Né en Australie d'un père allemand et d'une mère australienne, Haussler a couru sous les couleurs allemandes jusqu'en 2010, avant de choisir la nationalité australienne et de devenir champion national en 2015 - Photo Mathilde L'Azou
Interview
13 mars 2017

Haussler : « J’étais arrogant, je me disais que j’étais le meilleur »

Dans l’ombre de l’arrivée de Vincenzo Nibali, Heinrich Haussler est l’une des pierres angulaires du nouveau projet Barhain-Merida. Coureur parmi les plus talentueux de sa génération, souvent placé sur les Monuments (2e de Milan-Sanremo et du Tour des Flandres en 2009), l’ancien prodige de la Gerolsteiner n’a cependant pas le palmarès des tout meilleurs. Fêtard invétéré au début de sa carrière, il a ensuite souffert de blessures à répétition. Et aujourd’hui encore, il essaie de soigner son genou qui va l’empêcher de courir au printemps. L’Australien de 33 ans, qui s’est construit seul sur un vélo en Allemagne, explique donc à la Chronique du Vélo son choix de rejoindre Bahrain-Merida et se livre sur son passé de jeune coureur un peu fantasque.

C’est la troisième fois dans votre carrière que vous signez dans une équipe qui débute son histoire sur les routes. Est-ce l’une des raisons pour lesquelles vous avez rejoint Barhain-Merida ?

C’est l’un des critères principaux, oui. J’ai eu de superbes expériences dans le passé quand j’étais avec une équipe nouvelle sur le circuit (Cervélo en 2009, IAM en 2013, ndlr). Bahrain-Merida est une structure naissante et l’effectif n’était pas tout à fait composé quand j’ai choisi de la rejoindre. J’ai entendu beaucoup de rumeurs sur qui allait signer et, dans l’équipe, il y avait beaucoup de coureurs avec qui je n’avais jamais discuté auparavant. Je les avais tous rencontrés mais le seul que je connaissais était Navardauskas (chez Garmin en 2011 et 2012, ndlr).

Quand vous rejoignez une équipe qui se crée, c’est une première étape à passer, vous devez sortir de vos certitudes, composer avec des coéquipiers d’origines, de langues, de cultures différentes, avec des méthodes de travail que vous ne connaissez pas toujours. C’est enrichissant. Et puis, à ce stade de ma carrière, j’avais ce besoin de changer quelque chose, de découvrir un nouvel environnement. En plus, j’ai depuis longtemps de très bonnes relations avec Philippe Mauduit, qui a aussi rejoint l’équipe en tant que directeur sportif. Il y a pas mal de raisons qui m’ont rendu ce choix facile.

Et puis vous héritez du statut de leader pour les classiques…

« Je ne m’entraîne toujours pas. […] C’est vraiment, vraiment, très frustrant. Ça me rend fou. »

Heinrich Haussler, blessé

L’équipe voulait quelqu’un à aligner sur ces courses et m’y offrait un rôle intéressant. J’ai la possibilité d’être le leader, ce qui me donne l’opportunité de jouer la gagne. Une opportunité, c’est tout ce dont j’ai besoin : les classiques sur lesquelles je m’aligne sont tellement ouvertes… Prenez l’Amstel ou la Flèche, ce sont toujours les trois ou quatre même coureurs qui l’emportent. Alors que quand vous faîtes défiler le palmarès de Milan-Sanremo ou Paris-Roubaix ces dernières saisons, il y a toujours un vainqueur différent. Spécialement sur Roubaix, où le résultat dépend beaucoup de votre fortune du jour.

À titre individuel, vous avez déjà prouvé que vous pouvez vous mêler à la gagne sur ce genre de courses. Deuxième sur Sanremo et sur le Ronde, deux fois sixième à Roubaix… Pensez-vous votre nouvelle équipe assez forte pour vous soutenir dans cet objectif ?

