pied du Tourmalet par un groupe d’une trentaine d’unités. J’avais besoin de repos pendant un ou deux kilomètres pour faire redescendre le cœur mais c’est reparti tout de suite. Je suis rentré à dix secondes de l’échappée mais je n’ai jamais pu recoller.

Le lendemain, c’est la dernière étape de montagne, arrivant au Tourmalet. La bataille annoncée pour le maillot à pois n’a pas lieu puisque ni vous ni Christophe Moreau (son nouveau dauphin au classement de la montagne) n’arrivez à prendre l’échappée. On se rappelle également du duel entre Schleck et Contador dans un brouillard persistant. Personnellement, à quoi ressemble votre journée ?

En fait, je ne suis pas à l’aise lorsqu’il pleut et que les températures sont froides. Au moment des signatures, à Pau, je sens quelques gouttelettes tomber. La panique monte et je change de vélo pour pouvoir freiner correctement dans les descentes. Plusieurs personnes me rassurent mais, surtout, je vois que Christophe Moreau n’est pas bien. Ensuite, l’équipe est super forte. Pierre Rolland, Cyril Gautier, Arashiro et évidemment Thomas font un début de course extraordinaire où ils arrivent à tout neutraliser pour que Christophe ne soit pas devant. Il ne restait plus qu’à assurer et ne pas tomber. Au sommet du col du Soulor (avant dernière ascension de la journée, ndlr), je me rappelle qu’il y avait des moutons sur la route, et Thomas me remonte un k-way de champion de France. Je lui dis que je ne peux pas le prendre puisque je ne suis pas champion de France et lui me répond : « Putain, tu ne vas pas nous faire chier, tu prends mon maillot ! » Thomas supporte bien le froid alors qu’à l’inverse, j’étais très maigre et j’avais besoin de me couvrir. Il avait raison. Ce jour-là, j’ai donc couru avec le maillot de champion de France dans la descente du Soulor. En bas du Tourmalet, ça roulait très vite. Thomas, Cyril Gautier et Arashiro me placent aux petits oignons. Je démarre le Tourmalet à la quatrième ou cinquième place, sans avoir fait un effort de la journée. Et Christophe Moreau pète tout de suite.

C’est à ce moment que vous vous dîtes que c’est gagné ?

Exactement, oui ! C’était dur, ça montait très vite. Les équipiers de Schleck et Contador ont entamé l’ascension à une vitesse folle et, quand je vois Christophe lâché, je décide de me lancer dans la bagarre pour voir ce que ça donne. Au bout d’un moment, avec les spectateurs qui m’encouragent et me disent que j’ai gagné le maillot, l’émotion prend le dessus et je savoure. Cyril Gautier était à mes côtés et je lui ai dit : « Merde, on monte tranquillement et on savoure juste ce moment-là. » Cyril Gautier a même pleuré pendant les deux derniers kilomètres.

« J’ai vécu des Champs-Elysées extraordinaires. Toute ma famille était en bas du podium. C’était un moment magnifique. Rama Yade (secrétaire d’État auprès du ministre de la Santé et des Sports, ndlr) était également présente. Cela faisait plusieurs étapes qu’elle m’envoyait des messages pour m’encourager, elle m’avait même dit qu’elle voulait me remettre le maillot sur les Champs. »

– Anthony Charteau

Un sacré bon moment…

C’était extraordinaire. Quand tu vois un gamin comme Cyril Gautier pleurer à tes côtés parce qu’il voit les supporters t’encourager, c’est vraiment chouette. Ce jour-là, je me suis battu pour ne pas perdre mon maillot et j’ai juste savouré. On avait l’impression d’être dans un stade de foot dans ce col. Il y avait tellement de monde ! Le climat était apocalyptique. Il y avait des personnes partout, les gens portaient des k-ways, des bâches et des sacs-poubelle pour se protéger de la pluie et du brouillard. J’avais eu Richard Virenque la veille au téléphone. Tout me revient dans la montée du Tourmalet. Jean-René m’attendait également sur la ligne d’arrivée et j’ai croisé Sarkozy sur le podium. Ce sont des moments extraordinaires que tout sportif souhaite vivre. Moi, j’ai eu la chance de le vivre…

Racontez-nous votre podium sur les Champs-Elysées.

J’ai vécu des Champs-Elysées extraordinaires. Toute ma famille était en bas du podium. C’était un moment magnifique. Rama Yade (secrétaire d’État auprès du ministre de la Santé et des Sports, ndlr) était également présente. Cela faisait plusieurs étapes qu’elle m’envoyait des messages pour m’encourager, elle m’avait même dit qu’elle voulait me remettre le maillot sur les Champs. Toute l’équipe était aux anges, les deux derniers jours ont été une fête pour nous. Ma femme m’avait également ramené un costume pour que j’aille à l’Elysée après (Nicolas Sarkozy a reçu plusieurs coureurs français, dont Anthony Charteau, à l’Elysée quelques heures après l’arrivée du Tour de France, ndlr).

Quand vous vous présentez au départ du Tour l’année suivante, on vous regarde différemment dans le peloton ?

Les coureurs me connaissaient depuis déjà longtemps. J’ai toujours été un coureur offensif. 2011 est un super Tour pour l’équipe mais un des moins bons pour moi puisque j’aurais voulu accompagner Thomas beaucoup plus loin. En 2011, je commence l’année comme la saison passée par une victoire au Gabon et je me dis que si je fais dans les cinq au Tour d’Afrique du Sud, je peux remporter le général de l’Africa Tour. Malheureusement, je chute lourdement après seulement trente kilomètres sur la première étape, en partie de ma faute. Les conséquences sont énormes : fracture de l’omoplate, déchirement des ligaments de l’épaule et fracture de la clavicule.

C’est la raison de votre méforme sur le Tour de France 2011 ?

Tous mes plans tombent à l’eau. J’avais aussi eu une fin de saison 2010 très compliquée puisque j’étais allé au bout du bout de l’épuisement sur le Tour. J’avais mis énormément de temps à récupérer. Je manquais d’expérience en tant que leader et je n’ai sans doute pas fait ce qu’il fallait pour récupérer. Après ma chute, les médecins me disaient que j’en avais pour 2/3 mois mais je ne pouvais pas attendre aussi longtemps. Au bout d’un mois, j’étais sur le home-trainer. Ça a été une grosse erreur puisque mon corps ne l’a pas accepté. Je n’étais pas dans le coup sur le Tour en 2011. Je n’aurais peut-être pas dû faire le Tour cette année-là. Le Tour 2011 a été un superbe souvenir collectif mais je reste persuadé que si j’avais eu les jambes de 2010, le résultat final aurait pu être différent.

Vous avez vécu les deux grandes aventures en jaune de Thomas Voeckler, en 2004 et en 2011. Quel est le meilleur souvenir ?

2004. En 2011, Thomas était un champion. En 2004, il n’était encore qu’une promesse. En plus, je suis un peu nostalgique de cette époque-là et de cette attitude offensive qui existe moins dans le vélo d’aujourd’hui. Ce n’est pas une critique : à chaque époque sa façon de courir, ses points positifs et négatifs. Mais l’aventure de 2004 est énorme, on ne nous attendait pas à ce niveau-là.

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