En 1956, un an après avoir accroché Paris-Roubaix à son palmarès, Jean Forestier s'impose sur le Tour des Flandres - Photo DR
29 mars 2018
pub Grupetto Shop

Forestier, le doyen des pavés

A 87 ans bien tassés, il est à ce jour le doyen des vainqueurs de Paris Roubaix. Pourtant, dans la mémoire collective, il n’est pas le premier nom qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque l’Enfer du Nord, coincé dans une décennie ayant enfanté des légendes comme Louison Bobet, André Darrigade ou encore Jacques Anquetil. Mais que Jean Forestier se joigne quelques instants à leur table, car sa carrière et ses faits d’armes méritent d’être contés.

« De l’Enfer on tire les marrons du feu »

Du grabuge naît la gloire. Ce 10 avril 1955, c’est une véritable surprise qui surgit du côté de Roubaix, avec la victoire d’un jeune homme de 25 ans ceint du maillot de l’équipe Follis. Jean Forestier, lyonnais d’origine, vient de damer le pion à deux monstres sacrés de la « Petite Reine », Louison Bobet et Fausto Coppi. Accompagnés également de Gilbert Scodeller, les deux hommes viennent mourir sur les talons du vainqueur du jour, opportuniste attaquant pour l’occasion. Ouvrant la route en compagnie de Bernard Gauthier, l’un des cadors habituels de Bordeaux-Paris, et Scodeller, tenant en titre de Paris-Tours, Forestier finit par s’isoler en tête à 25 bornes de l’arrivée. Gauthier est vaincu par ses jambes, Scodeller par ses pneumatiques.

Sous une météo triste d’avril, les poursuivants temporisent. Coppi refusant de rouler, c’est au duo Bobet-Scodeller d’assurer la poursuite. De tergiversations en hésitations, le coureur de la Follis finit par tirer profit de la situation. Harassé de fatigue, c’est allongé sur le gazon du vélodrome qu’il peut ainsi réaliser la portée de son exploit. Il vient de rentrer à coup d’audace dans la grande histoire de l’Enfer du Nord. Alors, serait-ce tout sauf une surprise ? Pas vraiment. Les mémoires ont peut être mis les exploits du coureur lyonnais en retrait, en comparaison d’autres faits marquants du cyclisme des années 1950. Les lignes de palmarès sont là pour rappeler, pourtant, que Jean Forestier était avant tout un excellent coursier.

Si les premiers faits d’armes sont à enregistrer dans son Rhône-Alpes natale, c’est en 1954, du côté du Tour de Romandie, qu’il se révèle. Vainqueur de la première étape avec plus de deux minutes d’avance, il parvient à conserver son avantage tout au long des cinq jours de course et s’offre ainsi un succès de prestige. Quelques mois plus tard, c’est dans la Capitale des Gaules, où il est né, que Forestier triomphe. Lors du Tour de France, il profite du profil escarpé de la 16e étape entre Le Puy et Lyon pour s’imposer en réglant un petit groupe d’échappés. Huitième par la suite des Mondiaux de Soligen (remportés par Bobet), le voilà parmi les hommes qui comptent dans le peloton, à seulement 24 ans.

Une histoire de champagne

Jusqu’à la fin de sa carrière en 1965, le Lyonnais se révèlera être un solide routier sprinteur, à l’aise sur les classiques, quelles que soient leur profil. De Milan-Sanremo à la Flèche Wallonne, en passant par Liège-Bastogne-Liège ou encore Paris-Tours, Forestier collectionne une flopée de top 10, le plaçant parmi les classicmen les plus en vue de son époque. Toutefois, c’est en 1957 qu’il signe l’une des ses performances les plus marquantes, en terminant maillot vert du Tour, et quatrième du classement général. Loin derrière ce jeune normand talentueux qui l’accompagne comme équipier au sein de l’équipe de France, le dénommé Jacques Anquetil. Jean Forestier termine ce Tour sans victoire, chose rare pour un maillot vert.

