Les stars de sa jeunesse s’appellent Sean Kelly et Stephen Roche. En 1992, Darren Tulett est même au sommet de l’Alpe d’Huez pour voir Andy Hampsten s’imposer. Quelques années plus tard, journaliste pour l’agence américaine Bloomberg, il écrit sur l’affaire Festina. Après ça, il couvrira les années Armstrong. Il se rappelle de la victoire de son compatriote David Millar, sur le prologue du Tour 2000 : c’est la première fois qu’il était sur place. Mais il rigole surtout en se remémorant qu’il était le seul envoyé spécial de son média, à l’époque. « C’était avant les GPS, chaque soir je sortais la carte en papier dans la bagnole pour chercher la ville où j’allais dormir », dit-il avec un sourire aujourd’hui. Une vingtaine d’années plus tard, le journaliste britannique a toujours un regard très avisé sur le cyclisme. Il nous a parlé du Tour et des Sky, surtout, mais ses connaissances sont bien plus élargies. Fut un temps, il s’est même retrouvé sur le Circuit de la Sarthe, c’est dire.

Comment vous êtes-vous retrouvé à couvrir le Tour de France ?

J’étais basé à Paris pour Bloomberg, j’écrivais de temps en temps sur le vélo et j’ai dû écrire sur le Tour 1998. Ensuite j’ai tenté de convaincre mes patrons de me laisser couvrir le Tour, et il y avait une opportunité pour Bloomberg avec le phénomène Armstrong. En 1998, il fait quatrième de la Vuelta et vise le Tour en 1999. Alors avec le recul on rit jaune, mais à l’époque, on pensait que c’était Armstrong qui allait sauver le vélo. C’est le « feel good story » dont tout le monde a besoin après ce qu’il s’est passé en 1998, où on a compris que tout le monde trichait plus ou moins. Alors moi qui travaille pour les Américains, je vends cet angle la et j’ai le feu vert pour couvrir le Tour.

Quelle était votre relation avec lui ?

Justement, j’ai une chance inouïe parce que vu que je travaille pour une agence américaine, j’arrive à avoir un entretien avec lui en tête à tête deux semaines et demi avant le Tour. Mes employeurs sont bien contents d’avoir cette histoire qui est une belle histoire, surtout pour ceux qui ne connaissent pas le vélo. Après ça je descends au Futuroscope, j’arrive au centre de presse et les gens d’ASO me disent : « Oh Darren, tu fais quoi ce soir ? » Moi je me dis ça démarre bien, il va y avoir une soirée, ils veulent m’inviter (rires). Mais en fait ils me disent qu’Armstrong veut faire sa conférence de presse le jour-même et que le traducteur n’arrive que le lendemain, donc ils me demandent si je veux bien faire la traduction de sa conférence de presse. J’accepte et je me retrouve sur scène avec Armstrong pour traduire à la presse mondiale. Lui comprend à ce moment-là, parce qu’il comprend le français, que je connais le vélo et que je traduis correctement. A partir de là, j’ai un contact privilégié avec lui, il me fait confiance.

Par la suite, quand il a un message à passer en Europe, il m’appelle donc directement. Dans les bureaux de Bloomberg à Paris, à plusieurs reprises je disais à mes collègues : « Chut, j’ai Lance Armstrong au téléphone » (sourire). Ça le faisait quand même. J’ai donc eu cette proximité, sans jamais être totalement convaincu non plus parce que petit à petit des histoires sont sorties. J’ai eu la chance de passer du temps en tête à tête avec lui et j’ai pu voir à quel point il était manipulateur.

« Pour lui (Armstrong) c’était ‘marche ou crève’. Soit il trichait comme tout le monde, soit c’était la fin de sa carrière. Alors je ne pardonne rien mais je comprends très bien ce qu’il voulait dire. […] Dans sa tête, il se convainc que prendre la même chose que tout le monde, ce n’est pas tricher. Quelque part il est dans un délire mais il y croit. »

– Darren Tulett

Vous vous en rendiez compte pendant vos interviews ?

En vérité, je m’en suis surtout rendu compte avec le recul. Parce qu’il était impressionnant quand même, pas très grand par la taille mais grand par la personnalité, le charisme. Je me souviens avoir été le voir au Circuit de la Sarthe une fois, avec un journaliste du Monde. On se retrouve tous les deux dans sa chambre d’hôtel pour une interview, donc on lui pose des questions sur le fait que son nom revient de plus dans des histoires de dopage. Et je me souviens comment il te fixe, les yeux dans les yeux. T’es à deux mètres de lui, il est assit sur son lit et il te sort : « Darren, tu me connais, après tout ce que j’ai vécu, après mon cancer, tu penses vraiment que je vais mettre quelque chose dans mon corps qui pourrait me rendre malade à nouveau ? Avec tout ce que j’ai supporté ? » Il te dit ça les yeux dans les yeux, avec ses yeux bleus de texan, durs.

