En rose dès le contre-la-montre inaugural à Bologne, Primoz Roglic a sciemment laissé le maillot de leader à Valerio Conti au terme du sixième jour de course. Après avoir travaillé avec parcimonie sur la première semaine, l’équipe Jumbo-Visma a décidé qu’il était temps de faire souffler les équipiers du Slovène.

Un acte essentiel

Lâcher ou au moins, retarder la prise du maillot de leader est toujours un casse-tête. Plus que pour le leader, qui de toute façon n’est jamais en première position dans la plaine, c’est avant tout un enjeu pour les équipiers. La décision relève donc d’un calcul d’énergie, dans lequel il faut préserver son équipe en bonne condition le plus longtemps possible pour répondre présent dans les moments cruciaux. « Je me rappelle sur le Tour 1990, il y avait une échappée lors de la deuxième étape, se remémore l’ancien directeur sportif de l’équipe Z, Roger Legeay. On avait laissé faire (10 minutes à l’arrivée, ndlr) et on n’avait pris le maillot qu’au bout de dix jours avec Pensec. Avant ça, les autres faisaient le travail, et nous on avait Lemond bien placé. » Résultat, Pensec perdait rapidement le maillot jaune et Lemond ne le prenait que l’avant-dernier jour, pour ne plus le lâcher.

Ces alliés malgré eux, qui portent le maillot de leader et permettent à des équipes d’économiser leurs forces, sont ainsi d’une aide précieuse en début de grands tours. « Sur le premier Tour d’Italie qu’Alberto Contador a gagné en 2008, il était troisième au général, puis il y avait quatre jours de plat, explique Alain Gallopin, alors directeur sportif chez Astana. Giovanni Visconti (qui courait chez Quick-Step, ndlr) était leader et avait sauté dans une côte. Moi, j’avais Levi Leipheimer (deuxième leader chez Astana, ndlr) qui était tombé. Donc j’ai fait descendre deux coureurs pour ramener Levi, et en même temps Visconti. Alberto était fâché contre moi. Seulement, j’ai évité quatre jours de travail pour mon équipe. » C’est là tout le rôle de l’encadrement, qui doit aussi gérer, parfois, l’ambition dévorante de leaders fougueux. « Ce n’était pas facile avec Contador, poursuit Gallopin. Il était pressé d’avoir le maillot rose, il ne comprenait pas. Je lui ai dit : ‘Tu veux le maillot ou tu veux gagner le Giro ? Si tu veux gagner, tu l’auras à un moment ou à un autre, mais pour l’instant je préfère qu’on reste comme ça.’ Il n’était pas content mais bon… »

Choisir son moment, choisir son coureur

Hormis un départ en contre-la-montre, revêtir le maillot de leader dès le premier jour est rarement une bonne nouvelle pour un favori. En vérité, il faut repousser au plus tard la prise des rênes du classement général. Dans le cas contraire, lâcher le plus vite possible ce fardeau qui vous empêche de récupérer. Entre le podium, les sollicitations médiatiques, les fans, le « malheureux » élu se voit perdre une heure avant de rentrer à son hôtel, où il peut commencer les premiers soins. Petite subtilité cependant : il faut savoir donner le maillot à la bonne personne. Le choix du coureur va dicter le ton de la course dans les étapes suivantes. « C’est une question de filtrage, soutient Legeay. Il ne faut pas laisser de bons grimpeurs partir devant, il faut qu’il y ait deux, trois coureurs, et là c’est facile de contrôler. »

Une erreur et l’on se retrouve dans la situation du Tour de France 2006, finalement revenu à l’heureux Oscar Pereiro, sous-estimé par les favoris. Le leader temporaire ne doit donc pas être trop fort. Ni trop faible. Il faut qu’il soit capable de défendre sa position et qu’il soit entouré d’une équipe solide, qui va tenir la course. « Je n’aurais pas donné le maillot à une équipe qui va laisser filer la course le lendemain, prévient Alain Gallopin. Sur la Vuelta 2008, je savais que Cofidis avec Chavanel, Lampre avec Ballan ou Euskaltel avec Egoi Martinez étaient des équipes sérieuses. » Là encore, Astana, qui avait pris le maillot par l’intermédiaire de Levi Leipheimer, s’en était débarrassé avant qu’Alberto Contador ne le reprenne à huit jours de Madrid. Cette année sur le Giro, une équipe comme UAE Emirates est un atout majeur pour l’ancien leader Roglic. Conti n’est pas là pour gagner le Giro et va donc se donner corps et âme pour passer une journée de plus en rose.

Pour le Slovène, la première semaine a donc été idéale. Il s’est rassuré, a rassuré son équipe, et Jumbo-Visma n’a pas trop travaillé, bien aidée par les équipes de sprinteurs qui ne comptaient pas laisser les échappées aller au bout. Mentalement, le collectif est donc au beau fixe, et ces quelques jours passer avec le maillot rose n’ont pas non plus été une mauvaise chose. « C’est important au niveau psychologique, retient Legeay. On est attentif, on court devant, ça décuple les forces pour tout le monde. » Désormais, Primoz Roglic peut observer Valerio Conti se battre pour conserver la tunique. Il n’aura qu’à être là quand l’Italien craquera, pour récupérer son paletot et, cette fois, le conserver jusqu’à Vérone.

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