C’est un doublé comme on en fait peu qu’il a réalisé. 1992 et 1993 : sur le vélodrome de Roubaix, le vainqueur s’appelle Gilbert Duclos-Lassalle. Après lui, seul Tom Boonen a réalisé pareil exploit. Et avant lui, depuis le milieu du XXe siècle, il n’y avait eu que Van Looy, De Vlaeminck et Moser. Ça vous classe un homme et un coureur. Venu du Sud, “Duclos”, comme il se surnomme lui-même, s’est fait un nom et un palmarès dans le Nord. Mais il a dû attendre : quatorze printemps sont passés entre sa première participation à Paris-Roubaix et sa première victoire, à 37 ans. Et aujourd’hui, il prend le temps, encore, de conter ses exploits. La voix est assurée, mais il s’inquiète de déranger le journaliste. C’est pourtant nous qui l’appelons. Pour replonger dans les années 1980 et 1990, quand le Français bataillait avec Moser et De Vlaeminck, au début, puis Museeuw et Ballerini, à la fin. Gilbert Duclos-Lassale a tout connu, sur Paris-Roubaix. Pour la Chronique du Vélo, il a fouillé dans une mémoire intacte et n’élude rien.

Vous êtes vraiment identifié à Paris-Roubaix : est-ce que tout jeune déjà, vous regardiez cette course avec grand intérêt ?

Pas du tout. Avant que je sois coureur cycliste, même amateur, je ne pensais pas du tout au vélo, ni à faire ce métier-là. C’est après coup, quand j’ai fait Paris-Roubaix en 1978, que cette course m’a plu. A partir de là, j’ai adoré. En plus, je venais du Sud, il n’y a pas beaucoup de pavés, ou alors ce sont des pavés de ville. C’est plus pour décorer par rapport à ces routes du Nord !

Qu’aviez-vous entendu sur cette course par des anciens ou par votre directeur sportif ?

On parlait de Paris-Roubaix bien sûr, mais comme je ne connaissais pas, ça ne m’intéressait pas vraiment. La première année, quand je l’ai fait, Jean-Pierre Danguillaume (son coéquipier chez Peugeot, ndlr) m’a dit : « Là, tu vas faire la plus grande course d’un jour ! »

Vous disputez votre premier Paris-Roubaix à 23 ans, pour votre deuxième saison pro. Vous comprenez tout de suite que vous êtes fait pour cette course ?

À la fin de ce Paris-Roubaix, Jean-Pierre (Danguillaume) avait abandonné, moi j’ai fait dans les 25 premiers environ (28e, ndlr). J’ai été le voir, il m’a dit : « Tu vois, tu fais partie de ces grands coureurs qui terminent Paris-Roubaix. » Après, j’ai adoré. L’année 1980, je fais deuxième derrière Moser, et c’est à partir de cette édition que je me dis que je pouvais peut-être briller sur cette course, la gagner. J’ai mis 14 ans pour y arriver mais c’est vrai que toute ma carrière en pro, j’en rêvais.

Lors de cette édition 1980, quand on est dans le dernier groupe avec des monstres comme Moser et De Vlaeminck et qu’on sait que la victoire va se jouer, qu’est-ce qu’on se dit ?

Déjà, j’étais content d’être avec eux, c’était des phénomènes de Paris-Roubaix ! De Vlaeminck, recordman de victoires. Moser qui gagne son troisième Paris-Roubaix de suite. J’étais content et fier d’y être. Maintenant, quand j’analyse la course, avec le recul, j’ai fait des erreurs et j’aurais certainement pu jouer la gagne avec Moser.

« (En 1993), je me retrouve avec douze coureurs devant, dont cinq de la Mapei. Je me dis : il va falloir réussir à déjouer leur tactique. J’ai compris ce qu’ils avaient prévu. Si Ballerini voulait gagner, il devait attaquer. Sinon, il allait devoir emmener le sprint à Museeuw, qui était le leader de leur formation. »

– Gilbert Duclos-Lassalle

Justement, vous jouiez la gagne et vous chutez comme De Vlaeminck auparavant. Quand vous passez la ligne, vous avez des regrets ?

