Battu de peu par Luis Leon Sanchez en haut de l’Alto de Foia, et à nouveau compétitif durant l’ascension de Malhao, le Slovène Primoz Roglic s’est invité parmi les meilleurs grimpeurs du peloton en Algarve. Une trajectoire peu commune, quand on sait qu’il y a quelques années, il tentait de s’affirmer parmi les meilleurs sauteurs à ski de sa génération. Une terrible chute aura eu raison de cette première carrière, et lui aura indirectement ouvert les portes de la Petite Reine.

Prédestiné aux fortes rampes

Né à Trbovje en 1989, place forte de l’industrie minière et électrique de l’ex-Yougoslavie, c’est dans le petit hameau voisin de Kisovec que le jeune Primoz Roglic a grandi. Là-bas, la population locale vit au cœur des montagnes, entre les nombreux massifs alpins. Spectatrice des allers et venues des citadins de la capitale Lljubljana, trouvant dans les territoires reculés du nord-est du pays un havre de paix pour pratiquer les sports d’hiver devenus une institution collective, la vallée de la Save fait office de point de passage vers la célèbre Maribor. Lieu de prédilection des meilleurs skieurs nationaux, cette ville dotée d’infrastructures parmi les meilleures à l’échelle européenne a forgé un grand nombre de futurs champions pour les différentes Coupes du Monde de Ski.

La SZS, fédération slovène de saut à ski, compte actuellement un peu plus de 2300 licenciés dans un pays d’environ deux millions d’habitants. Une chiffre en constante augmentation du fait des performances impressionnantes de stars mondiales comme Primoz Peterka, vainqueur de deux globes de cristal consécutifs dans les années 1990 et doré de bronze à Salt Lake City, ou Peter Prevc, médaillé d’argent à Sotchi sur le petit tremplin. Faisant partie de la génération 2006, Roglic, lui, monte rapidement en grade, et devient un élément indispensable de l’équipe nationale slovène chez les juniors. Battue à domicile par l’Autriche en 2006, la jeune garde ne manque pas l’occasion de se racheter l’année suivante sur le sol italien, où elle décroche l’or.

Pour Roglic, ce titre restera comme la plus grande satisfaction de son éphémère carrière de sauteur à ski, puisqu’il sera ensuite victime d’un brutal coup d’arrêt. Dans une bonne dynamique après ce sacre mondial par équipes de Tarvisio, le tout fraîchement médaillé participe à une compétition de vol à ski, à Planica. Le tout s’effectue sur un tremplin de taille supérieure au grand tremplin standard : un géant de bois long de 215 mètres, dans un état qui, en mars 2007, laisse à désirer. Résultat, une chute extrêmement spectaculaire qui fait froid dans le dos. On voit l’aigle prendre son envol, avant d’être déstabilisé en l’air et de tomber la tête la première sur une neige verglacée. Évacué de l’aire de compétition après avoir été longtemps inconscient, Roglic s’en tire miraculeusement avec seulement quelques hématomes et sans fractures sérieuses.

Mais, cela va de soi, la reprise de la discipline est difficile, et, en 2011, malgré deux victoires en Coupe du Monde continentale, il décide de mettre un terme à son chemin de croix. Il se met alors au vélo, discipline qu’il pratiquait pour se préparer lors de sa carrière de skieur. Quand Cyclingnews est allé l’interviewer au Tour Down Under, le garçon expliquait sans détour ses ambitions initiales. « Mon rêve était de devenir le meilleur en saut à ski, mais cela ne s’est pas concrétisé, et j’ai réalisé autour de mes vingt ans que je ne faisais pas partie des tout meilleurs. C’est pourquoi j’ai décidé de me reconvertir et d’atteindre ce rêve d’une autre façon. J’ai acheté un vélo de course, et j’ai découvert que je me débrouillais plutôt assez bien avec. »

Adria Mobil, un soutien au quotidien

Un nouveau départ, malgré tout pas si facile. Bien que doté de capacités physiques indiscutables, Roglic ne pouvait pas se permettre de pédaler énormément lorsque le vélo n’était pour lui qu’un entraînement. « Nous avions besoin de travailler la rapidité de nos muscles, or, avec le cyclisme, c’est tout le temps les mêmes mouvements, explique-t-il désormais. Ils perdaient de leur vivacité pour le saut à ski. » Bénéficiant d’une petite notoriété nationale, celui que l’on surnomme “Rogla” est toutefois rapidement encouragé dans sa démarche par l’équipe continentale Adria Mobil. Si elle ne l’embauche pas directement à la fin de l’année 2011, elle le sponsorise dans ses compétitions de duathlon et triathlon. Et approché chez les amateurs par le team Radenska, pour qui il effectue quelques piges en 2012, Roglic signe finalement un contrat professionnel en 2013 chez Adria.

Géré par Bogdan Fink, manager également organisateur du Tour de Slovénie, l’ancien voltigeur se doit de retrouver des ailes et de se tester sérieusement pour remplacer les départs de Marko Kump et Kristijan Durasek vers le World Tour. En cravachant, il finit par lever pour la première fois les bras à bicyclette sur le Tour d’Azerbaïdjan en 2014. Le début d’une éclosion qui va le voir survoler les circuits de seconde zone. Vainqueur du général de l’épreuve azérie, de son Tour national, chaque fois accompagné d’une étape reine au minimum, il termine la saison avec une dixième place au classement individuel de l’UCI Europe Tour, marquant 337 points. Boosté par une bonne dynamique de groupe, comme à son habitude, Roglic a pris confiance en lui, et surpris par ses ascensions des plus grands cols de Slovénie, le Trije Kraiji et Vrsic.

