Le 29 février dernier, la foule s’était donnée rendez-vous en nombre dans le mur de Kigali, surnommé le Koppenberg rwandais, pour la septième des huit étapes du Tour du Rwanda. Un demi-kilomètre de pavés, avec des passages à près de 17 %, venait clore ce contre-la-montre remporté par Jhonatan Restrepo. En une quinzaine d’années, le Rwanda a réussi à développer le cyclisme jusqu’à devenir une référence en Afrique.

Le pays des mille collines

Tristement connu pour le génocide perpétré sur son territoire en 1994, le Rwanda est surtout un formidable exemple de diversité géographique, et donc un terrain de jeu idéal pour les cyclistes. Territoire vallonné bordé de lacs et de volcans, le pays jouit en plus d’une altitude qui favorise la pratique en montagne. Les étapes du Tour du Rwanda se déroulent ainsi généralement entre 1500 et 2500 mètres d’altitude. Mais le pays, qui a toujours bénéficié de cet avantage topographique, n’a vu émerger le cyclisme qu’il y a une quinzaine d’années. Il faut remonter en 2006 pour en découvrir les prémices. Jonathan Boyer, ancien coureur professionnel et premier américain à avoir participé au Tour de France en 1981, crée le Team Rwanda. L’entrée dans une nouvelle ère. Adrien Niyonshuti est l’un des premiers à profiter de l’effet Boyer. Entrainé par l’Américain, il remporte deux éditions du Tour du Rwanda et participe surtout aux Jeux Olympiques de Londres en VTT cross-country, une première pour un coureur rwandais.

L’impulsion donnée par Jonathan Boyer est dès lors suivie par la Fédération Rwandaise de Cyclisme (Ferwacy), qui y voit l’opportunité de développer son Tour national. En 2009, la course déjà vieille de 21 ans fait son entrée à l’UCI Africa Tour en catégorie 2.2. Ex-président de la Ferwacy, Aimable Bayingana soulignait deux ans plus tard le potentiel de l’épreuve. « La plupart des circuits continentaux sont sur plat, disait-il au média Jeune Afrique. Avec sa diversité en termes de relief, le Rwanda peut être attractif. » Le pays des mille collines commence donc à tirer profit de ses atouts. Mieux, en visionnaire, le président de la Ferwacy de l’époque voit l’épreuve comme une outil de promotion pour son pays. En 2012, après l’organisation de plusieurs Tours du Rwanda dans le calendrier Africa Tour, il espère que les suiveurs y ont vu « un Rwanda prospère, pacifique et pacifié, avec des infra­structures routières bien faites et des infrastructures d’accueil à la hauteur ».

Le cyclisme comme sport national

Les bases du développement et de la professionnalisation de la pratique sont jetées. Le projet est ambitieux et se permet une comparaison osée : faire du cyclisme au Rwanda l’équivalent de l’athlétisme au Kenya. Problème, le vélo est un sport aussi bien plus coûteux. Jonathan Boyer, encore lui, murit alors une idée audacieuse et sous son influence naît en 2014 l’Africa Rising Cycling Center. Ce centre d’entraînement situé à Musanze, à 2000 mètres d’altitude au pied du parc de volcans rwandais, est l’infrastructure qui place définitivement le Rwanda comme une référence du cyclisme en Afrique. La Ferwacy est lancée pour démocratiser la pratique. « C’est un gros tournant dans notre histoire. Maintenant nous avons tout pour devenir un grand pays du vélo », se félicitait Boyer auprès de l’AFP. Mais le mérite n’en revient pas qu’à lui. Le terrain où se situe le centre a été offert par le gouvernement rwandais et le président Paul Kagame en personne a fait don de vélos à son ouverture, preuve que les organes politiques ont largement appuyé cette initiative.

Un soutien qui s’avère payant puisque le savoir-faire rwandais s’exporte : le centre a déjà accueilli les équipes d’Erythrée ou du Gabon et forme des entraineurs et soigneurs venus de tout le continent. L’infrastructure vend également des prestations aux touristes qui souhaitent visiter le pays à vélo. Le Rwanda met le cyclisme au service du pays pour satisfaire une stratégie sportive et économique plus globale. La Ferwacy est ainsi propriétaire du centre mais reçoit un soutien financier du gouvernement pour son fonctionnement. La dynamique amorcée par Boyer a permis au cyclisme rwandais de se structurer. L’Américain reparti aux Etats-Unis, il appartient désormais aux institutions locales de poursuivre son développement. C’est en ce sens que la fédération a établi un plan de développement à l’horizon 2025. L’objectif est de créer des centres pour jeunes partout dans le pays (dont un centre dédié aux filles qui verrait le jour dans le sud du pays), mais aussi de professionnaliser les dix courses locales au calendrier de la Rwanda Cycling Cup.

Les résultats avant tout

Le projet rwandais se veut pertinent et ambitieux. Reste que les résultats font toujours la loi dans le sport professionnel. La suite passe forcément par là. Du point de vue du Tour local, les progrès sont indéniables. Autrefois course réunissant des coureurs rwandais et de pays frontaliers comme le Burundi ou l’Ouganda, le Tour du Rwanda s’est nettement internationalisé depuis l’obtention du label UCI. En 2019, les 83 participants à l’épreuve représentaient au total 14 nationalités différentes. Mieux, quatre équipes de première et deuxième division (Israël Start-Up Nation en World Tour, Total Direct Energie, Nippo-Delko One Provence et Androni Giocattoli en Continental Pro) avaient fait le déplacement en 2020. A terme, l’épreuve ambitionne de devenir la référence africaine des courses par étapes et de concurrencer sérieusement la Tropicale Amissa Bongo au Gabon.

Sur sa lancée, le Rwanda s’est porté candidat à l’organisation des mondiaux 2025 par le biais d’un communiqué limpide : « Fort de son expérience dans l’organisation du Tour du Rwanda depuis 11 ans, le Rwanda veut désormais entrer dans l’histoire du cyclisme en devenant le premier pays d’Afrique organisateur des Championnats du Monde. » Mais la compétence dans l’organisation d’épreuves d’envergures n’est pas une fin en soi. L’émergence d’équipes et de coureurs à fort potentiel doit être un levier de développement pour la Ferwacy. En 2019, l’équipe rwandaise Benediction Ignite accède au statut d’équipe continentale, une première au pays. Skol Adrien Cycling Academy suivra en 2020. L’objectif fixé d’ici à 2025 par la fédération est de doubler ce nombre de formations continentales.

Omniprésent sur le continent africain, le Rwanda doit désormais réussir à s’exporter en Europe, là où se déroulent les plus grandes courses du calendrier. un cap plus compliqué à franchir. Pour le moment, force est de constater que les talents rwandais attirent peu. A ce problème, Joseph Areruya, coureur pour Nippo-Delko One Provence fait office d’exception. Il est le premier coureur d’Afrique noire, et a fortiori rwandais, à avoir disputé Paris Roubaix en 2019 – il avait terminé hors-délais. Devenir la référence en Afrique doit s’accompagner d’une véritable exposition pour le vivier de coureurs rwandais. « Ces cyclistes doivent absolument courir en Europe, donc il faut mettre en place des partenariats avec des fédérations nationales et des équipes professionnelles », préconisait en mars dernier Amina Lanaya, directrice générale de l’UCI. Le chemin à suivre pour que le Rwanda devienne peut-être le quatrième pays africain représenté sur le Tour de France après l’Afrique du Sud, l’Erythrée et l’Ethiopie.

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