Dans le peloton de 2020, Julian Alaphilippe, Wout Van Aert et Primoz Roglic pourraient presque être considérés comme des anciens. La jeune génération, qui fait déjà jeu égal avec la précédente, amasse les succès à tours de bras. Pogacar, Bernal, Evenepoel et les autres ont tous entre 20 et 23 ans et ils ne sont pas seulement le futur : ils sont le présent. Les chiffres confirment cette entrée dans une nouvelle ère.

Une conquête évidente

Assis sur le bitume au sommet de la Planche des Belles-Filles, Roglic parait abasourdi. Son regard scrute le vide, son visage est déconfit. A ses côtés, ses lieutenants Tom Dumoulin et Wout van Aert sont impuissants. Le premier lui tapote la tête et les épaules, le second tente vainement de lui glisser quelques mots réconfortants. Le Slovène vient de perdre le Tour de France 2020, battu par son compatriote Tadej Pogacar et ses vingt-et-une bougies. Quatorze mois plus tôt, c’est Egan Bernal qui revêtait le maillot jaune après avoir franchi l’Iseran seul en tête. En couronnant deux quasi-novices de 22 et 21 ans, les éditions 2019 et 2020 du Tour de France ont chamboulé le paysage cycliste. Depuis la victoire de Laurent Fignon en 1983, seuls les précoces Jan Ullrich et Alberto Contador avaient remporté le Tour avant leur 25e anniversaire.

Mais les statistiques sont formelles : les jeunes gagnent et ça ne s’arrête pas au duo Bernal-Pogacar. Ces deux dernières années, 25 % des étapes de grands Tours ont été remportées par des coureurs de moins de 25 ans. Le chiffre, colossal, reflète l’ampleur de la vague jeune qui submerge le peloton et pourrait donner des sueurs froides à tout cycliste trentenaire. Mais les archives montrent aussi que l’on ne vit pas une anomalie historique. Pour évaluer la capacité des jeunes coureurs à briller à travers les époques, la Chronique du Vélo s’est penchée sur le top 10 des grands Tours et des monuments de 1960 à aujourd’hui. Même si la poussée des jeunes depuis une décennie est davantage visible sur les courses de trois semaines, les courbes montrent des tendances franches. Les jeunes savaient rivaliser avec leurs ainés jusqu’à la fin des années 1980 et la période actuelle marque une lente remontée, toutefois encore bien éloignée des chiffres atteints par le passé.


Si les années 1960 révélèrent des génies précoces comme Franco Balmamion, Felice Gimondi ou Eddy Merckx, tous vainqueurs de leur premier grand Tour à 22 ans, c’est surtout la quantité d’accessits décrochés par des jeunes coureurs qui impressionne. Une seule comparaison suffit à saisir l’écart avec la période actuelle : on trouve un coureur de 23 ans ou moins dans le top 10 d’un grand Tour à 23 reprises entre 2010 et 2019 ; c’était arrivé 40 fois entre 1970 et 1979. Chaque course étudiée confirme ce constat mais l’édition 1963 du Tour d’Italie atteint le paroxysme : la moyenne d’âge des quatre premiers du classement général est de 23 ans et le premier trentenaire pointe à la 26e place à l’arrivée à Milan.

Une traversée du désert de 20 ans

Ces données montrent également un creux, net et brusque, lors des décennies 1990 et 2000. S’il existe une anomalie historique, ce sont bien ces années qui doivent être pointées du doigt. De 1998 à 2011, pas un seul cycliste de 23 ans ou moins n’a terminé le Tour de France parmi les cinq premiers du classement général. La même statistique se répète pour le Giro entre 1992 et 2002 et de 2004 à 2017 sur la Vuelta. Sur le Tour des Flandres, la période de disette s’étale même sur plus de vingt ans, de 1990 à 2011.