Mais ce beau paletot prendra bonne place dans la vitrine du coureur rhônalpin, aux côtés du maillot jaune porté deux jours durant, suite à une échappée à quinze rondement menée du côté de Besançon. Deux jours plus tard, le voilà qui explose dans les Alpes, perdant le maillot sur la route de Briançon, au profit d’Anquetil. La légende veut que Forestier, assoiffé, ait mal supporté un bidon de champagne bu pendant l’étape. Mais de cette boisson victorieuse, nul doute que Forestier a en bu quelques coupes un an plus tôt lors du Tour des Flandres 1956. Un an après la chevauchée victorieuse de Roubaix, préparant sérieusement son affaire en passant quelques jours du côté de Gand à parfaire sa technique et sa condition dans ces contrées si particulières, il n’en éprouve pas moins de grosses difficultés durant l’épreuve, songeant même à l’abandon. Mais à force de ténacité et d’intelligence, Forestier s’accroche.

Les Belges se livrent une lutte sans merci, à la poursuite de Fred de Bruyne, échappé depuis de nombreux kilomètres. Opportuniste, Forestier profite ainsi de la jonction et d’un ralentissement à 400 mètres de l’arrivée pour se faire la malle. Dans un ultime effort, le voilà qui rafle à nouveau la mise sur un monument. Après l’Enfer du Nord, le Ronde. Un exploit incroyable, tant le Lyonnais, pourtant moins « côté » que ses rivaux, réussit à saisir chaque occasion. Un an après Louison Bobet, un Français s’impose encore en Flandres. Clin d’œil de l’histoire, en ces années 1955 et 1956, les deux champions auront chacun réussit un « doublé inversé ». Si le Breton est rentré dans la légende suite à de nombreux autres faits d’armes, notamment sur le Tour de France, Jean Forestier n’en mérite pas moins lui aussi la postérité. Le doyen des pavés l’a bien mérité.

Poster un Commentaire

13 Commentaires sur "Forestier, le doyen des pavés"

avatar
  Subscribe  
Me prévenir
chris83
chris83

Une arrivée comme on n’en verra jamais plus hélas! Sans casque et sans lunettes, le vélo avait une autre classe! On avait affaire à des figures, pas à des anonymes.

ray69
ray69

Tout à fait d’accord ; mais les ilots directionnels, chicanes , bordures qui empiètent sur la chaussée, dos d’anes, ronds points etc…sont autant de pièges qui n’existaient pas à l’époque. Cela me fait penser que la ministre des sports avait annoncé qu’elle allait prendre des mesures dans les plus brefs délais, pour protéger les cyclistes des automobilistes…c’était le 17 juin 2017………..

ray69
ray69

Très bon article sur Jean Forestier. Je savais qu’il avait gagné Paris Roubaix et Le Ronde mais j’ignorai ses autres performances. Merci !

chris83
chris83

C’est certain qu’ au niveau de la sécurité tout a changé, surtout la vitesse. Mais la photo de Forestier me rappelle un autre « truc » qui m’énerve… Quand un coureur du passé franchissait la ligne, il avait en général une attitude sobre, levant parfois à peine la main et, sans doute encore dans l’effort, on souriait peu ou pas du tout. Maintenant on dirait des gamins de maternelle s’efforçant de faire n’importe quelle singerie. Le style agité de Lampaert à l’arrivée d’A Travers les Flandres traduit peut être sa joie mais, pour moi, enlève un peu de « dignité » ( c’est un grand mot sans doute) à cet ultime moment de la course, mais c’est le style démonstratif des sportifs des générations actuelles.