Mais surtout, son triomphe sur ses terres fait l’effet d’un électrochoc, avec des retombées professionnelles non négligeables. En fin de contrat avec Adria Mobil, le garçon a réalisé un nouveau grand saut en frappant aux portes du World Tour. Le 12 octobre dernier, quelques semaines seulement avant ses 26 ans, la nouvelle a été officialisée : celui qui n’avait quasiment jamais quitté l’Europe des tremplins signa aux Pays-Bas, au sein de la Lotto-Jumbo. Un choix quelque peu déroutant à première vue. Roglic partait en effet sans la moindre connaissance de sa nouvelle équipe, avec un calendrier chargé et une véritable inconnue quant aux potentielles opportunités de jouer sa chance. 

Néanmoins, l’héritière de l’ancienne Rabobank n’a pas chômé sur le mercato, et s’est offert les services d’autres coureurs sortant du traditionnel cadre du Benelux. Une stratégie globale d’élargissement du sponsor secondaire BrandLoyalty, dont le cycliste à la deuxième carrière apparaît comme le principal bénéficiaire. Notons aussi une diaspora slovène de plus en plus présente dans l’élite du cyclisme, avec des fers de lances variés. Simon Spilak, Luka Mezgec, Borut Bozic, Jan Polanc, Kristijan Koren ou Matej Mohoric, pour ne citer qu’eux, incarnent ou ont incarné un nouvel élan sportif dans le pays.

L’écueil de la première saison

Acquérir des bases plutôt solides aux échelons inférieurs ne s’est que trop aléatoirement vérifié chez les élites, et les exemples sont nombreux. Pas question de lui mettre la pression, donc. Le Slave veut renouer avec ses vieux réflexes, et chercher l’épanouissement humain chez Lotto-Jumbo, une formation attachée à la découverte de nouveaux talents. « Chez Adria, nous avons toujours sentis que Primoz avait quelque chose de spécial. Mais des personnalités importantes des Pays-Bas sont venues à notre rencontre et l’ont également ressenties », déclarait Bogdan Fink lors de l’officialisation du transfert.

Son entraîneur personnel, Bostjan Mervar, lui, insistait sur le potentiel encore inexploité de quelqu’un qui s’avère définitivement être un homme des montagnes : “Quand Primoz a remporté le général du Tour de Slovénie, il a réussi à battre des leaders du Team Sky. Le fait qu’il signe chez Lotto est une preuve du grand travail que nous avons conclus avec lui. » Référence est faite à Mikel Nieve, qu’il défiera sans doute à de plus nombreuses reprises tout au long de l’année 2016. C’est en tout cas ce qu’espère le directeur sportif des maillots jaunes, Nico Verhoeven. « Primoz nous a impressionné dès lors qu’il était en concurrence avec des coureurs des grandes équipes du World Tour. Il est très professionnel dans son attitude, réfléchit et pense comme un athlète de haut niveau. Physiquement, son corps progresse très rapidement. Il peut vraiment éclore chez nous et gagner des courses. »

Ses débuts, en Australie, n’ont pas manqué d’être chaotiques. Peu habitué aux fortes chaleurs océaniques, Roglic s’est effacé au profit du Néo-Zélandais George Bennett les premières journées, avant de goûter le bitume dix kilomètres après le départ de l’étape reine de Willunga. Le diagnostic est plutôt sévère pour un mois de janvier, puisqu’il lui est diagnostiqué une luxation de l’épaule. Écarté du circuit pendant trois grosses semaines, on ne pensait pas vraiment le voir à son avantage sur les routes du Tour d’Algarve, où le plateau apparaissait en plus de ça assez costaud. Mais aligné aux côtés de son leader Robert Gesink, Roglic a plus que suivi le rythme lors de la première arrivée au sommet, en haut de l’Alto de Foia. Les stratégies initiales se sont mêmes inversées en cours d’étape. C’est Gesink, quatrième d’un Tour de France, qui s’est mis au service de la recrue, lâchant plusieurs banderilles pour opérer une sélection parmi le groupe des favoris. Et quand Luis Leon Sanchez a fait parler son punch dans les derniers hectomètres, seuls Izagirre et Roglic ont tenu sa roue.

Si Contador, Aru, et Pinot, ont repris le dessus à Malhao, le bilan est plus que positif pour le nouveau venu. Encore en convalescence une quinzaine de jours auparavant, le voici cinquième d’une belle course par étapes. Mais en dehors d’avoir accroché un rang, Roglic a surtout marqué des points en interne. Merijn Zeeman, autre membre de l’encadrement de l’équipe néerlandaise, ne manquait pas de le remarquer à l’arrivée. « C’est une grande surprise de le voir s’immiscer à la cinquième place du général quand Aru, Contador et Thomas participaient. Il peut vraiment être fier de ça. » Sur son blog, Roglic, lui, s’attarde sur les 22 kilomètres du chrono le long des falaises de Sagres. Un moment de souffrance dans un exercice où il compte bien s’améliorer. Pour ce faire, on le scrutera de près sur Tirreno-Adriatico, avant de le voir prendre le départ de son premier grand tour, le Giro. Une première consécration pour un coureur au parcours attachant, qui illustre les nombreuses passerelles existantes dans la vie d’un sportif, et l’abnégation parfois nécessaire pour rester maître de son rêve. En l’occurrence, « devenir le meilleur ».

 

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