Ils ont tous connu l’Enfer. On a voulu savoir ce que ça faisait. A la veille de Paris-Roubaix, cinq acteurs ou anciens acteurs nous racontent leur première expérience sur les pavés du Nord. A eux cinq, ils ont connu toutes les époques. Ils sont tous liés, aussi. Cyrille Guimard, le premier à avoir posé ses roues sur Paris-Roubaix, en 1968, est ensuite celui qui a lancé Bernard Hinault et Frédéric Moncassin sur l’épreuve. Steve Chainel et Adrien Petit, tous les deux amoureux de l’épreuve, ont terminé de nombreuses éditions en commun. En 2014, ils étaient même 27e et 28e sur le vélodrome. Ils racontent, chacun à leur façon, leur premier Roubaix.

Cyrille Guimard, premier Paris-Roubaix en 1968, abandon

La veille du départ, en 1968, j’étais sur le Tour de Belgique et je me suis chopé la chiasse, la dysenterie on dira. (rires) Donc j’ai passé la nuit comme ça et le lendemain, je prends le départ pour prendre le départ. Au final, je ne vois même pas les pavés, j’abandonne très tôt. Mais ce n’est pas très grave, j’ai 21 ans. Mon vrai Paris-Roubaix, où je découvre vraiment, c’est donc 1969 (7e à l’arrivée, ndlr). Je n’ai eu aucune appréhension, au contraire, je faisais du cyclo-cross. Je m’amusais dans les trous des bombes dès l’âge de 6 ans, donc je n’avais pas de problème de pilotage. Sur le vélodrome ? Je me dis : « C’est con il y a 6 mecs devant. (rires) » Je fais le sprint à bloc parce que c’était Paris-Roubaix. Je le gagne devant Sercu, il y avait Van Looy aussi. Mais bon, ce n’était pas la gagne, je ne suis pas au départ pour faire septième. On a trop le réflexe de dire : « Ah j’ai fini, ah c’est beau. » Non, on est acteur ou on ne l’est pas. Tu as fini mais tu n’es pas acteur. Tu vas jusqu’à Roubaix parce que tu n’as pas les moyens d’abandonner, il n’y a plus de voiture, plus rien. (rires)

Les douches, bien sûr que j’y suis allé. A mon époque, il n’y avait que ça. (rires) Tu veux aller où ? À l’hôtel ? Le premier il est à 20 minutes au centre de Roubaix. Sinon, c’est avec une cuvette d’eau, un gant et puis de l’eau de Cologne. (rires) Mais à Paris Roubaix, si les douches existent, c’est bien parce que c’était nécessaire. De nos jours, les coureurs n’y vont plus depuis qu’il y a les Pullman. Les Français ont un peu cette culture de se dire que c’est mythique. Mais allez dire ça à certains coureurs de pays qui ne savent même pas que le vélo existait il y a 40 ans, les douches ils s’en foutent ! Malgré tout, Paris-Roubaix, comme Liège ou Sanremo, c’est des épreuves qui existent depuis plus d’un siècle. Le soir, quand vous finissez, d’abord vous essayez de soigner. Ce n’est qu’un peu plus tard que vous vous dîtes que vous avez envie de revenir. Mais quand tu es dans les derniers, il n’y en a jamais un qui a dit : ‘C’est sûr que je vais revenir.’ »

Bernard Hinault, premier Paris-Roubaix en 1978, 13e

« Pour tout vous dire, je pensais avoir abandonné mon premier Paris-Roubaix. (rires) À l’époque, j’avais des équipiers qui l’avaient déjà fait, et avec Cyrille (Guimard, son directeur sportif chez Renault-Gitane-Campagnolo), on n’en a pas parlé plus que ça parce que ce n’était pas une course importante pour moi. On ne m’a jamais forcé à faire cette course, j’avais juste envie de la découvrir à un moment donné. Je n’étais pas plus content que ça de faire Paris-Roubaix. Quand on n’a jamais fait de pavé, on ne sait pas où on va, mais de toute façon on n’a pas le choix. Quand j’arrive sur le premier secteur pavé, je me dis qu’il faut y aller et faire comme les autres. J’avais fait quelques reconnaissances avant, mais de là à savoir les passer comme cela se passe en compétition, c’est différent. Je rentrais sur les secteurs dans les premiers et j’en sortais dans les derniers. Je refaisais l’effort ensuite sur le bitume pour me replacer.