La longue absence des jeunes dans les premières pages des tableaux de résultats a laissé se propager l’idée que la victoire d’Ullrich sur le Tour 1997 ou celle de Cunego sur le Giro 2004, alors qu’ils n’avaient que 23 et 22 printemps, devaient être perçues comme des exceptions dans une discipline où la gloire se refusait aux plus juvéniles. En réalité, les succès de Bernal puis Pogacar lors des deux dernières éditions de la Grande Boucle sont bien plus représentatifs de ce qu’est historiquement le cyclisme, un sport où l’âge n’est pas une contrainte.

Aussi étrange soit-elle, la saison 2020 a semblé marquer un redressement accéléré de la courbe. Outre la victoire du Slovène sur les routes françaises, on pense au périple rose de João Almeida, au podium italien de Jai Hindley, à l’écrasante domination de Filippo Ganna dans l’exercice chronométré ou aux talents de baroudeur-puncheur de Marc Hirschi. D’août à novembre, les plus jeunes du peloton ont pesé sur le déroulement des courses World Tour.

Si l’analyse des résultats des coureurs 23 ans ou moins sur les grands Tours n’est pas suffisante pour que cette tendance s’exprime, il est tout de même intéressant de constater que le nombre de victoires d’étape de jeunes coureurs est relativement stable depuis plusieurs saisons. 2008 et 2009 doivent être considérées avec précaution puisque la moitié des succès d’étape de cette classe d’âge sur les courses de trois semaines a été décrochée par Cavendish, mais les années 2012 et 2013, marquées par les éclosions de Sagan, Quintana ou Pinot, représentent un véritable tournant.


Ces tendances se confirment également au moment d’élargir le champ d’étude pour se focaliser sur l’ensemble du calendrier Word Tour. Si la saison 2020 et son calendrier réduit n’a pas (encore) laissé énormément de place aux jeunes, malgré sept coureurs U23 victorieux en World Tour, 2019 sort du lot. L’an dernier, 17 coureurs de 23 ans ou moins avaient réussi à lever les bras sur une course du premier échelon mondial.

L’exemple des 80’s

Pour trouver trace d’une aussi bonne cuvée, il faut remonter au début des années 1980, lorsque Moreno Argentin, Greg Lemond, Laurent Fignon, Adrie Van der Poel, Giuseppe Saronni et Sean Kelly commençaient tout juste à se faire une place dans les livres d’histoire du cyclisme. Même l’année 2012, pourtant faste avec notamment les succès de Thibaut Pinot et Peter Sagan (22 ans) sur le Tour de France, n’avait pas permis d’atteindre de tels scores.


Alors que Remco Evenepoel a cumulé neuf bouquets en 23 jours de course en 2020, le jeune belge illustre parfaitement cette capacité à gagner toujours plus tôt. Vainqueur de la Clasica San Sebastián à 19 ans et 190 jours il est, à cette occasion, devenu le deuxième coureur à s’imposer avant son 20e anniversaire en World Tour (depuis 1960), après Gerald Ciolek. Tadej Pogacar et Jasper Philipsen, vainqueurs sur la Vuelta à 20 ans, avaient eux aussi marqué la fin de saison, alors que sur le dernier Tour de France, Hirschi et Pogacar, encore lui, sont devenus les 9e et 13e plus jeunes vainqueurs d’étape depuis 1945.

La vague jeune qui déferle sur le peloton s’est en fait construite en trois temps. C’est à partir de la fin des années 2000 que les jeunes recommencent progressivement à accéder aux premiers rôles, par l’intermédiaire d’Andy Schleck, Cavendish, Uran ou Gesink. La seconde impulsion correspond ensuite aux saisons 2012-2014 lors desquelles la vague prend de l’ampleur, portée notamment par les têtes d’affiche Sagan et Quintana et soutenue par une précoce génération française (Pinot, Bardet, Démare, Barguil). Enfin, une accélération notable s’est produite depuis la saison 2019 : le nombre de jeunes qui gagnent ne cesse d’augmenter et plusieurs d’entre eux parviennent même à battre des records de précocité. Les standards des décennies 1960 et 1970 ne seront sans doute pas égalés prochainement mais l’évolution n’est plus anecdotique. « L’avenir est à nous », rappaient Kool Shen et Rohff en 2005. Leurs héritiers pourraient être Bernal et Pogacar.

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