Raymond Poulidor s’est éteint à 83 ans. Son histoire, pourtant, n’est pas amenée à disparaître. Parce qu’il ne passe pas une année, depuis la retraite du Limousin, sans que son nom soit évoqué ici ou là, dans une discussion. Parler vélo, c’est parler de « Poupou » à un moment ou à un autre. Bourrée d’anecdotes, sa carrière longue de 18 saisons restera comme l’une des plus chargées du sport tricolore.

Malchanceux avec le sourire

Il est une image qui restera à jamais. Un coude-à-coude légendaire dans le Puy-de-Dôme. Jacques Anquetil sur la gauche de la photo, Raymond Poulidor sur la droite. Les deux en déséquilibre. Comme un symbole, l’image la plus marquante de la carrière de « Poupou » est une photo où il est accompagné de son plus grand rival. Quelques kilomètres plus loin, le voilà seul, en route vers un maillot jaune qu’il loupera ce jour-là pour quatorze petites secondes. Presque une uchronie, tant cette fin d’étape a glissé dans l’oubli. Comme si l’affrontement entre les deux Français, plus bas dans la pente, avait sonné la fin de cette histoire et de ce Tour 1964 que Poulidor ne remportera pas. C’est le symbole, finalement, de la carrière de Raymond Poulidor, davantage marquée par ses échecs que par ses succès, pourtant pas anodins. Le Tour d’Espagne, Milan-Sanremo, le Dauphiné, le championnat de France, Paris-Nice, le Grand Prix des Nations. Le Limousin a gagné tout ça. Mais peu importe, il sera pour toujours l’éternel second.

La légende n’est pas toujours juste. Elle est seulement immuable. Gravée dans le marbre avant même la fin de carrière de Poulidor. La réputation du Français était faite depuis longtemps. Une victoire dans le Tour aurait tout changé, bien sûr, mais c’est comme s’il était écrit qu’elle ne viendrait jamais. Après avoir buté sur Anquetil, le garçon s’est heurté à Merckx. La malchance, peut-être, celle qui lui a fait perdre ce Tour 1968 sur une chute provoquée par une moto, alors qu’enfin, le Graal lui tendait les bras. Cette même malchance qui le fera louper le maillot jaune lors du prologue de 1973 pour seulement 80 centièmes. Mais Poulidor ne s’en est jamais plaint. Lui a finalement su mettre en difficulté Anquetil et Merckx, à dix ans de différence, et c’est comme s’il ne pouvait pas demander davantage. « J’ai été malchanceux, mais le vélo m’a donné plus qu’il ne m’a coûté », dira-t-il. Et d’ajouter, quelques années plus tard : « Sans le vélo, mon horizon aurait été limité à la haie d’un champ, dans le Limousin. »

Populaire dans la défaite

Apparemment sans regrets, Raymond Poulidor dira aussi qu’il n’aurait pas été plus riche en gagnant le Tour. C’est probablement vrai tant sa popularité et sa côte d’amour auprès des Français s’est bâtie sur son incapacité à s’imposer au mois de juillet. S’il était arrivé en jaune à Paris, ou même s’il avait eu l’honneur de la tunique de leader le temps d’une journée, il n’aurait pas été Poulidor. Sa légende toute entière est basée sur sa quête inachevée, qu’il prenait avec le sourire presque en toutes circonstances. Quelques années après la fin de sa carrière, le Limousin enfilera ainsi un maillot jaune tendu par Jacques Anquetil, son adversaire, son rival, mais son ami aussi. « J’en ai presque la chair de poule », confiera-t-il une fois la tunique sur le dos. Face à la caméra, « Poupou » ne sait trop comment réagir. Ce maillot n’est pas vraiment le sien. Lui, l’homme aux huit podiums sur le Tour, dont trois deuxièmes places, sait qu’il l’aurait mérité, mais qu’il ne l’a jamais eu.

A la longue, cette réputation et ces échecs répétés, dont on lui parlait à longueur d’années, ont pu l’agacer. Il ne l’a jamais montré. Raymond Poulidor restera donc comme ce grand champion pour qui les sollicitations n’ont jamais cessé depuis la fin de sa carrière, mais qui pourtant, chaque année sur le Tour de France, était capable de répondre avec la même gentillesse à ses amis de longue date et à un journaliste d’à peine vingt ans qui venait lui parler, une énième fois, d’évènements vieux de cinquante ans. Un homme au grand cœur, dirait-on si ce poncif voulait encore dire quelque chose. Un homme près de ses sous, disait-on du temps où il était coureur, mais généreux d’une autre façon. En 1987, alors que Jacques Anquetil vivait ses derniers moments, Raymond Poulidor était allé à son chevet. « Mon cher Raymond, tu vas encore finir deuxième », lui avait glissé le Normand. Anquetil devait s’ennuyer, seul depuis tout ce temps, là-haut.

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