Castabouin
Castabouin

Tout aussi énervants les:

– « Je remercie mes équipiers qui ont fait un super boulot » (Même si c’est très bien de les remercier)
– Le tweet dithyrambique et les louanges du coureur à l’annonce de son embauche dans une nouvelle équipe
– les gars qui se tombent dans les bras à l’arrivée comme des américains.
– l’équipe de copains (ça se dit moins)

Sur la photo, Forestier avait un vélo vraiment propre (comme ses jambes et ses gants) pour une arrivée du Ronde alors que son visage est plein de poussière :-)

Notons les détails techniques (maillot mis à part) tels que la manette de changement de plateau en bas du tube de selle et le bidon au guidon.

gougi
gougi

vous avez oublié ; je me suis fait plaisir !!!!! même quand l terminer très loin, l’essentiel c’est de s’être fait plaisir ! en même temps il ne nous fait pas de mal ! mais bonjour l’originalité de la réponse

gougi
gougi

ceci étant dit, je i’ai vois mal, après une victoire dire … j’ai gagné parce que c’est moi , « que je suis le plus fort » et que mes co-équipiers ont été de vraies billes sur ce coup là  » Je ne ferais pas mieux la prochaine fois, vu que j’ai déja gagné et que je vois pas comme je pourrais faire mieux.. Et que si vous avez d’autres questions aussi stupides, n’hésitez pas .!

Castabouin
Castabouin

C’est cruel de la part des journalistes, de demander leurs impressions à des coureurs épuisés sur la ligne d’arrivée. :-)

Chapeau à Romain Bardet qui a toujours une analyse, un vocabulaire recherché et une très belle élocution dans ces moments là.

Amaury
Amaury

Enfin, concernant Lampaert, c’est aussi tout simplement la personnalité du garçon. Il est d’une spontanéité pratiquement enfantine. Même dans ses interviews, c’est vraiment d’une franchise désarmante, y compris dans la formulation (style très familier, dans un bon vieux patois flamand).
Surtout, « A Travers les Flandres », c’est vraiment LA course où Lampaert court à domicile.

DomdeLyon
DomdeLyon

Eh ! Les gars (et les filles !) on n’est plus en 1950 là ! On se réveille ! On est au 21è siècle ! On dirait une bande de vieux réac’ ! C’est lamentable ! Déjà, premièrement, heureusement qu’il y a les casques ! J’ai vu trop de copains être victimes de chutes graves en course ou à l’entraînement et cela ne m’empêche aucunement de reconnaître les coureurs !!! Quel argument stupide et dangereux ! Ensuite, regretter les vitesses au cadre, les porte-bidons et pourquoi pas les cuissards et les maillots en laine avec la casquette à l’envers et les boyaux autour du cou tant qu’on y est, quels archaïsmes ridicules ! Et la cerise sur le gâteau : trouver ridicules des coureurs qui sont heureux de gagner, qui expriment leur bonheur et qui remercient leurs équipiers !!!??? Je n’en reviens pas ! Vous n’avez jamais fait de vélo et jamais aidé un copain à gagner ou gagné vous-même ne serait-ce qu’une seule course ou quoi ???!!! Ou alors après guerre !… Visiblement c’était le bon vieux temps !

biquette
biquette

ahaha je voulais ecrire la meme chose mais je trouvais que c’etait une perte de temps, merci de l’avoir fait. Alala la belle époque où les coureurs étaient disqualifiés si quelqu’un les aidait a réparer le velo. Maintenant les équipes ont des mecanos vous vous rendez compte.

gougi
gougi

c’était du second degré ! encore que les réponses des coureurs sont souvent assez convenues, hier comme aujourd’hui . .avant c’était je suis content d’avoir gagné, aujourd’hui c’est  » le plus important c’est de se faire plaisir  » Mais c’est vrai qu’après 200 bornes on peut pas leur demander d »avoir la réplique acerbe, le verbe choisi et la répartie facile

Castabouin
Castabouin

Moi, mon équipe préférée, c’était la COCOMALTO-PENICILLINE, l’équipe des Pieds Nickelés. Un classique.