Il y a un mois, on insistait sur le caractère inédit de la victoire d’Egan Bernal sur les Champs-Elysées, lui qui restera à tout jamais le premier colombien vainqueur d’un Tour de France. Mais un peu plus de trente ans avant lui, une autre légende du cyclisme sud-américain avait ouvert la voie, sur les routes du Tour d’Espagne. Retour sur la victoire du pionnier Lucho Herrera, en 1987.

Le rouleau compresseur colombien

Au départ de la Vuelta 1987, Luis « Lucho » Herrera est tout sauf un inconnu. Révélé au grand public sur le Tour de France, ses qualités de grimpeur ont fait merveille : trois victoires d’étapes, dont l’une au sommet de l’Alpe d’Huez, et un maillot à pois en 1985. Pour le reste, le bonhomme se contente d’un palmarès centré sur des épreuves nationales, à savoir le Tour de Colombie et la Classico RCN. Une seule fois, Luis Herrera s’aventure sur la Vuelta, en 1985, comme tête d’affiche de l’équipe Varta – Café de Colombia. Mais il abandonne à mi-épreuve dans l’anonymat. En 1987, donc, Herrera fait figure d’outsider. Pas forcément très pimpant, touché par une grippe juste avant le départ, le Colombien dit venir pour faire des kilomètres et assure laisser le leadership à Alvaro Ramirez. Le grand favori est à chercher ailleurs, parmi Sean Kelly, Reimund Dietzen ou Laurent Fignon. Mais les trois semaines s’annoncent ouvertes, avec l’absence du vainqueur sortant, Alvaro Pino.

Pour un Herrera qui ne sait trop quoi ambitionner, tout démarre moyennement. Peu à l’aise lors du prologue, puis victime d’une bordure pendant la première étape vers Albacete, il prend carrément un éclat lors du contre-la-montre disputé à Valence, avec 2 minutes et 36 secondes concédées sur Sean Kelly. Déjà en difficulté au général, il faudra attendre la sixième étape, entre Barcelone et Grau Roig, pour que les Colombiens et leur leader naturel passent à l’action. Bien lancé par Patronicio Gimenez et Henry Cardenas, le voici qui file vers les sommets, loin derrière les échappés du jour, remontant à la huitième place du général. Dès le lendemain, sur la route de Celer, les Sud-Américains font la loi et enflamment la course. Sean Kelly lâche prise et le maillot va à Dietzen, pendant qu’Herrera se replace à 49 secondes du leader. Au sortir des Pyrénées, le voici cinquième et paré du maillot de meilleur grimpeur. Tout est encore jouable pour lui, alors que se profilent les Lacs de Covadonga.

Le contre-la-montre de sa vie

C’est là-haut que « Lucho » va écrire sa légende. Au sommet, pourtant, beaucoup estiment que le Colombien a fait du Herrera, à savoir démarrer comme un avion dans la montée finale et prendre le maillot de leader, pour quelques jours seulement. Car même en reléguant son premier poursuivant à près d’une minute trente, tous ses adversaires le voient s’effondrer par la suite lors de l’ultime épreuve chronométrée. Kelly et Dietzen sont encore dans le coup, bien au contraire de Delgado et Fignon, qui accusent un retard de cinq minutes sur la ligne. Il n’empêche que le maillot amarillo sied bien à Herrera. Le bail va se prolonger pendant huit jours, des Asturies à la Galice, en passant par la Castille et Leon, où les échappées font la loi. Derrière, les leaders lèvent le drapeau blanc, au grand désespoir des suiveurs. Jusqu’au contre-la-montre de Valladolid, à quatre jours de l’arrivée. Deuxième de l’étape, Sean Kelly reprend le maillot de leader. Mais s’accrochant comme un pou, Herrera limite les dégâts et se retrouve à seulement 42 secondes au général.

Le Colombien l’avouera plus tard, ce chrono lui aura servi de déclic, lui faisant croire pour de bon à la victoire finale, alors que restaient trois étapes de montagne. Surtout, le Colombien se retrouve à batailler avec un adversaire affaibli. Victime d’une blessure à la selle, Kelly ne sera pas en mesure de lutter bien longtemps, abandonnant dès le lendemain de sa prise de pouvoir, sur la route d’Avila. Une étape remportée par Fignon, au terme d’un magnifique numéro en solitaire. Herrera est alors de nouveau en jaune. Les deux dernières étapes avant le final vers Madrid n’auront aucune incidence sur le général, les Colombiens Hernandez et Rodriguez en profitant chacun pour décrocher un succès de prestige. Mais rien à voir avec le grand bonheur de Luis Herrera. Lui, l’homme du Fusagasuga, premier colombien vainqueur d’une course de trois semaines, ouvrant une brèche monumentale dans l’histoire cycliste de son pays. Assorti du maillot de meilleur grimpeur pour compléter ce triomphe total, le voici, en ce mai 15 mai 1987, le pionnier.

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