Je lui ressemble pourtant beaucoup ! Je rassemble également un peloton de coureurs professionnels, sur les mêmes routes et pareillement précédés d’une caravane publicitaire. Nonobstant ces similitudes, force est de constater que je ne remporte qu’un soupçon de l’excitation qu’il engendre, une pincée de la mobilisation qu’il suscite, un semblant de la fascination qu’il féconde. Mais qu’est-ce que ce Tour de France a de plus que moi ?

Scène surréaliste. Quelques mois après mon passage qui n’avait rameuté qu’une poignée de passionnés bien informés aux bords des routes, le Tour emprunte une partie de mon tracé. Deux semaines avant la venue des coureurs, c’est déjà l’émoi. Des panneaux fraîchement achetés par le bourgmestre qui joue sa réélection sur l’événement étouffent les quatre coins de la commune et un courrier dont la solennité et la gravité n’ont rien à envier à l’appel du 18 juin 1940 est envoyé aux riverains. Des portions de route sont restaurées, les pots de fleurs repeints et les îlots directionnels affublés de mousses pare-missiles. Le grand jour, le réseau routier est entièrement bloqué dans un rayon de 30 kilomètres de 10h à 16h et un amas dense et bouillonnant de centaines de spectateurs a supplanté mon aréopage trop peu fourni de supporters. Restauration, bar et écran géant encadrent cette ambiance de fête.

La justification de cette disproportion complexante peut se déduire par une sommaire observation du public. A mille lieues des rares dévots de cyclisme enrôlés pour mon transit, les admirateurs du Tour ne sont pas des « cinglés de vélo ». Mais alors, me demanderez-vous, quelle est leur motivation pour s’agglutiner à leurs semblables pendant des heures dans une chaleur infernale ? Tout d’abord, elle réside dans ce cortège commercial qui rassasie la moitié des spectateurs et abrutit les plus primaires d’entre eux au point d’entraîner de violentes chamailleries pour un lot des plus dérisoires… Chaque année, cependant, ils se le répètent : « Calme-toi ! De toute façon, tu finis toujours par te débarrasser du butin de la caravane, pourtant acquis dans la souffrance… ». Mais c’est plus fort qu’eux, génétique probablement. A l’approche des premiers sponsors, ils mutent. Ils se métamorphosent en véritables tueurs capables de propulser un gosse de 5 ans dans les orties pour un bob Babybel.

Outre ce motif déshumanisant, voire animalisant, c’est évidemment le « show » créé autour du Tour de France qui ameute la foule. A force de marteler à l’antenne leurs dithyrambes sur « la magie du Tour », ces folliculaires dénués de tout esprit critique « vendent » l’événement et attirent dès lors un public – bien que moins connaisseur – abondant. Les rares spécialistes noyés dans un océan d’ignorants sont donc contraints de subir des commentaires dont l’incommodité n’a d’égal que la niaiserie. «  Essayez de voir Thomas Voeckler, les enfants ! » ; « J’espère qu’il y aura une chute devant nous ! » ; « Regarde fiston, le maillot jaune ! C’est celui qui a gagné l’étape d’hier » : de quoi exaspérer, voire répugner les experts de la Petite Reine un tantinet trop élitistes…

Cela étant, l’apogée de la consternation, le paroxysme de l’épouvante, le comble de ma frustration ne survient qu’après le passage de la voiture balai, sur le chemin du retour. Il n’est en effet pas rare d’y intercepter ce cruel constat : « Au final, c’est nul ; on attend des heures pour ne voir les coureurs que quelques secondes. » Fréquemment ponctué d’un abject : « Je n’arrive pas à comprendre ceux qui aiment ça. » Non. C’en est trop. Si vous désirez goutter à la véritable jouissance du spectateur, ne vous rendez plus exclusivement sur le Tour de France. Venez me voir, ne snobez plus mon arrivée dans votre région ! Car c’est sur des épreuves comme la mienne que les vedettes sont les plus accessibles, les parcours les plus rustiques et le plaisir le plus intense.

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