A 87 ans bien tassés, il est à ce jour le doyen des vainqueurs de Paris Roubaix. Pourtant, dans la mémoire collective, il n’est pas le premier nom qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque l’Enfer du Nord, coincé dans une décennie ayant enfanté des légendes comme Louison Bobet, André Darrigade ou encore Jacques Anquetil. Mais que Jean Forestier se joigne quelques instants à leur table, car sa carrière et ses faits d’armes méritent d’être contés.

« De l’Enfer on tire les marrons du feu »

Du grabuge naît la gloire. Ce 10 avril 1955, c’est une véritable surprise qui surgit du côté de Roubaix, avec la victoire d’un jeune homme de 25 ans ceint du maillot de l’équipe Follis. Jean Forestier, lyonnais d’origine, vient de damer le pion à deux monstres sacrés de la « Petite Reine », Louison Bobet et Fausto Coppi. Accompagnés également de Gilbert Scodeller, les deux hommes viennent mourir sur les talons du vainqueur du jour, opportuniste attaquant pour l’occasion. Ouvrant la route en compagnie de Bernard Gauthier, l’un des cadors habituels de Bordeaux-Paris, et Scodeller, tenant en titre de Paris-Tours, Forestier finit par s’isoler en tête à 25 bornes de l’arrivée. Gauthier est vaincu par ses jambes, Scodeller par ses pneumatiques.

Sous une météo triste d’avril, les poursuivants temporisent. Coppi refusant de rouler, c’est au duo Bobet-Scodeller d’assurer la poursuite. De tergiversations en hésitations, le coureur de la Follis finit par tirer profit de la situation. Harassé de fatigue, c’est allongé sur le gazon du vélodrome qu’il peut ainsi réaliser la portée de son exploit. Il vient de rentrer à coup d’audace dans la grande histoire de l’Enfer du Nord. Alors, serait-ce tout sauf une surprise ? Pas vraiment. Les mémoires ont peut être mis les exploits du coureur lyonnais en retrait, en comparaison d’autres faits marquants du cyclisme des années 1950. Les lignes de palmarès sont là pour rappeler, pourtant, que Jean Forestier était avant tout un excellent coursier.

Si les premiers faits d’armes sont à enregistrer dans son Rhône-Alpes natale, c’est en 1954, du côté du Tour de Romandie, qu’il se révèle. Vainqueur de la première étape avec plus de deux minutes d’avance, il parvient à conserver son avantage tout au long des cinq jours de course et s’offre ainsi un succès de prestige. Quelques mois plus tard, c’est dans la Capitale des Gaules, où il est né, que Forestier triomphe. Lors du Tour de France, il profite du profil escarpé de la 16e étape entre Le Puy et Lyon pour s’imposer en réglant un petit groupe d’échappés. Huitième par la suite des Mondiaux de Soligen (remportés par Bobet), le voilà parmi les hommes qui comptent dans le peloton, à seulement 24 ans.

Une histoire de champagne

Jusqu’à la fin de sa carrière en 1965, le Lyonnais se révèlera être un solide routier sprinteur, à l’aise sur les classiques, quelles que soient leur profil. De Milan-Sanremo à la Flèche Wallonne, en passant par Liège-Bastogne-Liège ou encore Paris-Tours, Forestier collectionne une flopée de top 10, le plaçant parmi les classicmen les plus en vue de son époque. Toutefois, c’est en 1957 qu’il signe l’une des ses performances les plus marquantes, en terminant maillot vert du Tour, et quatrième du classement général. Loin derrière ce jeune normand talentueux qui l’accompagne comme équipier au sein de l’équipe de France, le dénommé Jacques Anquetil. Jean Forestier termine ce Tour sans victoire, chose rare pour un maillot vert.

Mais ce beau paletot prendra bonne place dans la vitrine du coureur rhônalpin, aux côtés du maillot jaune porté deux jours durant, suite à une échappée à quinze rondement menée du côté de Besançon. Deux jours plus tard, le voilà qui explose dans les Alpes, perdant le maillot sur la route de Briançon, au profit d’Anquetil. La légende veut que Forestier, assoiffé, ait mal supporté un bidon de champagne bu pendant l’étape. Mais de cette boisson victorieuse, nul doute que Forestier a en bu quelques coupes un an plus tôt lors du Tour des Flandres 1956. Un an après la chevauchée victorieuse de Roubaix, préparant sérieusement son affaire en passant quelques jours du côté de Gand à parfaire sa technique et sa condition dans ces contrées si particulières, il n’en éprouve pas moins de grosses difficultés durant l’épreuve, songeant même à l’abandon. Mais à force de ténacité et d’intelligence, Forestier s’accroche.

Les Belges se livrent une lutte sans merci, à la poursuite de Fred de Bruyne, échappé depuis de nombreux kilomètres. Opportuniste, Forestier profite ainsi de la jonction et d’un ralentissement à 400 mètres de l’arrivée pour se faire la malle. Dans un ultime effort, le voilà qui rafle à nouveau la mise sur un monument. Après l’Enfer du Nord, le Ronde. Un exploit incroyable, tant le Lyonnais, pourtant moins « côté » que ses rivaux, réussit à saisir chaque occasion. Un an après Louison Bobet, un Français s’impose encore en Flandres. Clin d’œil de l’histoire, en ces années 1955 et 1956, les deux champions auront chacun réussit un « doublé inversé ». Si le Breton est rentré dans la légende suite à de nombreux autres faits d’armes, notamment sur le Tour de France, Jean Forestier n’en mérite pas moins lui aussi la postérité. Le doyen des pavés l’a bien mérité.

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