Je ne me suis jamais dit que ce serait une déception d’abandonner cette course, ça ne m’a pas marqué. Quand j’abandonne, j’abandonne et c’est tout. Mais d’une manière générale, pas en 1978 mais le plus souvent, ma saison démarrait le jeudi suivant, avec la Flèche Wallonne puis Liège-Bastogne-Liège. Je n’aimais pas Paris-Roubaix, j’avais peur du mauvais incident qui m’aurait empêché de faire le Tour de France. Sans compter que j’avais des chances de le gagner. Quand je suis allé sur Roubaix, c’était sans rien prévoir, juste comme ça. Quand j’ai passé la ligne d’arrivée, en 1978, je suis vite passé à autre chose. Je suis content de finir, sans plus, et surtout content d’arriver dans la douche. (rires) Je ne me suis jamais dit que j’allais la refaire la saison suivante. Après, j’ai vite arrêté (Hinault dispute une dernière fois Paris-Roubaix en 1982, un an après sa victoire, ndlr). »

Frédéric Moncassin, premier Paris-Roubaix en 1990, abandon

« Cette course, je l’avais découverte en 1989, chez les jeunes. J’ai gagné et rapidement, c’est devenu ma course préférée. J’ai vraiment pris mon pied en 1989. J’étais fan de motocross, je le suis toujours, j’aimais le tout-terrain, donc les pavés, je me suis éclaté. Chez les pros, en 1990, mon équipe me dit que je vais aller sur Paris-Roubaix pour être l’équipier de Laurent Fignon. Et on me dit que Fignon, il ne frotte pas trop, alors il faut qu’il rentre en tête dans la Tranchée d’Arenberg. Je dis pas de problème. Je crois que je ne rentre pas premier, je dois être derrière Adrie Van der Poel, avec Fignon dans la roue. Mais après ça j’ai eu le moteur qui s’est mis à fumer et j’ai tout qui a sauté. Ce Paris-Roubaix, je ne le finis pas. Je saute au bout de 200 bornes et j’abandonne parce qu’il y avait des gens que je connaissais sur le bord de la route, ils m’ont chargé et m’ont emmené à l’arrivée.

Qu’est-ce qu’on se dit quand on entre parmi les premiers à Arenberg ? Bah rien, moi on m’avait dit de faire ça, j’ai fait ça. Pour moi, le principal, c’était de m’éclater sur les pavés. Là où c’est bon, mon panard, je le prenais avant Troisvilles, parce que ça frotte vraiment comme des abrutis, et ça c’est bon. C’est là que je prenais mon pied sur le vélo. Tout le monde qui frotte, qui veut remonter, parce que tout le monde a fait la reconnaissance et veut rentrer sur les secteurs dans les dix premiers. Ça accélère tellement fort qu’on arrive à bloc. Après, une fois qu’on est sur les pavés ce n’est plus pareil, on fait son boulot et ça secoue. Mais ce qui se passe avant, c’est là où vraiment je prenais mon pied, où on passe sur les trottoirs, on double comme des fous. Avant de venir sur Paris-Roubaix, je ne connaissais pas cette course, je n’avais jamais regardé à la télé. Mais je me suis éclaté. Quand je finissais Paris-Roubaix, je me disais : « Merde, encore un an à attendre avant la prochaine fois. » J’aurais presque voulu que ça reparte le lendemain. »