Et ça vous convainc sur le moment ?

Oui, bien sûr. C’est hyper dur d’avoir des relations humaines avec quelqu’un qui te ment. Il te regarde dans les yeux, il a une personnalité hyper forte, il est très, très charismatique. Dans sa tête il croit ce qu’il dit. Pour lui c’était « marche ou crève ». Soit il trichait comme tout le monde, soit c’était la fin de sa carrière. Alors je ne pardonne rien mais je comprends très bien ce qu’il voulait dire. S’il ne trichait pas comme les autres il n’allait pas gagner, alors qu’il était plus fort que les autres. Dans sa tête, il se convainc que prendre la même chose que tout le monde, ce n’est pas tricher. Quelque part il est dans un délire mais il y croit. C’est comme ça que je me le suis expliqué avec un peu de recul.

Pour parler de cette année, l’avant-Tour a été marqué par l’affaire Froome. Est-ce qu’on en a parlé au Royaume-Uni, ou le parcours de l’Angleterre à la Coupe du Monde a éclipsé le Tour ?

Il y a eu un peu de ça peut-être, mais l’affaire Froome a fait grand bruit en Angleterre quand même. On ne dit pas, parce qu’il est Britannique, on n’en parle pas. Au contraire, c’est même la presse britannique qui a vraiment poussé pour avoir plus de lumière sur cette affaire. On n’aime pas en Angleterre l’idée d’un champion sali. On veut la vérité, savoir si on peut avoir confiance. Alors le fait que l’histoire traîne et qu’on n’ait toujours pas une conclusion claire a pas mal déçu le public anglais.

Depuis quelques jours, Froome est pas mal chahuté par le public français. Est-ce qu’une partie du public anglais l’a lui aussi lâché ?

« Les commentateurs ne disent pas, évidemment, que les Sky sont des tricheurs. Mais par leurs commentaires peu enthousiastes, ils ouvrent la porte à une suspicion, qui est relayée ensuite par le spectateur français qui sera sur la route le lendemain et ira huer, pisser ou cracher sur les coureurs. »

– Darren Tulett

Lâché peut-être pas. Mais on a le droit de se poser des questions, c’est sûr. Parce que cette décision a été longue à venir, parce qu’on a le verdict 24 heures après qu’ASO dise qu’il n’est pas le bienvenu. Et parce qu’on aimerait une décision plus nette. J’en veux personnellement aux instances qui ont pris si longtemps pour prendre une décision qui n’en est pas une, et qui de fait a créé cette ambiance sur le Tour. Parce que de son côté ASO a été très clair. Christian Prudhomme a dit que si l’affaire Froome n’était pas résolue, il n’en voudrait pas sur le Tour, afin d’éviter ce qu’on a vu ces derniers jours. Mais les instances n’ont pas suivi et c’est à cause d’elles qu’on se retrouve dans cette situation.

Froome au final est presque victime de ces lenteurs. On peut dire que c’est à cause de ses avocats, qui ont fait traîner, mais il faudrait un système plus transparent, plus rapide. Ça ne rime à rien comme ça. Pour l’instant il n’est coupable de rien hormis d’avoir été contrôlé anormalement. Pour les gens qui ne suivent pas beaucoup le vélo, quand tu entends « tricheur », « dopé », c’est facile de se tromper sur ce qu’il se passe. Celui qui ne suit que le Tour est convaincu que Froome est un dopé. Pour l’instant, il a le droit de courir, mais à cause de cette lenteur, de la mauvaise presse aussi, on est dans cette situation de défiance entre le public français et toute l’équipe Sky. Et ce que je n’aime pas personnellement, ce sont les commentaires… (Il se reprend) J’entends beaucoup, à la télé… (Il cherche ses mots)

Comme si Froome l’avait mérité ?

