Insatiable Dan Martin. Chaque jour important, sur tous les terrains, l’Irlandais essaie de gratter de précieuses secondes. Lui qui a perdu plus d’une minute sur deux chutes dans la descente du Mont du Chat serait aujourd’hui en jaune si il n’avait pas goûté au bitume jurassien.

Petit à petit

Chris Froome nous le disait hier, dans ce Tour « chaque seconde compte ». À ce petit jeu-là, Dan Martin est passé maître. Dès l’arrivée à Longwy, le troisième jour, le puncheur avait repris six secondes, bonifs comprises, à tous les cadors. À la Planche des Belles-Filles, derrière Fabio Aru, il avait piégé Chris Froome et Richie Porte dans les derniers hectomètres pour regagner six nouvelles secondes sur le Britannique. « On essaie toujours de rendre la situation avantageuse, c’est comme ça qu’on roule », expliquait-il à l’arrivée. Mais voilà, Dan Martin est un malchanceux chronique. Dans la descente du Mont du Chat, il percute le malheureux Richie Porte et se retrouve au sol. Il retombe un peu plus tard et perd une minute et quinze secondes sur la ligne. Relégué à près de deux minutes au général, Dan Martin prend un coup au moral. Mais le neveu de Stephen Roche ne plonge pas dans le désespoir et se lance dans sa reconquête du temps perdu. Neuf secondes récupérées en compagnie de Simon Yates lors de la descente vers Foix, quatorze secondes aujourd’hui. Désormais à une minute et douze secondes de Chris Froome, Dan Martin serait maillot jaune sans sa mésaventure dans la descente jurassienne du Chat. « Bien sûr que je pense à cette chute, c’est malchanceux, il est difficile de ne pas se dire “Et si”, mais on doit continuer à courir », regrettait-il ce soir à l’arrivée.

Continuer à courir, Dan Martin le fait plutôt bien. Alors que l’on parle beaucoup du trio Aru-Bardet-Uran, voire de l’équipier rebelle Mikel Landa pour mettre fin à l’hégémonie de Chris Froome, peu sont ceux qui mentionnent le grimpeur de Quick-Step. Constant oublié des parieurs, l’Irlandais n’est pourtant pas à prendre à la légère. Vainqueur de Liège-Bastogne-Liège en 2013, du Tour de Lombardie un an plus tard, il a depuis franchi un cap sur les courses par étapes. Deux fois troisième du Dauphiné en 2016 et 2017, troisième du dernier Paris-Nice, il a également terminé neuvième du Tour l’an passé. Aujourd’hui, comme depuis le début du Tour, il est allé gagner, à la marge, du temps sur ses rivaux. Qu’importe la manière, Dan est un guerrier. « Je suis allé au bout de moi-même aujourd’hui », avouait d’ailleurs dans un souffle l’Irlandais au Puy-en-Velay. Alors qu’il a encore le dos en compote, que ses jambes ont failli le lâcher hier, il a saisi l’opportunité. « On a roulé plein gaz dans la dernière montée, tout le monde était fatigué, à la limite quand Yates a attaqué. Mais au sommet j’ai vu qu’il y avait comme une hésitation, chacun se regardait un peu donc je me suis dit “pourquoi ne pas essayer ?” » Et il a réussi. Ce soir, Dan Martin est cinquième, à moins de cinquante secondes du podium.

Le podium en ligne de mire

Un podium que Dan Martin pense vraiment atteindre. « Froome sait que je suis dangereux », annonçait-il il y a quelques jours dans L’Equipe, avec une présomption mesurée à l’aune de la forme bancale de son rival. Néanmoins, l’Irlandais reste réaliste, il n’a jamais fait mieux que septième sur un grand tour (Vuelta 2014) et monter sur la boîte n’est pas évident : « Pour le podium, je prends les jours les uns après les autres. Je vais bien profiter de la journée de repos et il restera cinq jours, je vais les faire à fond. » Avec une perspective emprunte d’optimisme. « J’espère qu’un de ces gars va craquer ou que tous ces gars vont craquer… » Physiquement ou psychologiquement. Car aujourd’hui, derrière lui, les deux équipes sur-représentées, Sky et AG2R, ont hésité à lancer une réelle course-poursuite. Devant, Dan Martin a lui reçu le soutien inattendu de certains échappés dont Simon Geschke. À cumuler avec le manque de collaboration derrière. « Je pense que ça m’a aidé un peu que des gars prennent des relais, note-t-il. C’est vraiment sympa de leur part. » L’opportunisme et l’audace sont récompensés.

Ces secondes gagnées sont autant de temps perdu par ses rivaux. Et Dave Brailsford, manager du Team Sky, le regrettait à l’arrivée. « Je pense que chaque coureur qui est proche est à respecter, Dan Martin comme les autres. C’est vrai que perdre des secondes comme ça ce n’est pas une bonne chose pour nous. » Néanmoins, si Dan Martin n’a pas les faveurs des pronostics, c’est bien que sa faiblesse redoutée en troisième semaine ainsi que ses difficultés récurrentes dans les cols semblent rédhibitoires. En 2013, l’Irlandais avait explosé lors des étapes alpestres, dans les derniers jours du Tour. Alors dixième du général, il avait terminé soixante-seizième en haut de l’Alpe d’Huez où il avait abandonné tout espoir de bien figurer. Même chose l’an passé, alors qu’il était troisième avant le Ventoux, Dan Martin avait été terrassé par le Mont Chauve. Alors, pour Dave Brailsford, la crainte était mesurée : « Revenir dix secondes par dix secondes, c’est difficile. Désormais, on verra dans les Alpes. » Ces attaques pour récolter des secondes ressemblent même presque à des aveux de faiblesse. Le détenteur de deux monuments n’a pas les qualités de ses adversaires en haute montagne. D’ailleurs, vendredi, après avoir roulé devant tout le monde avec sa rage habituelle, il s’était fait décrocher dans le Mur de Péguère au premier changement de rythme. Sans conséquence, mais imaginez les dégâts dans l’Izoard. Dan Martin a depuis ses tout débuts connu le dédain, a toujours été sous-estimé. Il a toujours surpris, mais ce nouveau plafond de verre semble un peu trop solide.

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