« Le terrible Mur de Huy ! », « Il ne reste plus qu’un kilomètre, mais quel kilomètre celui-là ! », « l’escalade finale ». Tant de phrases prononcées et répétées par les commentateurs sportifs des chaînes de télévision, qui ne servent qu’à mettre encore plus l’eau à la bouche du téléspectateur en attendant la fatidique ascension du Chemin des Chapelles, environ 1300 mètres à 8% de moyenne, pour un maximum estimé à 26% dans la spectaculaire épingle à mi-pente. Assurément le clou et la grosse attraction de la Flèche wallonne, et l’édition 2015 n’a pas dérogé à la triste tradition. Malgré quelques escarmouches dans le dernier tour de circuit, les petites nouveautés n’auront rien changé, et il aura même fallu attendre le replat en haut du Mur pour voir Alejandro Valverde se détacher de ses adversaires puncheurs. De quoi se montrer déçu, et inquiet en vue de Liège.

Comme à l’Amstel, les difficultés intermédiaires escamotées

Dimanche dernier déjà, la plupart des fans de cyclisme ressentaient un arrière goût amer après la victoire de Kwiatkowski au terme d’un sprint d’une quinzaine d’unités. D’une part car, disons le, un tel sprint n’est pas franchement digne du standing d’une classique aussi difficile tout au long de ses 250 kilomètres, et d’autre part parce qu’aucun des favoris n’a porté la moindre offensive avant le dernier passage d’une bosse dont on sait à qui elle peut convenir et à qui elle ne convient pas. Seul Vincenzo Nibali a bougé le petit doigt dans le Keutenberg, un raidard dépassant allégrement les 20%, mais situé tellement loin de l’arrivée depuis le remaniement post-Mondiaux 2012 que n’importe quelle tentative y échoue systématiquement. Alors, vexé de ne pas avoir été suivi, le Sicilien s’est laissé décrocher, et ce sont les second-couteaux qui se sont chargés d’animer les derniers kilomètres sans trop y croire. Simon Clarke s’est illustré avant le regroupement final, tout comme Tim Wellens ce mercredi – après une attaque vaine et molle du “Squale” dans l’inédite côte de Cherave. Le Belge, vainqueur d’un Eneco Tour au culot, n’a pas eu la même chance sur une Flèche wallonne cadenassée, et s’est ajouté à la longue liste des hommes seuls inexorablement repris par une meute à moitié endormie dès que la route se cabre. Alors, qui blâmer ? Si traditionnellement, les organisateurs représentent une cible facile dès lors que des critiques s’élèvent contre un tracé supposé favoriser l’attentisme, on ne pourra pas faire de reproche à ASO cette année.

L’introduction de la rectiligne mais difficile côte de Cherave était en effet une bonne idée. Longue d’un bon kilomètre pour une pente moyenne similaire à celle du Mur mais bien plus régulière, la nouvelle difficulté dernière sera également au programme de l’étape du Tour qui arrivera à Huy. De quoi attirer des hommes qui ont l’habitude de faire l’impasse sur la Flèche, comme Nibali, Froome ou Rolland. D’ailleurs, depuis la révélation du parcours officiel, les attentes autour de cette nouvelle côte placée à seulement cinq kilomètres de la ligne d’arrivée n’avaient cessé de croître. Attaqueront, attaqueront pas ? On aurait tort de rentrer dans l’enflammade générale télévisée due aux mouvements brusques de Nibali et Kreuziger en tête de peloton. La côte de Cherave a surtout permis aux favoris de se replacer, et à quelques rêveurs courageux de connaître leur minute de gloire. Ainsi, il a fallu se résoudre à une nouvelle montée groupée sur les hauteurs de Huy, et ce à une allure visuellement moins élevée qu’à l’habitude. Rapidement au front, Valverde s’est retourné en permanence, tandis que des coureurs non explosifs comme Rolland ou Fuglsang étaient encore au contact des meilleurs après avoir franchi les hectomètres les plus terribles. Pensaient-il vraiment battre des spécialistes de l’exercice du kilomètre pentu dans de telles conditions ?

Vers une désinstitutionnalisation des ardennaises ?

Face à un manque flagrant de panache, d’audace, et donc de spectacle, la question problématique d’une désacralisation d’une partie du mythe de ces classiques ardennaises mérite d’être posée. Sans lui enlever de mérite et de respect, Simon Gerrans et son effort final à Liège l’an dernier, le temps de la courte ligne droite d’Ans, avait déjà contribué à une volte-face du public face à l’événement. Liège-Bastogne-Liège est inscrite dans l’histoire du vélo pour sa distance, l’enchaînement des côtes parmi les plus difficiles du massif Ardennais, et la grandeur de ceux qui y ont construit leur palmarès. On rêve bien plus des multiples victoires de Merckx, du succès de Bernard Hinault en 1980, ou encore du triomphe de Michele Bartoli en 1998, voire d’Andy Schleck en 2009, que des accélérations victorieuses de Gerrans et Martin ces deux dernières années. Quant à l’Amstel Gold Race, le Cauberg lui a progressivement conféré, elle aussi, un statut de course d’un jour qui se décide dans son dernier kilomètre. Depuis 2010, il n’y a que Roman Kreuziger pour avoir anticipé l’explication tant attendue, et le kilomètre et demi supplémentaire au sommet du mont semble crisper de plus en plus des grimpeurs et puncheurs débordant de fougue et d’espoir.

Si bien qu’aujourd’hui, il n’y a guère que l’atmosphère si unique des classiques pavées du Nord de l’Europe qui captivent toujours avec la même saveur. L’indécision sur un secteur pavé, les bordures, les conditions météorologiques, et un parcours qui, quoi qu’on en dise, reste monumental, offrent une forte adrénaline au public, qui guette avec impatience le retour du printemps. A contrario, la fin de la campagne nourrit plus de déçus que de conquis, et on entend déjà certains clamer leur désir de voir arriver le Tour d’Italie, et à plus long terme le Tour de France. Alors, comment y remédier ? Dans le cas précis de la Flèche Wallonne, un changement de parcours s’apparente à un casse-tête insoluble. ASO change de manière régulière les petites côtes situées entre l’avant-dernier passage du Mur de Huy et le rush final, mais cela n’a jamais produit l’effet escompté. Même si la côte de Cherave, une originalité à fort potentiel qui doit être soulignée, pourrait être conservée

Sinon, que reste-t-il ? Adopter la même réforme que début 2013 aux Pays-Bas, à savoir repousser la ligne d’arrivée quelques mètres plus loin ? On peut déjà prédire le même bilan que pour sa sœur limbourgeoise, à savoir le même round d’observation dans une ultime difficulté qui harcèle moralement et physiquement les coureurs dans les oreillettes. La solution serait-elle justement à trouver de ce côté-ci ? En guise de prélude, la Flèche brabançonne avait proposé une course de mouvement agréable à regarder, mais la difficulté et la distance n’était pas comparable. Enfin, il reste le schéma radical, à savoir ôter à la manière du Ronde avec le Mur de Grammont l’élément qui cristallise toutes les attentions. Dresser l’arrivée sur les quais de la Meuse en bas de l’ascension de Cherave paraît autrement séduisant sur le papier, et obligerait les prétendants à la victoire à s’extirper du peloton bien en amont, comme par exemple dans ce qui serait le dernier passage du Mur de Huy, à 25 bornes du but. Plus facile à dire qu’à faire, et sans doute trop ambitieux pour les responsables du parcours, mais pour relancer la machine wallonne, il faudra prendre des risques. On espère en tout cas assister à un autre fil rouge dimanche, même si on n’y croît plus vraiment.

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