Elles se disputent à quelques jours d’intervalle, et pourtant, elles sont tellement éloignées… De Sanremo aux Flandres, de la douceur de la Méditerranée à la rudesse de la campagne belge, les coureurs de classiques passent d’un extrême à l’autre. Remporter les deux épreuves dans une carrière relève alors de l’exploit. Le faire la même année est presque impensable. Mais un homme y est parvenu. En 1969 et 1975, Eddy Merckx écrivait parmi les plus belles pages de sa légende.

1969, un monstre est né

Dans l’esprit de beaucoup, 1969 restera une année charnière dans la carrière d’Eddy Merckx. Vainqueur du Tour de France pour la première fois en juillet, au terme d’une démonstration sans égale, il s’installe comme le coureur ultime de l’époque. Avec à ce moment-là, un palmarès déjà long comme le bras. Sur Milan-Sanremo, il décroche déjà sa troisième victoire à seulement 24 ans. Comble de la facilité, le Belge déclare en cette fin d’après-midi du 19 mars: « Ça a été la course la plus facile de ma vie ! » Pas sûr que les adversaires aient goûté cette arrogance du champion. Mais ce jour-là, Merckx est impérial. Sorti en trombe au sommet du Poggio, intouchable dans la descente et prenant le temps de savourer au moment de franchir la ligne d’arrivée, sa course tourne à la démonstration. Patient durant l’interminable descente vers la mer, pendant que Van Looy, Gimondi ou encore Bitossi se découvraient déjà, Merckx parvient à résister à une violente douleur apparue au genou avant d’aborder l’ultime difficulté. Un écueil vite effacé par son action solitaire et impériale en direction de la Via Roma.

Deux semaines plus tard, rendez vous en Flandres. Changement de décor, et d’ambiance. Intimidés par la domination de plus en plus marquée de Merckx, les adversaires du Belge se grattent la tête pour savoir comment battre ce « Cannibale » naissant. Le jeune homme ne leur laissera pas la possibilité de résoudre l’équation. En guise de mathématiques, il leur demandera de compter à combien équivalent les 336 secondes entre son arrivée et celle de Felice Gimondi, désabusé et harassé après une journée infernale dans la pluie et le vent. Boxant un à un ses adversaires, notamment les Italiens Bitossi, Basso et Zilioli ; les prenant en tenaille entre la sortie du Mur de Grammont et Vollezele ; accélérant progressivement, le Wallon part dans un raid dont lui seul a le secret. Dans la noirceur d’une Flandre noyé d’un ciel d’encre, bravant les éléments contraires, sourd aux injonctions de son directeur sportif de temporiser pour ne pas exploser, Eddy de la Faema fait jaillir la lumière. Il éclabousse encore un peu plus le petit monde de cyclisme en y balançant un immense pavé de panache et d’audace.

1975, un printemps cannibalisé

Jamais dans l’histoire un coureur ne pourra rééditer une telle razzia printanière. Jamais personne ne sera en mesure de gagner Milan-Sanremo, l’Amstel Gold Race, le Tour des Flandres, Liège Bastogne Liège, et de monter sur les podiums de la Flèche Wallonne et de Paris-Roubaix dans une même saison. En cette année 1975, Merckx est intenable, stratosphérique… Les superlatifs sont inutiles. Le Belge est en mission, il veut sa revanche. Fanny sur les classiques en 1974, le patron de la Molteni arrive du côté de Milan bien décidé à effacer cette année blanche. Absent des deux dernières éditions, il doit composer avec un scénario nettement plus corsé qu’il y a six ans. Surpris dans le Poggio par un groupe de favoris, il doit s’employer sur un énorme développement après la descente, dans un style désuni mais efficace, pour rattraper tout ce petit monde à quelques encablures de l’arrivée. Dans la foulée, il prend les devants pour le sprint et s’impose de justesse devant Fransesco Moser. Ceint de l’arc en ciel, le voilà qui égale l’autre légende de Sanremo, avec six victoires dans son escarcelle, Constante Girardengo.

Une Semaine Catalane et une Amstel Gold Race plus tard (brillamment remportées), voilà Merckx, toujours plus boulimique, au départ du Ronde. Sait-il qu’il déjà qu’il va réaliser une énième démonstration ? Des pensées aux actes, il faut attendre 150 kilomètres pour avoir un premier élément de réponse. Le feu d’artifice commence dans le Vieux Quaremont. D’un coup de pédale brutal et féroce, tout le peloton explose. Seul le brave Frans Verbeeck parvient à se hisser à sa hauteur. « Il n’y avait rien à faire contre Eddy, il m’a usé jusqu’à la corde. Il n’a jamais été aussi fort… », dira-t-il. De tout évidence, le duo s’envole vers la victoire, même si l’issue finale ne fait quasiment aucun doute. Si bien qu’à cinq kilomètres de l’arrivée, Merckx place l’ultime banderille, pour regagner l’arrivée en solitaire, sous les clameurs d’un public une nouvelle fois conquis. Derrière son insolente facilité, se cache tout de même un Roi Eddy harassé par l’effort. Qui avouera quelques temps plus tard: « Pour la première fois de ma carrière, ma femme a dû conduire la voiture pour nous ramener à la maison… »

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