Les commentateurs ne disent pas, évidemment, que les Sky sont des tricheurs. Mais par leurs commentaires peu enthousiastes, ils ouvrent la porte à une suspicion, qui est relayée ensuite par le spectateur français qui sera sur la route le lendemain et ira huer, pisser ou cracher sur les coureurs. Pour moi c’est une responsabilité journalistique qui devrait être mise en cause. Ils sont en train de se plaindre que l’équipe Sky domine la course. Alors beaucoup de supporters de vélo peuvent s’en plaindre, pourquoi pas. Mais quand on regarde l’histoire, il y a très peu d’années où il n’y a pas une équipe qui domine. Malheureusement, ce n’est pas une équipe française en ce moment, donc ça change le point de vue. Mais quand c’était l’équipe ONCE de Laurent Jalabert, on entendait moins ce genre de commentaires qui disent : « Oh, c’est terrible, ils ont tué le suspense, c’est terrible pour le vélo. »

Parce qu’en plus en ce moment, on parle de Thomas comme si c’était impossible qu’un pistard puisse grimper. Mais les mêmes gens n’ont rien dit quand Jalabert, ancien sprinteur, gagne la Vuelta ! Donc Jalabert lui-même, qui nous a fait vibrer dans les années 1990 et qui est à la télé, pourrait le rappeler. Il devrait dire qu’on peut changer de morphologie et de profil quand on est coureur. Surtout que Geraint Thomas, il fait le Tour en 2007, ce n’est pas comme s’il arrivait de nulle part. On connaît son parcours, il a été en construction, puis il gagne Paris-Nice en 2016, il va sur le Giro comme leader… Je suis beaucoup moins choqué de le voir faire ce qu’il fait qu’une partie des commentateurs français. C’est une espèce de malhonnêteté qui me frappe et me déçoit.

« On nous fait croire que les Britanniques trichent, mais Bardet et Dumoulin finissent à deux ou trois secondes. Alors ça veut dire quoi ? Les Britanniques trichent pour gagner par deux ou trois secondes ? »

– Darren Tulett

Vous y voyez de l’injustice ?

Regardez en 2014, quand Nibali gagne le Tour. Il domine mais on lui trouve un certain panache. Et derrière, il y a Péraud qui finit deuxième, à 37 ans. Est-ce qu’il y a un mec en France qui a dit : « Péraud à 37 ans qui fait deuxième, n’est-ce pas un peu suspect ? » Non, car on est en France et on veut que le Français réussisse. Je comprends tout à fait, mais il faut être un peu plus honnête. Cette année, sur la première étape où Sky prend le maillot, on a droit directement aux commentaires du genre : « Sky assomme le Tour. » Est-ce que le Tour est déjà fini ? Dumoulin est encore à moins de deux minutes, et c’est le meilleur rouleur du peloton.

En revanche, en même temps qu’ils nous font croire que tout ça est suspect, ces personnes ne disent rien quand dans l’Alpe d’Huez, Bardet et Dumoulin arrivent avec Froome et Thomas. On nous fait croire que les Britanniques trichent, mais Bardet et Dumoulin finissent à deux ou trois secondes. Alors ça veut dire quoi ? Les Britanniques trichent pour gagner par deux ou trois secondes ? Evidemment, ça ne rime à rien et Bardet réussit à être avec eux alors qu’il n’a aucun équipier pendant que les Sky sont à plusieurs. Je trouve tout ça un peu malhonnête. Moi aussi j’aimerais bien que Bardet gagne, mais il faut être honnête, ne pas faire croire aux gens qu’un type comme Thomas est forcément suspect quand il bat un coureur français par trois secondes.

Que vous inspirent les sifflets en haut de l’Alpe d’Huez ? Huer est quelque chose de normal en foot, doit-on vraiment le condamner dans le vélo ?

Le stade de foot est un exutoire, les gens y vont pour crier ce qu’ils ne peuvent pas crier dans la rue. Il y a des racistes qui viennent huer des joueurs africains, parce que dans un stade tu arrives à le faire même si c’est censé être interdit… Et le Tour de France est le plus grand stade du monde, tu peux dire que tu n’aimes pas quelqu’un, même jeter quelque chose sur lui, et dans neuf cas sur dix personne ne te dira rien, malheureusement. Je comprends qu’on puisse huer un adversaire. Mais, sans vouloir donner des leçons, si tu vas voir un évènement sportif, tu n’es pas là non plus pour taper ou pousser quelqu’un, interférer avec la course. On a perdu Nibali à cause de ça et c’est bien triste.

Vous comprenez ces sifflets ?

Je comprends qu’on puisse se poser des questions sur l’équipe Sky comme sur toutes les équipes qui gagnent. Le vélo étant ce qu’il est, quand tu gagnes une course, tout le monde se demande si tu as triché. Dans ce sport, quelque part, tu as intérêt à finir deuxième, comme ça personne ne te posera de questions. J’aimerais bien voir un français finir premier, voir si on se posera les mêmes questions. C’est trop facile de tomber sur ceux qui gagnent. J’espère de tout mon cœur qu’un gars comme Geraint Thomas, que j’admire, gagne de façon honnête, et j’en suis plus ou moins convaincu quand même parce que je le suis depuis longtemps et je sais ce qu’il nous a montré par le passé. On peut penser que je suis naïf, mais à ce moment-là à chaque fois que quelqu’un gagne une course, on ne peut pas le croire.