Haussler sur Paris-Roubaix 2016 – Photo Mathilde L’Azou

Evidemment. Bon, ok, on n’a pas l’effectif de Quick-Step, ni celui de la Sky. Mais il y a du monde qui connait les classiques. De toute façon, pour performer, vous devez avoir les jambes. Si vous n’avez pas les cuisses assez puissantes, vous avez beau être dans n’importe quelle équipe, vous n’avancez pas. Vous avez besoin d’hommes autour de vous sur les 180 premiers kilomètres, ensuite vos jambes parlent. A moins d’un ennui mécanique, sur les classiques pavées, l’équipe ne peut pas être une excuse. Rien ne sert d’avoir de gros noms autour de soi, il vaut mieux des travailleurs, des bons coéquipiers qui font leur maximum sur les 180 premières bornes. Et c’est ce genre de coureurs qui pourront m’accompagner chez Bahrain-Merida.

Qu’est ce qui fait de vous un potentiel vainqueur ?

Il faut aimer les classiques pour les endurer, c’est essentiel. Et je les aime. C’est pourquoi, si j’ai une opportunité et que je reviens un jour à cent pour cent, je ferais tout mon possible pour jouer les premiers rôles à nouveau.

Si vous utilisez le « si », c’est que votre blessure contractée lors d’une chute en novembre n’est toujours pas soignée ?

Non, mon genou ne va pas très bien en ce moment. Je ne m’entraîne toujours pas. La semaine dernière, j’étais à la clinique en Autriche pour faire des tests, essayer de nouvelles thérapies, passer des scanners supplémentaires. On essaie de vraiment comprendre quel est le problème… J’ai eu une opération au niveau du cartilage mais je ne peux toujours pas faire de vélo. Les médecins ne sont toujours pas sûrs à 100 % de comment régler ça. C’est vraiment, vraiment, très frustrant. Ça me rend fou. C’est sûrement la situation la plus difficile dans une carrière de cycliste.

Il y a quand même une possibilité de vous voir sur vos grands objectifs de l’année comme Paris-Roubaix ?

« Le pire c’est que tant que tu es jeune, tu peux le faire (sortir et boire, ndlr). Ton corps le supporte tant bien que mal. C’est quand tu vieillis que tu le regrettes. »

Heinrich Haussler, sur ses jeunes années

Aucune chance… Je ne peux rien faire du tout, je ne peux pas m’entraîner. Le seul sport qu’il m’est possible de faire, c’est la natation. Du coup, pour être honnête, mon unique but cette année est de rouler à nouveau sur mon vélo sans souffrir. Il faut comprendre que ce n’est pas seulement mon job, c’est surtout ma passion. Quand on vous enlève ça, quand on vous prive des choses simples qui font votre vie, c’est vraiment dur à accepter mentalement.

Plus tôt dans votre carrière, vous aviez la réputation d’être un fêtard qui aimait bien s’amuser, boire de l’alcool… C’est assez étrange dans un monde cycliste où l’hygiène de vie est si importante, non ?

Haussler en 2007, chez Gerolsteiner – Photo Flickr, Annie Postma

Vous savez, j’avais à peine 14 ans quand j’ai dû quitter ma famille et l’Australie pour rejoindre l’Allemagne. J’ai alors dû me prendre en main, j’ai géré cette situation par moi-même, j’ai grandi seul. Je n’avais plus mes parents pour me dire : ça c’est bien, ça non ; tu devrais faire ceci, éviter cela… En plus j’ai vite connu le succès, j’ai commencé à gagner beaucoup d’argent, ce n’est jamais facile de gérer tout ça aussi jeune. Puis je suis devenu professionnel (en 2005, ndlr), j’ai gagné dans l’année une étape sur la Vuelta et j’ai prolongé à la Gerolsteiner avec une revalorisation salariale.

