Il était un créateur, bourré d’imagination et de débrouillardise. Au début du XXe siècle, le journaliste italien Tullo Morgagni s’est ainsi retrouvé successivement à l’origine de trois épreuves : le Tour de Lombardie, Milan-Sanremo et le Tour d’Italie. Son héritage, plus d’un siècle plus tard, est monumental.

La Lombardie, sa deuxième maison

Tullo Morgagni est né à Forli, en Emilie-Romagnie, en 1881. Fils d’un courtier en assurance et d’une institutrice, ce passionné de vélo et d’aviation s’installe à Milan l’année de ses 18 ans, accompagné de ses parents. D’un coup, dans la capitale lombarde, c’est comme si toutes les portes s’ouvraient à lui. Fasciné par la politique, il arrête alors ses études secondaires pour devenir chroniqueur à L’Italia del Popolo – à ne pas confondre avec Il Popolo d’Italia, fondé en 1914 par Benito Mussolini en personne, et dont le frère aîné de Tullo, Manlio, grande figure du fascisme, fut l’administrateur financier avant de se suicider suite à la chute du « Duce ». Mais le jeune Morgagni, qui n’en est qu’au début de sa carrière de journaliste, rêve déjà de beaucoup plus : il veut intégrer La Gazzetta dello Sport du puissant Eugenio Costamagna.

A force de persévérance, il finira par rencontrer le fondateur de La Gazzetta lors d’une virée en aérostat. Le jeune Tullo Morgagni séduit alors Eugenio Costamagna par son audace et son talent. Dès 1904, le voilà donc intégré à la rédaction de ce qui est aujourd’hui le plus ancien quotidien sportif d’Europe, et il ne lui faut même pas un an pour convaincre son patron d’organiser une course d’envergure : « La 1000 km a squadre », première compétition motocycliste italienne. Suivra la « Gran Fondo », longue de 600 kilomètres et parcourue à vélo cette fois – rien à voir avec la cyclosportive qui existe encore aujourd’hui. Le public répond présent et Tullo Morgagni, lui, montre qu’il avait vu juste. Dès lors, il obtient les plus grandes libertés et deviendra même rédacteur en chef de La Gazzetta dello Sport à seulement 23 ans. L’histoire est en marche.

Déçu d’avoir vu Giovanni Cuniolo battre le Milanais Pierino Albini, sur la Coppa del Re, Tullo Morgagni décide de mettre en place une revanche. A l’automne 1905, le public italien assiste ainsi à la première classique des feuilles mortes. D’abord sobrement intitulée Milano-Milano, l’épreuve deviendra deux ans plus tard le Tour de Lombardie. Comble de l’histoire, en 1905, Cuniolo et Albini terminent loin, très loin. La victoire revient à Giovanni Gerbi, qui s’impose avec plus de quarante minutes d’avance sur son dauphin. Mais la course, déjà, est un succès : elle perdurera au fil des décennies et ne connaîtra que deux années d’interruption, pendant la Seconde Guerre mondiale.

La folie des grandeurs

L’année suivante, Tullo suit avec intérêt une course à pied extraordinaire, qui relie Milan à Sanremo en deux jours. Il lui vient immédiatement l’idée de transformer cet exploit en tour de force cycliste. Il obtient, comme une évidence, l’aval de son patron et ami Eugenio Costamagna, et c’est ainsi qu’il inaugure la Primavera au printemps 1907. Le matin du départ, sur la célèbre Piazza del Duomo, un brin d’inquiétude envahit tout le monde : seuls 33 des 62 inscrits sont présents. Les autres sont vraisemblablement démotivés par une météo démente. Au terme de la journée, quatorze courageux franchissent la ligne et le Français Lucien Petit-Breton, qui décrochera le Tour de France l’été suivant, est le premier à inscrire son nom au palmarès d’un Milan-Sanremo quasiment plat. A l’époque, le Turchino et ses 25 kilomètres d’ascension sont la seule difficulté répertoriée de l’épreuve. La Cipressa, les capi et le Poggio apparaîtront bien après la disparition de Tullo Morgagni.

Les premières années, c’est donc le Turchino qui fait office de juge de paix : il a décidé du vainqueur à 14 reprises sur les 39 premières éditions. Avec une épisode entré dans les annales, en 1910. Alors que la neige frigorifie les coureurs, le Français Eugène Christophe se réfugie dans une auberge en cours de route. Il prend alors son temps, mange, se lave et se fait même prêter une paire de pantalon de futaine, qu’il devra couper quelques heures plus tard pour ne pas le voir se coincer dans sa chaîne. Il arrive finalement à Sanremo en vainqueur, 12 heures et 24 minutes après le départ – l’édition la plus longue de l’histoire. Une victoire qui a un prix : le Français passera un mois à l’hôpital pour soigner, notamment, ses engelures aux mains.

Destin brisé

Tullo Morgagni, lui, est presque déjà passé à autre chose depuis l’année passée. Après avoir été à l’origine des deux actuels monuments italiens, il se met en tête de créer un Tour d’Italie. On ne parle pas encore de tifosi, mais le public transalpin assiste ébahi au sacre de Luigi Ganna, déjà star en son pays après avoir remporté Milan-Sanremo. Pour l’organisation de ce Giro, Morgagni collabore avec un autre jeune journaliste, Armando Cougnet, qui restera directeur de la course pendant près de cinquante ans, prenant le temps d’instaurer le maillot rose, aux couleurs de La Gazzetta, en 1931.

Journaliste dans l’âme, Tullo Morgagni n’en reste pas moins un amoureux de deux sports : le vélo et l’aviation, qu’il n’oublie pas. Il contribue grandement au développement des appareils, tant civils que militaires, et va même créer, dans un contexte guerrier, un prix qui met en lumière le « meilleur bombardier » et sera attribué à Luigi Ridolfi. La vie de Morgagni est ainsi partagée entre la route et les airs, et c’est lors d’un vol Milan-Venise, le 2 août 1919, que le journaliste-organisateur perd la vie. Aux manettes, pourtant, le très doué Luigi Ridolfi qu’il avait fait récompenser quelques années plus tôt. Mais le destin est ainsi, fauchant Tullo Morgagni à 37 ans seulement. A Milan, une tombe lui est dédiée, ainsi qu’à son frère, figure politique du fascisme, et à Forli, sa ville de naissance, c’est le stade de foot qui a pris le nom de Tullo Morgagni. Parce que l’Italie n’est pas prête d’oublier un tel personnage.

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