Non, parce que j’étais un jeune coureur. Certes, j’avais gagné Paris-Nice, le Tour de Corse, et même la Route du Sud. Mais là, je passais du coureur qu’on ne connaissait pas au coureur qui était reconnu par le public. Et puis décrocher une deuxième place si jeune, c’était une concrétisation. Je me disais que ma carrière était encore longue. Et j’espérais toujours bien briller sur Paris-Roubaix.

Comment perceviez-vous des garçons comme Moser ou De Vlaeminck, vos adversaires ?

Pour moi, le plus félin sur les pavés, c’était De Vlaeminck, c’était celui qui passait en souplesse. C’était un chat. Moser, c’était la puissance, le mec qui enroulait des braquets, qui partait de loin. Plus comme Museeuw, comme moi, comme Tafi, tous ces coureurs qui ont gagné Paris-Roubaix derrière, même Boonen. On était des coureurs de force, d’expérience. Mais les deux-là, ça résume bien ce qu’est Paris-Roubaix. L’un la force, l’autre le félin.

En 1983 vous êtes à nouveau deuxième. Est-ce qu’on commence à se dire qu’on ne va jamais réussir à gagner ?

Je me dis que j’ai encore perdu une année. Il y a un peu de regrets, mais il y a des années où c’est beaucoup plus néfaste, ou je chutais, ou je cassais mon matériel (abandons en 1984 et 1985, ndlr). Dans ces moments-là oui, je me disais : « Jamais je ne vais réussir à concrétiser, jamais elle ne va me sourire. » Mais ça, c’était le soir de la course, et quand la saison était finie, je préparais de nouveau Paris-Roubaix car j’ai toujours eu cet espoir de pouvoir m’imposer. Je me disais : « C’est cette année. »

Qu’est-ce qui se passe sur ce Paris-Roubaix, derrière Hennie Kuiper ? Personne ne s’entend ou bien il était plus fort ?

En 1983, quand je suis battu par Hennie Kuiper, j’étais échappé avec Moser. On s’est trop regardé tous les deux et je pense que Kuiper en a profité. Je ne pense pas qu’il était plus fort que nous. Il est revenu de derrière, il a attaqué. Moi je n’ai pas voulu faire l’effort pour aller le chercher, Moser non plus, on s’est neutralisés.

Est-ce la même chose en 1989 quand vous finissez quatrième ? De Wolf part à 43 kilomètres de l’arrivée, Wampers va le chercher et vous, vous restez dans le groupe derrière.

Quand Wampers et De Wolf sont partis, il y a eu un marquage des favoris derrière. Le problème, c’est que tous les ans, les gens disaient que je faisais partie des favoris alors que je n’avais jamais gagné. Mais parce que j’avais fait plusieurs fois dans les premiers, tout le monde pensait que j’allais gagner un jour. Je me suis souvent heurté aussi à des grosses formations, Raleigh dans mes jeunes années, Mapei à la fin. Ces équipes étaient réputées pour tout rafler sur les classiques. Moi, je me suis retrouvé souvent seul, ou avec un autre coureur seul.

En 1992, avec le maillot de l’équipe Z, Duclos-Lassalle atteint enfin son Graal – Photo DR

Le matin de Paris-Roubaix 1992, l’année de votre première victoire, est-ce que vous vous dites : ça y est, elle est pour moi ?

Déjà, je reviens avec une préparation comme je le faisais par le passé. Pendant plusieurs années, j’avais arrêté de faire une course par étapes avant Paris-Roubaix (la Route du Sud, où allait régulièrement Duclos-Lassalle, avait été décalée au mois de juin, ndlr). Alors j’en avais reparlé avec Roger Legeay (son directeur sportif chez Z-Peugeot, ndlr), lui disant que j’aimerais bien refaire une course par étapes, comme avant. Et il me dit : il n’y a plus que le Pays Basque (voir encadré en fin d’article). J’ai donc fait le Tour des Flandres, et le soir je suis parti au Tour du Pays Basque. Quand je suis rentré, j’étais remotivé encore deux fois plus. J’étais prêt pour Roubaix. J’avais fait tout ce qu’il fallait, des grandes sorties, l’entraînement nécessaire pour me lancer. Puis avant la course, on met en place une stratégie avec l’équipe et le directeur sportif. Et tout se passe sur le terrain comme on l’avait prévu, sans encombre, sans chute, sans rien, et je vais gagner avec le panache de Gilbert Duclos-Lassalle qu’on connaissait.

