Liège-Bastogne-Liège. L’aller-retour n’est pas simple, et pourtant, Claude Criquielion le connaissait par cœur. Avec onze participations au cours de sa carrière (et trois podiums), le Belge faisait tout pour. Mais ses efforts sont restés vains, il n’a jamais remporté la Doyenne. Chaque fois, il lui manquait un petit quelque chose. Mais l’édition la plus cruelle restera à jamais celle de 1987. Un final mythique mais malheureux comme nul autre pour un Criquielion inconsolable.

Toujours placé, trop peu gagnant

« Claudy » comme était surnommé Claude Criquielion, a marqué de son empreinte les années 1980. Spécialiste des classiques, il a remporté la Flèche Wallonne à deux reprises (1985, 1989), et le Tour des Flandres en 1987, trois ans après avoir décroché le maillot arc-en-ciel à Barcelone. Mais pour les grandes victoires (et c’est déjà pas mal !), ça s’arrête là : le reste, ce ne sont en effet que des places d’honneur. Sur toutes les ardennaises, et même sur le Tour et la Vuelta. Parce que le Belge était un grand puncheur – et même un grand grimpeur -, mais avec une incroyable faiblesse : sa pointe de vitesse.

Incapable de battre qui que ce soit au sprint, le natif de Lessines, dans le Hainaut, était obligé d’arriver seul pour ne pas se faire souffler la victoire. Sacré handicap ! A l’arrivée de chaque grande épreuve, il suffisait alors de prendre le groupe de tête, en général composé de quelques hommes seulement, et de regarder qui avait terminé dernier du sprint pour la victoire. Quasiment systématiquement, c’était Claudy. Et la Doyenne n’échappait pas à la règle. Criquielion avait beau faire le maximum dans les différentes bosses du parcours, jamais il n’est parvenu à se pointer seul sur la Sauvinière, boulevard où était jugée l’arrivée à l’époque.

De cette façon, il a donc assisté impuissant, en 1985 et 1986, aux deux premiers succès de Moreno Argentin sur Liège-Bastogne-Liège. Maître des classiques, l’Italien gagnait partout, et le protégé de Luc Landuyt ne pouvait que contempler la vitrine de son rival. Lors du premier sacre du Vénitien, Criquielion est là, bien sûr ; avec Stephen Roche. Le leader de la formation Sammontana lève les bras devant le Belge et l’Irlandais. Le Wallon ne termine pas dernier du sprint, presque un exploit.

L’année suivante, c’est un groupe de quatre qui se pointe dans les rues de Liège. Encore une fois, l’Italien s’impose au sprint. Et cette fois, comme un retour à la normale, le pensionnaire de l’équipe Hitachi prend la quatrième place, derrière tout le monde. Deux places d’honneur qui sont loin de ravir le bonhomme, qui malgré son déficit criant au sprint, continue de croire en ses chances de victoire. Et celle obtenue sur le Ronde, en 1987, le fait espérer davantage. Il prouve en effet lors de cette course qu’il a la capacité de sortir tout le monde de sa roue pour terminer en solitaire. A deux semaines de Liège-Bastogne-Liège, c’est une victoire qui marque les esprits.

L’erreur et la cruauté

Au moment d’aborder la Doyenne, tout le monde sait donc comment va procéder Criquielion : dans chaque bosse, il essaiera de faire mal à ses rivaux, et surtout, il n’attendra pas le sprint. Dans la terrible côte de la Redoute, le Belge fait donc l’effort. Au sommet, il n’en reste plus qu’un dans sa roue : Roche. Argentin n’est plus là ! Le plus dur semble alors fait. Les deux hommes poursuivent leur bout de chemin et collaborent jusqu’à Liège. La victoire va se jouer entre eux, et chacun ressort alors les statistiques.

Bien sûr, il est difficile d’imaginer Claudy gagner au sprint. Mais tout le monde se rappelle que deux ans plus tôt, le Belge avait devancé l’Irlandais pour prendre la deuxième place derrière Argentin. Et puis pour une victoire dans la course de ses rêves, Criquielion devrait être capable de se transcender. Mais à l’entrée de la capitale wallonne, alors que les deux compères comptent près d’une minute d’avance sur leurs poursuivants, ils se regardent. L’un et l’autre le savent, c’est peut-être la seule occasion qu’ils auront dans leur carrière de remporter cette épreuve mythique. Et à ce jeu là, les deux hommes vont voir leurs illusions de victoire s’envoler. Cruellement.

« J’avais tellement peur de faire deuxième », avancera Roche à l’arrivée. Criquielion, lui, semblait paniqué à l’idée de gagner. « Je savais que je n’avais jamais tenu une chance pareille de gagner cette course. Depuis deux ans, je voyais la roue arrière d’Argentin. Le plus dur était de le sortir de ma roue, et là c’était fait… » Les deux hommes continuent d’avancer au ralenti, et à l’entrée sur la Sauvinière, leur avance n’est plus que de quelques secondes. Claudy se retournent : ils sont là ! Quand les deux larrons lancent enfin leur sprint, il est alors bien trop tard. Le champion du monde est sorti comme une fusée, et fond sur le duo.

« J’ai vu un vélo qui me remontait sur le côté et je n’ai pas eu besoin d’en voir plus pour savoir que c’était Argentin », confiera l’Irlandais, dépité. Pour Criquielion, la déception semble encore plus grande encore. Devant son public, lui comme les spectateurs croyaient dur comme fer à sa victoire. Mais elle s’était envolée. « Je ne sais pas si vous pouvez vous rendre compte de ce que c’est, pour un coureur qui vient de faire 260 kilomètres aussi durs et qui croit enfin gagner, d’apercevoir au dernier moment un sprinteur dans son dos… », lâchera-t-il. Le vélo est impitoyable. Et Argentin aussi.

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