Quand on a cet âge là, on ne pense pas au futur. J’étais sans doute arrogant, je me disais que j’étais le meilleur et j’ai commencé à vraiment beaucoup faire la fête, à boire… Le pire c’est que tant que tu es jeune, tu peux le faire. Ton corps le supporte tant bien que mal. C’est quand tu vieillis que tu le regrettes, d’autant plus au niveau professionnel. Ton corps commence à décliner, à beaucoup moins supporter les excès, à devenir malade. Mais à ce moment là, personne ne me disait vraiment comment gérer ma carrière, personne ne me donnait de conseils. Attention, ce n’est pas une excuse, mais j’étais vraiment jeune…

Quand avez-vous arrêté les excès ?

J’ai pris conscience du problème en vieillissant. Au bout d’un moment, tu te réveilles. Tu vois que les choses ne sont pas telles qu’elles devraient l’être, qu’il faut que tu t’entraînes sans relâche tous les jours, qu’il te faut être performant en course. Je pense que l’un des déclics a été quand Gerolsteiner a décidé d’arrêter son partenariat avec l’équipe en 2008. J’ai alors eu beaucoup de mal à trouver un contrat car mes résultats n’étaient pas excellents.

« Le sprint est l’une des choses qui a le plus changé depuis mes débuts. Avant, l’emballage final, c’était Cavendish et personne d’autre. »

Heinrich Haussler, à propos du sprint

J’ai eu l’opportunité de rejoindre Cervélo, une nouvelle équipe très ambitieuse avec Carlos Sastre, qui venait de remporter le Tour de France, et Thor Hushovd qui était l’un des grands noms du peloton. Quand je suis arrivé, le manager Thomas Campana m’a dit : « Ecoute, l’année prochaine on doit être bons. Tu vois les coureurs qu’on a, on doit performer. » Ça m’a mis un coup de fouet, je me suis dit que c’était ma dernière chance, que je devais tout faire à 100%. Et ce fut ma meilleure année.

Avec du recul, vous changeriez quelque chose à ce début de carrière un peu chaotique ?

Je ne changerais rien car je suis heureux d’être passé par là. J’ai beaucoup appris de cette période de ma vie.

Haussler battu par Cavendish à Milan-Sanremo 2009 – Photo DR

Après cette année 2009 de folie, beaucoup vous voyaient devenir l’un des cadors du circuit. Qu’est ce qui a perturbé votre progression ?

Après cette belle saison, ma carrière a été un peu gâchée par les blessures. En 2010 je ne peux pas capitaliser sur ma bonne forme car mon genou me gène toute l’année. En 2013 je me fracture le bassin après une chute sur le Tour de Suisse, et cette année, j’ai encore ce truc au genou… Pour moi, les pépins physiques sont la pire chose qui puisse arriver à un sportif de haut niveau.

Au delà d’une victoire sur une classique, vous pourriez réaliser un petit exploit, celui de remporter une étape de chaque grand Tour. Vous avez gagné sur la Vuelta (2005), puis sur le Tour (2009). Il ne vous manque qu’un succès sur le Giro…

Je ne peux pas dire que ce soit un rêve. Je n’essayerai pas de le faire à tout prix car mon principal objectif reste les classiques. En plus du printemps, je chasserai davantage les classiques de fin d’année au Canada ou à Plouay par exemple, que les étapes sur les grands Tours.

Plus tôt dans votre carrière vous étiez souvent dans le coup lors des arrivées massives. On vous y voit moins désormais. Avez-vous définitivement abandonné ce profil de sprinteur que vous cultiviez au début ?

Vous savez, le sprint est l’une des choses qui a le plus changé depuis mes débuts. Avant, l’emballage final, c’était Cavendish et personne d’autre. Peut-être Petacchi, parfois, mais c’était l’affaire de peu de monde. Aujourd’hui, chaque équipe a un très grand sprinteur accompagné par quatre ou cinq gars, c’est devenu quelque chose d’énorme. Du coup, si vous voulez gagner au sprint, il faut y aller très très dur. Et vous serez quand même probablement battu par des gars comme Greipel, Degenkolb ou Cavendish…

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