Une tactique où Greg Lemond, triple vainqueur du Tour, vous protège extrêmement bien dans le peloton en surveillant tout le monde. Il avait quasiment autant envie que vous de vous voir triompher ?

Quand Greg fait ce travail-là, je crois qu’il y a un retour naturel des choses. Quand il gagne le Tour de France 1990, il y a une étape qui part de Tarbes et qui arrive à Pau : j’avais fait demi-tour pour aller le chercher. Greg s’est souvenu de ça et il le dit souvent : « J’ai gagné le Tour 1990 mais Gilbert fait partie un petit peu de cette victoire. Parce que s’il ne fait pas demi-tour, peut-être que je ne rentre pas sur le groupe où mes principaux rivaux étaient, et je ne gagne peut-être pas le Tour. » En 1992, quand je suis leader de la formation Z et que lui est le lieutenant, il fait un travail extraordinaire. Je le reconnais, un travail extraordinaire. Je pense qu’il a ressenti la même chose que moi en 1990. Quand Greg gagne le Tour, j’avais l’impression d’avoir aidé à concrétiser cette victoire et là, c’était pareil. Il a travaillé, il a senti ce travail de coéquipier qu’on pouvait lui faire quand c’était le Tour. C’est le sentiment du devoir accompli des deux côtés.

Dans le final vous vous détachez seul, vous arrivez sur le vélodrome, vous faites un demi-tour et vous voyez Olaf Ludwig qui rentre à peine dans le vélodrome. Quand vous l’apercevez, que vous dites-vous ?

Quand on est sur le vélo, on pédale mais on réfléchit aussi. Je voyais bien l’ardoisier qui venait. C’est vrai qu’à un moment donné, il s’est rapproché à moins de 15 secondes. Mais j’avais les ressources pour pouvoir accélérer. Je l’ai donc repoussé un petit peu. Ensuite, sur le vélodrome, et même le dernier kilomètre, je l’ai moins fait à fond parce que j’ai savouré. Comme je le dis toujours, que tu gagnes Paris-Roubaix avec une minute d’avance ou dix secondes, tu le gagnes toujours.

Est-ce qu’il y a un regard différent dans le peloton lorsqu’on gagne une telle course ?

Et bien regardez, ça fait 25 ans que j’ai arrêté, et on me sollicite toujours pour des interviews. J’ai fait un papier avec L’Equipe il y a quelques jours, vous m’appelez. Mais pour en revenir à la question, quand on gagne une classique comme ça, on marque le monde du cyclisme. Tout le monde, jusqu’aux supporters, parce que c’est LA grande course d’un jour, la plus regardée, comme le Tour de France. Mais on se rappelle davantage d’un vainqueur de Paris-Roubaix que d’un vainqueur d’étape du Tour.

« Roubaix, c’est l’apothéose. C’est la plus grande course d’un jour. Il y a tellement d’aléas dans cette course, que ça soit les chutes, les crevaisons. Mais vous n’avez jamais perdu si vous êtes fort dans les jambes et dans la tête. »

– Gilbert Duclos-Lassalle

Au matin de Paris-Roubaix en 1993, on est tenant du titre, qu’es-ce que ça fait ?

Je suis sur la ligne de départ. Il y a tout plein de choses qui se sont passées la veille, l’avant-veille, le matin-même. Je partais avec le dossard 1, on était les tenants du titre. Il y avait toute une pression. De là, je me suis d’abord dit : il faut que je fasse une bonne course. Pour tous les Paris-Roubaix, j’ai eu l’impression d’avoir fait le nécessaire pour marcher. Mais malheureusement, 1993 a été l’année où j’ai eu des incidents : crevaison, chute. Finalement, je n’ai pas paniqué, l’équipe n’a pas paniqué. On a colmaté les brèches à chaque fois. Puis je rentre dans le final. Je me retrouve avec douze coureurs devant, dont cinq de la Mapei. Je me dis : il va falloir réussir à déjouer leur tactique. J’ai compris ce qu’ils avaient prévu. Si Ballerini voulait gagner, il devait attaquer. Sinon, il allait devoir emmener le sprint à Museeuw, qui était le leader de leur formation. Quand Ballerini a attaqué, j’ai sauté dans sa roue, je ne me suis pas occupé des autres. Derrière, ça c’est arrêté de rouler parce que beaucoup de gens pensaient qu’il pouvait me battre. Mais au bout de 270 kilomètres, le sprint n’est pas le même et je l’ai fait craquer nerveusement.