Steve Chainel, premier Paris-Roubaix en 2009, hors-délai

« Dans ma carrière, j’avais uniquement comme objectifs d’être champion de France de cyclo-cross et d’être au départ de Paris-Roubaix. Au départ à Compiègne j’étais pressé de me lancer dans la bagarre. L’objectif était de courir en étant le plus acteur possible. Et quoi de mieux que de vivre la course en échappée ? Pourtant, c’est assez fou parce qu’en 2009, je suis classé hors-délai. J’ai eu la chance de rentrer dans la Trouée d’Arenberg dans les deux premières positions. C’est une certaine fierté d’y être rentré en tête. Quand je suis devant, on me dit : « C’est super, tu as réussi ton coup, on est représenté à l’avant, mais n’en fait pas trop ! » Moi, mon idole, c’était Dominique Arnould, qui justement était mon directeur sportif. C’est l’une des rares fois où j’ai tenu à finir la course. Voir le vélodrome, c’était indispensable. Même si, honnêtement, je n’en ai pas vraiment profité.

Quand j’ai passé la ligne d’arrivée, je suis allé rapidement au bus de Bouygues Télécom et j’ai vomi tout ce que j’avais. J’étais tellement en fringale que je m’étais gavé de gels sucrés et ça m’avait retourné l’estomac. Ensuite, j’ai voulu absolument aller me doucher dans le vestiaire. Quelle fierté de me dire que je l’avais mérité. J’ai vécu un premier Paris-Roubaix absolument fantastique. Mais j’étais aussi heureux de pouvoir me dire que je pouvais réaliser quelque chose sur les pavés. Contrairement à beaucoup de coureurs, je n’ai aucune appréhension. Je n’ai jamais eu peur des pavés, de la chute ou de la crevaison. Ça m’a donné envie de revenir avec encore plus d’ambition. Très honnêtement, le soir de Roubaix, j’ai eu de la nostalgie. C’est une période de trois à quatre semaines où on dort pavé, on pense pavé, on mange pavé. C’était très compliqué à gérer parce que tout le monde rentre chez soi et l’aventure se termine. Le lendemain, on a mal au doigt, on a mal aux bras, on a mal au cul, mais on n’a qu’une envie, c’est d’y retourner l’année d’après. »

Adrien Petit, premier Paris-Roubaix en 2011, 91e

« En étant nordiste, j’ai toujours connu cette course. J’allais la voir, petit, au bord des routes. C’est une course tellement mythique que c’était mon rêve d’y participer au moins une fois dans ma carrière. À partir de la présentation des équipes le samedi, on est dans une bulle et on a hâte. La première année, je ne savais pas trop dans quoi je m’aventurais. Je m’attendais à une course de guerriers. Il faut être placé, c’est nerveux, piégeux tout le long. On est en prise physiquement et mentalement. Au moment de rentrer dans le premier secteur, on se dit réellement que cet « Enfer du Nord » commence et que c’est parti pour 55 kilomètres de pavés. À partir de là, on est dans une bulle permanente, à l’affût de tous les pièges qu’il peut y avoir. Après des secteurs comme Arenberg, Camphin-en-Pévèle, Carrefour de l’Arbre on se dit : « Ouf, celui-là il est passé ! » On les aborde d’une manière particulière. C’est environ trois minutes d’effort intense où il ne faut pas lâcher dans la tête. C’est la même chose pour tout le monde.

Pour moi, il était hors de question d’abandonner, je voulais connaître l’entrée sur le vélodrome. D’avoir connu ça dès ma première année, c’était juste grandiose. L’approche déjà, et ensuite rentrer dans cette arène remplie de monde. On a une chair de poule immense. En réalité, on est tellement fatigué qu’on ne savoure pas tant que ça. On s’en rend plus compte une fois allongé sur la pelouse au milieu. C’est un soulagement. On a vaincu cet enfer. Je voulais aussi découvrir les douches, me dire qu’il y a des grands champions qui étaient venus ici et découvrir ce lieu mythique. Le lendemain, quand on regarde la presse et qu’on est complètement cuit, c’est une grande satisfaction et une fierté personnelle de se dire qu’on était acteur de cet événement. C’est « ma » course de l’année. Celle qui me pousse tout l’hiver à faire des longues séances d’entraînements par tous les temps. Tous mes proches et supporters étaient tellement fiers de pouvoir me voir y participer. »

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