« Ca fait partie du sport d’avoir des adversaires, d’aimer les battre et d’aller boire un coup avec eux après. Il faut juste savoir où mettre la ligne et ne pas dépasser certaines limites. Les commentateurs doivent faire attention, parce que je pense que c’est eux, justement, qui donnent le ton. Tu peux être pour les Français sans être forcément être contre les autres. »

– Darren Tulett

Est-ce que quand Sagan gagne régulièrement, on doit se demander si ce n’est pas suspect ? Non. Il faut des champions. Avec l’état d’esprit d’aujourd’hui, qu’est-ce qu’on aurait dit de Bernard Hinault ? Il gagnait le Tour d’Italie puis le Tour de France, et même Paris-Roubaix. Parce que c’était le plus fort. Est-ce que tous les ans dans le tennis, les gens se disent que Nadal et Federer, c’est suspect ? Que Federer, il fait un break de six mois, qu’il revient et qu’il gagne ? Non, les gens ne se posent pas ces questions-là. Dans le vélo, il y a eu des histoires et malheureusement, ce sport continuera à vivre dans cette suspicion qui entourera chaque vainqueur de course.

Après la victoire de Sagan à Valence, vous disiez ironiquement sur Twitter : « Heureusement qu’il n’est pas chez Sky ». Vous avez l’impression qu’il y a un sentiment anti-Sky en France ?

C’était pour envoyer un message à France Télévisions, qui est dans la déprime à chaque fois que Sky gagne une étape. L’anti-Sky existe et c’est normal. Il y a aura toujours des antis. La France n’est pas épargnée par la xénophobie, le racisme. Il peut y avoir parfois des sentiments anti-étrangers.

Que disent les Anglais de l’accueil qui est réservé à l’équipe Sky ?

Les Anglais gardent de la distance par rapport à ça, il n’y a pas vraiment eu de bruit pour l’instant, même si on en a parlé lorsque Thomas s’est fait siffler à l’Alpe d’Huez. On ne dit pas que les Britanniques sont propres et que les autres trichent, mais quand un grand coureur réussit quelque chose, on n’a pas envie qu’il soit tout de suite mis en doute et hué par le public, avant de savoir quoi que ce soit.

Froome jouit-il toujours d’un déficit de popularité en Angleterre ? On a souvent fait la comparaison avec Wiggins…

Oui, il n’est pas aussi populaire que l’était Wiggins. Parce que Wiggins, c’est un « lad » comme on dit en Angleterre. Un type issu de la classe ouvrière avec qui tu peux t’imaginer boire trois ou quatre pintes, qui aime la musique britannique. Il est plus de « chez nous » entre guillemets que Froome, qui habite Monaco, qui n’est pas très présent sur le sol anglais. Et c’est dur pour lui parce que plus charmant que Froome, plus poli que lui, ça n’existe pas dans le peloton. Il a toujours été respectueux envers tout le monde, ça a été un ambassadeur plutôt formidable. Mais les Britanniques ont du mal à être très chaleureux avec lui, même si les gens qui suivent le vélo savent que c’est un grand champion. Si Thomas gagne le Tour, il se rapprochera de ce qu’était Wiggins, c’est quelqu’un de plus proche du public anglais. Un pistard, deux fois champion olympique, en plus à domicile en 2012.

Cette suspicion permanente, surtout en France, est-ce pour vous du chauvinisme presque inconscient, on se dirait que si Bardet n’arrive pas à gagner, c’est que les autres trichent ?

Je pense, oui. En même temps je le comprends, les Français et les Anglais, on est rivaux depuis des siècles. Regardez ce qu’il se passe lors d’un match des VI Nations à la télé, les commentateurs supportent la France, ils sont chauvins, ils veulent que la France batte les Anglais, qui se feront appeler les « rosbeefs » à un moment donné. Evidemment, je comprends tout ça, ça fait partie du sport d’avoir des adversaires, d’aimer les battre et d’aller boire un coup avec eux après. Il faut juste savoir où mettre la ligne et ne pas dépasser certaines limites. Les commentateurs doivent faire attention, parce que je pense que c’est eux, justement, qui donnent le ton. Tu peux être pour les Français sans être forcément être contre les autres.

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