La première montagne de ce Giro nourrissait beaucoup d’interrogations. Les favoris allaient-ils se découvrir ? Lesquels allaient, dès ce premier grand rendez-vous, faire forte impression ? Réponse : certains auraient pu faire davantage, peut-être, mais deux hommes en tout cas ont frappé fort : Esteban Chaves et Simon Yates, les deux leaders de Mitchelton-Scott.

Au bonheur de Chaves

En voyant Esteban Chaves dans se glisser dans l’échappée à plus de cent kilomètres de l’arrivée, on s’est dit, un sourire aux lèvres, que c’était bien tenté mais qu’il empêcherait sûrement ce groupe – imposant – de parvenir à ses fins. L’avance des fuyards, jamais très élevée, semblait confirmer la tendance. Pourtant, un seul homme du peloton l’a finalement revu : son coéquipier Simon Yates. Le Colombien, dans une dernière montée qu’il n’aurait pas pu gérer d’une meilleure manière, n’a jamais vraiment été inquiété par la bataille de ses rivaux, derrière, toujours pointés au-delà des vingt secondes. Sur la ligne, avec la bénédiction d’un Simon Yates plus frais mais qui n’a eu aucune envie de lui voler la victoire, il pouvait savourer. Après une saison blanche, ce retour en Italie, au bout de quelques jours seulement, a suffi à redonner tout son éclat au sourire de Chaves.

Parce qu’à chaque fois qu’on le revoit dans un moment de joie, on ne peut s’empêcher de repenser au passé et à cette chute qui aurait pu mettre fin à sa carrière, en 2013. L’enfant venu au cyclisme par hasard à 14 ans, un jour où son club d’athlétisme lui avait fait disputer une épreuve mixte, avec de la course à pied et du vélo, n’oublie jamais, lui non plus. « Je souris parce que je profite de ce que je fais et que je suis passé proche de ne plus pouvoir le faire, disait-il au printemps au magazine Cyclist. Qui sait ce que je serais devenu sans le vélo ? Peut-être que j’aurais été charpentier avec mon père. Ce n’est pas une mauvaise carrière, mais je n’aurais pas voyagé partout à travers le monde, appris d’autres langues. Donc je souris parce que je vis mon rêve. » Il est impossible de se lasser de cette histoire.

Une hiérarchie chamboulée

Mais Esteban Chaves, ce n’est pas que ça. « Il n’est pas seulement ce garçon adorable que vous pensez qu’il est, assure Shayne Bannan, le manage général de Mitchelton-Scott. Derrière son sourire, il y a un garçon qui a sacrifié beaucoup et qui a énormément d’attentes. » Les autres ont semblé l’oublier l’espace d’une journée. Chris Froome était encore à la rupture, tout au long de la dernière montée, et Tom Dumoulin, au train, a fait le yoyo au moins autant que Fabio Aru, toujours en retrait. Mais les autres ? Pinot et Pozzovivo semblaient très forts, Lopez largement dans le rythme, Bennett surprenant, aussi. Mais ils ont enchaîné les accélérations en se retournant toujours trop pour faire de vrais écarts. Et Chaves, dans un effort linéaire qui paradoxalement ne lui ressemble pas, a conservé son avance sur la meute.

Enfin presque, parce que dans le dernier kilomètre, il a bien vu quelqu’un lui revenir sur les talons. Fort heureusement, Simon Yates a le même maillot que lui, et il a parfaitement manœuvré. Sa tentative était risquée, mais lorsqu’il a attaqué dans le final, personne n’a pu – ou voulu – prendre sa roue. Le Britannique, qui n’avait eu qu’à suivre jusque-là, est donc revenu comme une balle sur son coéquipier, l’a tiré sur les 300 derniers mètres avant de le laisser franchir la ligne en premier. L’image du doublé est saisissante, la répartition des rôles parfaite : à Chaves l’étape, à Yates le maillot rose, tombé des épaules de Rohan Dennis. Et surtout, aux autres désormais de venir faire chavirer le duo britannico-colombien. Il y a une semaine, les deux garçons étaient le plus souvent derrière Dumoulin, Froome, Pinot, Aru et Lopez au moment d’évoquer les favoris. Mais ils ont bousculé la hiérarchie avec fracas.

Tour d'Italie
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