Vainqueur d'une étape en solitaire sur la dernière Vuelta, Stefan Denifl risque de ne pas être de la partie en 2018 - Photo Gomez / Unipublic
Interview
7 février 2018

Denifl : « On espérait vraiment aller sur le Tour de France »

Vainqueur d’étape sur la Vuelta en septembre dernier, Stefan Denifl a permis à Aqua Blue Sport de décrocher le plus beau succès de sa jeune histoire. L’Autrichien, leader de la formation irlandaise et qui débutera sa saison ce week-end, sur le Trophée Laigueglia, espère confirmer en 2018, mais la difficulté d’obtenir des wild cards pour les grands tours contrarie les plans du grimpeur de 30 ans. Interrogé par la Chronique du Vélo, Stefan Denifl évoque ses succès, ses déconvenues et se projette un peu sur les Championnats du Monde qui auront lieu cet automne à Innsbruck, au cœur de son Tyrol natal.

Sur la dernière Vuelta, vous avez vécu l’ivresse de la victoire, mais cela n’a pas été la seule émotion forte vécue durant l’épreuve car quelques jours plus tôt, le bus de votre équipe a été incendié par un pyromane. Comment avez-vous réagi quand vous avez appris cette nouvelle ?

Je me souviens m’être réveillé vers neuf heures. Je regarde mon téléphone et, voyant les photos du bus, je me suis dit : « Qu’est ce qui se passe ? » Sur le coup, mon premier réflexe a été de vérifier si j’avais bien pris mes chaussures avec moi. Avec l’expérience, j’avais appris à ne jamais laisser mes chaussures et mon casque dans le bus parce qu’on ne sait jamais ce qui peut se passer… Après, je me suis demandé pourquoi le bus avait pris feu avant d’apprendre qu’un homme avait posé un matelas enflammé sous l’arrière du bus.

Vous avez eu peur pour votre sécurité et celle de l’équipe ?

Non. C’est arrivé par malchance. D’autres autocars avaient été ciblés. Ce gars avait un problème avec ça. Maintenant, on peut en rire. Pour être honnête, il faut bien reconnaître que l’incendie du bus a été une grosse publicité pour l’équipe. C’était hallucinant de voir le nombre de tweets, de posts Facebook et d’articles qui ont parlé de ça. Si nous n’avions pas gagné d’étape par la suite, cela aurait été l’événement le plus marquant de notre Vuelta.

Après cette péripétie, vous parvenez à gagner la 17e étape en solitaire. Vous avez alors dit que vous « attendiez depuis le début de la Vuelta pour ce jour », pourquoi avoir ciblé cette étape ?

« Avec le recul, je suis encore plus fier de cette victoire car le peloton ne nous a pas laissé partir et a roulé à fond derrière nous. Alberto Contador et d’autres voulaient gagner cette étape, ce qui rend ma victoire encore plus impressionnante. »

Stefan Denifl

Je dois reconnaître que je ne visais pas la 17e étape en particulier mais plus la dernière semaine. En juillet, j’ai remporté le Tour d’Autriche donc j’étais en bonne forme, mais mon fils est venu au monde quelques semaines avant le départ de la Vuelta, donc je ne m’entraînais pas énormément. La première semaine n’était pas simple pour moi, mais au fil des jours, je me sentais de mieux en mieux. En plus, je ne suis pas tombé une seule fois donc je n’ai pas laissé d’énergie en route. Arrivé au second jour de repos, je voyais dans quel état était les autres et je me suis dit que je n’avais jamais été aussi frais à ce stade d’un grand tour. Il y avait quatre étapes avec de la montagne, je m’étais dit qu’il fallait prendre l’échappée sur l’une d’entre elle. Ça a marché du premier coup.

Dans cette échappée, vous vous retrouvez avec des coureurs confirmés comme Julian Alaphilippe ou Dani Moreno. Vous êtes le seul d’une équipe invitée dans ce groupe de six. Dans ces cas là, ressent-on un complexe d’infériorité ?

À aucun moment. Dans mon cas, c’est un peu différent car j’ai déjà été dans des grosses équipes. Et sur l’ensemble de la Vuelta, les autres équipes nous ont toujours respecté. De toute façon, c’était important d’avoir un groupe d’échappés aussi fort pour aller au bout. Avec le recul, je suis encore plus fier de cette victoire car le peloton ne nous a pas laissé partir et a roulé à fond derrière nous. Alberto Contador et d’autres voulaient gagner cette étape, ce qui rend ma victoire encore plus impressionnante.

