L’arrivée à Pau a été une nouvelle allégorie de l’injustice du cyclisme. Maciej Bodnar a été avalé par le monstre vert Kittel et le reste du peloton à deux cents mètres de la ligne. Pourtant, le Polonais avait tout essayé. En vain.

Changer la donne

« Il n’y a pas grand intérêt à être dans l’échappée. (…) Alors qu’est-ce qu’on fait ? On se met à un kilomètre de l’arrivée et on lâche les fauves pour un sprint ? » Yoann Offredo poussait un coup de gueule hier. Il l’avait déjà fait après l’étape menant à Liège mais le constat restait le même. Les échappés n’ont rien à gagner quand ils partent toute la journée sur du plat. Pourtant, c’est précisément dans cette obstination presque absurde que réside la valeur du coureur cycliste, du baroudeur pour employer le terme. Peu de sportifs donnent autant en sachant pertinemment que les chances de victoires sont proches de zéro. Aujourd’hui, Maciej Bodnar en a été la magnifique illustration. À 28 kilomètres du but, le peloton se rapprochait, ses compagnons de routes, Frederik Backaert et Marco Marcato, commençaient à se résigner, alors le Polonais est parti. Parti chercher un exploit insensé. Impossible.

Derrière, l’imperturbable machine à sprint massif s’était enclenchée un peu plus tôt. Il fallait garder les fuyards sous contrôle et comme un chat qui s’amuse avec sa souris, accélérer au moment convenu. Ne jamais laisser trop d’avance et mettre fin aux espoirs faussement cultivés pendant la longue cavalcade vers Pau. Une potentielle victoire d’étape est trop importante pour une équipe armée de grosses cuisses. Aujourd’hui néanmoins, le chat a été surpris. Le contre de Bodnar n’était pas dans le scénario. Alors, quand le coureur de la Bora augmente son avance à moins de vingt kilomètres, le peloton panique. Bodnar a changé la donne. L’équipe Lotto d’André Greipel prend plus peur encore que les autres. Son Gorille de Rostock n’a toujours pas gagné et l’équipe est en train de passer à côté de sa Grande Boucle. L’intérêt est trop grand pour laisser la Quick-Step de l’invincible Marcel Kittel mener la danse. Comme disait Degenkolb hier, ou Jean-Claude Dus à la fin des années 1970, « sur un malentendu… »

Contre l’ennui

Le sourire et la gueule d’ange du beau gosse Kittel ne font pas oublier la cruauté de l’image véhiculée par ces derniers mètres où l’Allemand avale Bodnar. Que pouvait faire le Polonais contre un Kittel emmené comme un prince par Philippe Gilbert ? Comme le mythe des cavaliers polonais, sabre au clair, qui chargeaient à toute allure les chars allemands au début de la seconde guerre mondiale, rien. Mais sa prouesse emprunte d’idéalisme a eu une vertu. Elle a transformé une étape de plat ennuyeuse en une course-poursuite perturbante, mais envoûtante. On se souvient de deux coureurs résistants jusqu’à la fin au peloton. Navardauskas en 2014, Stybar en 2015. Mais aucun des deux n’était parti de loin, et ils avaient tout deux profité d’une chute dans le peloton. D’autres, tel Jack Bauer il y a trois ans à Nîmes, ont échoué comme Bodnar tout près du but.

Si l’appel lancé par Offredo hier n’a manifestement pas été écouté – trois coureurs seulement ont faussé compagnie au peloton – un homme a donc donné de l’intérêt à la course. Lancer un sprint à un kilomètre de l’arrivée et lâcher les fauves n’aurait pas suffi à résumer cette onzième étape. Alors, l’exploit de Maciej Bodnar mérite récompense. Aujourd’hui, il en a eu une, honorifique, le prix de la combativité. Son abnégation a ainsi été saluée. Bien peu payé pour le courage d’un romantique qui a passé deux cents kilomètres devant et à qui il a finalement manqué une poignée de mètres pour résister au frigide train à grande vitesse du peloton. Deux hectomètres qui le séparent de la postérité.

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