Est-ce aussi grâce à la confiance acquise l’an passé que vous battez Ballerini ?

Ah c’est sûr ! Quand je me suis retrouvé échappé avec lui, je me suis dit : si j’arrive à gagner le deuxième, ce sera l’apothéose ; si je fais deuxième, ça veut dire que je suis encore là et ce n’est pas mal non plus. Moi, je n’avais rien à perdre. Et bon, ça a été l’apothéose de pouvoir gagner le deuxième.

Sur le vélodrome, vous êtes déjà lancé à pleine vitesse, Ballerini est dans votre roue, plus rapide que vous sur le papier. Ca déstabilise ?

Je n’ai pas eu peur. L’avantage que j’ai eu cette année-là, c’est que je faisais les Six jours, sur piste. Je savais sprinter sur un vélodrome et c’est ce qui a fait la différence. Le public m’a encouragé, il y a eu tout un contexte qui est rentré en jeu. C’est ce qui m’a certainement donné un peu plus de force et surtout un peu plus de calme par rapport à Ballerini, qui n’avait jamais gagné Paris-Roubaix. On a eu la même chose quelques années après avec Tchmil, qui avait gagné Paris-Roubaix, et Moncassin. Tchmil a joué comme moi j’avais joué avec Ballerini. Moncassin n’a pas voulu rouler et ça lui a fait perdre la course.

Laquelle de vos deux victoires vous rend le plus fier ?

Un an après sa première victoire, Duclos-Lassalle bat Ballerini sur le vélodrome – Photo DR

Les deux me plaisent, parce que l’une, c’est réellement ce qu’on connaissait de Gilbert Duclos-Lassalle : le panache. La majorité des courses que j’ai gagné, c’est avec panache je pense. Mais on avait oublié que j’avais le sens de la course, la finesse. Les journalistes et le monde du cyclisme avaient oublié ça. Pour les gens, Gilbert, c’est celui qui attaque de loin et qui va chercher les courses avec panache. Alors que le feeling et la stratégie m’ont bien servi. L’une, c’est le panache, l’autre c’est le métier.

En 1992 vous êtes l’homme le plus âgé de la course à 37 ans, puis 38 ans l’année suivante. Quel rôle joue l’expérience sur Paris-Roubaix ?

Un jeune peut gagner, mais c’est plus des hommes d’expérience qui remportent cette épreuve. Si vous prenez le palmarès, la majorité des coureurs ont passé les 28-29 ans et sont dans la trentaine.

Vous êtes le plus âgé à avoir gagné : pourrez-vous être battu à ce niveau-là ?

J’ai arrêté à 41 ans. On se donne l’âge qu’on veut. Moi, j’avais un caractère assez jeune. J’ai vu des jeunes coureurs arriver, qui avaient un caractère beaucoup plus vieux que moi, mais sans l’expérience. Il y a des personnes qui ont 40 ans à qui on donnerait 60 ans, et inversement. Ce qui comptait pour moi, c’était préparer Paris-Roubaix, et je ne regardais pas mon âge.

Aujourd’hui, quand on pense à vous, on pense à Paris-Roubaix. Est-ce que ça vous va, que ce monument représente votre carrière ?

C’est une fierté parce que j’ai marqué le cyclisme international par le biais de ces victoires, de ces places d’honneur. On dit que « Duclos » est associé à Roubaix. C’est parce que, qu’il gagne ou qu’il ne gagne pas, il a marqué la course par ses échappées. Le public se rappelle de moi. J’ai une grande carrière très longue, 19 ans de haut niveau. Une belle pyramide qui est très large au début et qui se resserre en haut avec deux magnifiques trophées. Alors mon seul regret, c’est que Paris-Roubaix a effacé beaucoup de mes victoires comme Bordeaux-Paris, Paris-Nice, le Tour de Suède, le Midi libre. Mais Roubaix c’est l’apothéose. C’est la plus grande course d’un jour. Il y a tellement d’aléas dans cette course, que ça soit les chutes, les crevaisons. Mais vous n’avez jamais perdu si vous êtes fort dans les jambes et dans la tête.

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