L’étape se terminait par la terrible ascension de Los Machucos (7,2 km à 8,7 % de moyenne et des passages à 25 %), comment peut t-on grimper de telles pentes à une telle allure ?

Tout le monde redoutait cette ascension. L’Angliru est connu de tous, mais ce sommet, on n’en avait vu que des photos. Avec la pente et la pluie ce jour là, les mécanos ont dû nous proposer des braquets différents. J’ai vraiment essayé de me focaliser sur mon ascension et garder la même allure. Quand Alaphilippe et Moreno ont attaqué, je me suis dit : « Vous êtes sérieux les gars ? Il y a 7 kilomètres d’ascension, c’est long. Stefan, tu dois patienter et garder ton allure jusqu’au bout. » C’était mon plan pour ce col : vite, sans jouer avec ses limites. L’avantage, c’est qu’il y avait des parties presque planes qui m’ont permis de récupérer un petit peu.

Cette tactique fonctionne pour se défaire des autres échappés, mais derrière, Alberto Contador revenait comme une balle et les favoris s’agitaient…

Les deux derniers kilomètres, l’ascension était un peu moins rude. J’ai su qu’Alberto revenait. Je me répétais alors : « Stefan ! Stefan ! C’est ta chance, tu dois là saisir, tu ne peux pas la laisser filer. » Sur les dernières portions, il n’y a plus de calcul, j’étais à fond et finalement, ça a marché. Quand tu franchis la ligne d’arrivée, c’est le meilleur moment de toute l’étape. Tu lèves tes bras et le monde entier se fige autour de toi. Ensuite, tout le monde vient te voir, mais cet instant, c’est quelque chose d’unique. Gagner sur un grand tour, tous les cyclistes rêvent de vivre un moment pareil, je suis ravi de faire partie du club.

En 2018, Denifl aura en tête un gros rendez-vous : les Mondiaux en Autriche – Photo Karen M. Edwards

Avec cette victoire sur la Vuelta et votre succès sur le Tour d’Autriche, est-ce qu’on peut vous considérer comme le leader de l’équipe Aqua Blue Sport ?

Oui on peut dire ça. Adam Blythe reste notre spécialiste du sprint, mais sinon, on devrait partager ce rôle avec Larry Warbasse, champion des États-Unis et vainqueur d’étape sur le Tour de Suisse. J’aurai toute ma liberté cette année, mais je veux aussi que les plus jeunes puissent progresser. C’est une part importante de mon rôle dans l’équipe.

Avant Aqua Blue Sport, vous faisiez partie de l’équipe IAM qui a fermé ses portes en 2016. Qu’avez-vous ressenti quand Michel Thétaz a annoncé au cours du printemps la disparition de l’équipe en fin de saison ?

Nous savions tous que l’équipe pouvait s’arrêter. Le propriétaire avait été réglo avec nous en nous prévenant. Ce n’était donc pas une grosse surprise. Nous espérions tous que l’équipe trouve un nouveau sponsor, mais ça n’a pas été le cas. Évidemment, c’était triste car nous formions une belle équipe. Avec le temps, je me dis que je n’ai pas à me plaindre car j’ai retrouvé une bonne équipe.

En revanche, vous dépendez désormais des invitations accordées par les organisateurs pour participer à des épreuves du World Tour. Quelles courses espérez vous disputer cette année ?

Cette année c’est un peu compliqué car il y a des nouvelles équipes en France et en Espagne. C’est bon pour le cyclisme, mais ça devient plus difficile d’obtenir des invitations. Notre équipe espérait vraiment aller sur le Tour de France, mais ça n’a pas fonctionné. C’est dommage, on voulait vraiment y être. Le Giro, c’est différent avec Israel Cycling Academy et le départ en Israël. Nous aimerions être de nouveau sur la Vuelta, ça m’irait particulièrement bien en tant que préparation pour les Championnats du monde en Autriche.* Par ailleurs, j’aimerais pouvoir retourner sur le Tour de Suisse, le Tour d’Autriche – qui passera dans mon village natal – et pourquoi pas le Tour de Californie. On est encore dans l’attente, mais j’espère retrouver un programme similaire à celui que nous avons eu l’année dernière.

Étant originaire du Tyrol, on imagine que vous connaissez assez bien le parcours de l’épreuve en ligne des Championnats du Monde d’Innsbruck. Qu’en pensez vous ?

