Ce mercredi entre Albertville et la Rosière, les coureurs emprunteront quelques lieux bien connus du Tour à l’image de Bourg-Saint-Maurice ou du col de Cormet de Roselend. Des contrées par lesquelles la Grande Boucle était déjà passée en 1996, lors d’une étape entre Chambéry et les Arcs aux rebondissements multiples. Retour sur une étape de légende.

Sous les colères du ciel

Départ des Pays-Bas, et une question brûle toutes les lèvres : Miguel Indurain va-t-il réussir la passe de six ? Va-t-il devenir le premier cycliste de l’histoire à atteindre ce chiffre jusqu’alors inexploré par les aventuriers ceints du maillot jaune ? Anquetil, Merckx, Hinault, tous ont laissé le compteur bloqué à cinq. L’Espagnol veut surpasser le record : foncièrement, il n’y a aucune raison qu’il n’y arrive pas. L’expérience, l’équipe, la forme : tout semble se mettre harmonieusement en place. En attendant, il faudra traverser sans encombres la première semaine, de S’Hertegenbosch aux Alpes, en passant par la Picardie et l’Est de la France. Le temps que les baroudeurs comme Stéphane Heulot ou Cyril Saugrain, et les sprinteurs comme Fréderic Moncassin ou Mario Cipollini se mettent en évidence. Le premier contact avec la montagne se fait entre Arc-et-Senans et Aix-les-Bains. Sous le déluge, c’est le Hollandais Michael Boogerd qui l’emporte.

L’image d’un homme triomphant sous la pluie, c’est le quotidien des coureurs depuis le début de ce Tour. Les conditions météo depuis le départ sont exécrables : pluie, vent, froid attendent les coureurs tous les jours. C’est donc dans un état de fatigue assez prononcé que le peloton aborde la première grande étape alpestre, entre Chambéry et les Arcs. Au menu du jour, le col de la Madeleine, le Cormet de Roselend et la montée finale vers la station des Arcs. Un profil sévère, le premier de trois journées qui s’annoncent décisives pour le général. Sous un temps toujours aussi capricieux, cela s’annonce corsé. Les défaillances pourraient être légion. Cela ne tarde pas : Laurent Jalabert, outsider présumé de ce Tour, au regard de son année 1995, explose dès les premiers kilomètres du col de la Madeleine. Portant sa croix tel un pénitent, il ralliera l’arrivée avec pratiquement 13 minutes de retard, une grosse désillusion.

Chaos à tous les étages

Le maillot jaune est lui aussi en mode souffrance en ce 6 juillet. Vaincu par une tendinite, Stéphane Heulot, échappé heureux sur les routes du Lac de Madine, voit son aventure dorée s’arrêter sur les pentes du Cormet de Roselend. En larmes, le coureur de Gan est alors loin d’imaginer qu’il ne sera pas l’un des seuls malheureux du jour. Dans la descente détrempée vers Bourg-Saint-Maurice, les miracles succèdent aux frayeurs : Alex Zülle, puis Johann Bruyneel quelques instants plus tard, partent dans le ravin. L’image des deux hommes sortant des ténèbres, le maillot maculé de boue et repartant coûte que coûte est saisissante. Puisque les miracles décident de se produire ce jour-là, le dernier, heureux cette fois-ci, est à mettre au crédit de Luc Leblanc. Le champion du monde 1994, sortant d’une saison blanche et noire à la fois, entre ennuis de santé et l’affaire dite du « Groupement », se cabre sur les pédales dans la montée finale. Tout en force, le voici qui vient rallier les Arcs vainqueur. Un coup de flèche au destin serait-on tenté de dire.

Mais l’improbable se produit derrière. Jusqu’à alors bien dans le rythme, un homme de la Banesto est en perdition. L’image est insensée, inouïe : Indurain décroche. Victime d’une sévère fringale, le champion espagnol affiche pour la première fois le rictus de la souffrance mêlé à l’abdication. Chose impensable quelques minutes plus tôt. Les forces s’envolent, ses adversaires aussi. Au total, Indurain débourse quatre minutes et dix-neuf secondes sur la ligne d’arrivée. Sauf renversement improbable, le Tour est perdu. Car Berzin, Riis, Olano, Virenque ou encore Ullrich n’ont pas demandé leur reste. A coups de dixièmes de secondes, voici le Russe de la Gewiss porteur du maillot jaune. Un leader éphémère avant la prise de pouvoir du Danois Bjarne Riis. Indurain, quant à lui, continuera pour l’honneur son dernier Tour de France avant de prendre sa retraite à la fin de l’année. Une page s’est tournée dans les Alpes. Pour le plus grand bonheur de ses adversaires. Un petit bonheur qu’auront aussi connu Eddy Merckx et Bernard Hinault. Leur record ne sera pas battu cette année. Et tient encore aujourd’hui.

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