« En Autriche, nous avons environ une douzaine de coureurs dans des équipes World Tour ou Continental Pro, c’est deux fois plus qu’il y a dix ans. Le cyclisme se développe bien donc un médaillé mondial, c’est envisageable. Le mieux serait cette année. »

Stefan Denifl

La course va être difficile, c’est un des parcours les plus durs qu’on ait vu au cours des trente dernières années. Je m’entraîne sur la plupart des routes empruntées, elles sont idéales pour la course. Comme c’est au cœur de l’Europe, beaucoup de spectateurs pourront s’y rendre. C’est une épreuve pour tous les grimpeurs, je suis curieux de voir ce que ça va donner. Peter Sagan a dit qu’il allait perdre quelques kilos pour tenter le coup, mais ça va être compliqué pour lui. Ça ressemble pas mal au Tour de Lombardie. Un vainqueur sur le Tour de Lombardie comme Vincenzo Nibali peut y arriver. Il est mon favori pour ces Mondiaux.

Gagner le maillot arc-en-ciel dans votre région natale, c’est seulement un rêve ou c’est envisageable ?

(Rires) Ça serait incroyable. Si j’ai les mêmes jambes que sur la 17e étape de la Vuelta, je dirais que c’est réaliste, mais sur une course d’un jour, tout peut se passer. Je dirais que si je me classe dans les dix ou quinze premiers, je serais déjà content. Mieux, ça serait un rêve. En tout cas, je vais me préparer au mieux et nous verrons bien. Je peux vous assurer que ça sera une course très dure.

Cela peut paraître surprenant, mais l’Autriche n’a jamais remporté de médaille sur l’épreuve-reine des Championnats du Monde. Un Autrichien peut-il y parvenir dans un futur proche ?

Je crois qu’on a eu des médailles chez les juniors, les espoirs et sur le contre-la-montre par équipes par le passé, mais en effet, aucune sur la course en ligne. J’ai envie de dire que c’est possible car beaucoup de jeunes sont en train de percer en Autriche. Nous avons environ une douzaine de coureurs dans des équipes World Tour ou Continental Pro, c’est deux fois plus qu’il y a dix ans. Le cyclisme se développe bien donc un médaillé mondial, c’est envisageable. Le mieux serait cette année.

* La liste des équipes invitées sur la Vuelta n’a pas été officiellement dévoilée, mais les premières indications laissent à penser qu’Aqua Blue Sport ne sera pas sélectionnée. Les Irlandais pourront cependant disputer un monument pour la première fois car ASO leur a accordé une invitation pour Liège-Bastogne-Liège.

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4 Commentaires sur "Denifl : « On espérait vraiment aller sur le Tour de France »"

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chris83
chris83

Gros problème pour les équipes continentale pro: elles sont 27 pour 12 places dont la plupart sont déjà retenues par les italiens, les français et désormais les espagnols.
Si les 18 équipes pro ne faisaient chacune que 2 grands tours par saison , ça règlerait la question. Après tout, la plupart n’alignent qu’une équipe réserve au moins sur un Tour. Sauf que toutes voudront faire le Tour de France.

LC
LC

Super itw d’un super coureur :) vraiment dommage que Aqua ne fasse aucun GT… mais tant qu’on n’augmentera pas le nbr d’équipes invitées ce sera comme ça. 1 équipe étrangère invitée sur chaque gt cette année (dont Israel sur le giro et Cof qui est sponsor sur la vuelta)

henri
henri

il est logique que les GT favorisent les equipes de leur pays, donc guere de place pour les contis etrangeres qui auront donc dans l’avenid du mal a exister, sauf en belgique ou il y a les classiques

DomdeLyon
DomdeLyon

Bel interview ! C’est en effet vraiment dommage que des coureurs comme Denifl n’aient pas la chance (et ce sera en effet de plus en plus difficile si les règlements ne changent pas) d’exprimer leurs talents et leurs tempéraments sur les grands tours. Ce sont ces très bons coureurs (et ces équipes « modestes ») qui peuvent rendre les étapes un peu plus attrayantes et mouvementées puisqu’ils n’ont rien à perdre et tout à gagner… La preuve ; c’est tellement sympa quand l’un d’eux arrive à en gagner une belle, comme Denifl sur la Vuelta !… Comme c’était aussi le cas, entre autre, pour les coureurs de l’armée de terre qui ont malheureusement été traités avec le plus grand mépris…