Gianni Savio, très proche de ses coureurs, est un manager général vraiment atypique. A l'italienne... - Photo Bettini
Gianni Savio, très proche de ses coureurs, est un manager général vraiment atypique. A l’italienne… – Photo Bettini

Gianni Savio est une figure importante du cyclisme italien et même mondial. Manager général de la formation Androni, mais aussi remarquable directeur sportif, il confie à la Chronique du Vélo ses ambitions, ses positions, son effectif, son expérience… Tout y passe ! De l’affaire Rujano à la situation financière de sa structure, rien n’est oublié. C’est un grand format avec une personnalité forte de notre sport, que nous vous proposons.

Bonjour Gianni. Pour commencer, nous allons parler de vous. Dès nos premiers contacts, vous vous êtes montré aimable, chaleureux, disponible ; une image semblable à celle que vous donnez en course. Pour vous, le côté mental et l’humain priment-t-ils sur la forme et le physique ?

Oui, vous avez totalement raison. Quand je construis une équipe, je ne cherche pas seulement des coureurs bons sur le plan sportif. Je veux qu’ils le soient aussi du point du vue humain. Sur ce point, je pense qu’on a un bon groupe. Les petites équipes – et notamment la notre – sont condamnées à obtenir de bons résultats grâce au talent des athlètes, mais la formation dans laquelle ils sont est aussi très importante. Toute la structure compte afin que le coureur puisse s’exprimer et donner le meilleur de lui-même.

Toujours dans ce sens, on a souvent droit à des poignées de main entre vous et vos coureurs, qui donnent une impression de lien fraternel.

C’est très vrai. Il y a quelque chose, comme vous le dites, de fraternel. J’ai de très bons rapports avec tous mes coureurs, et cela perdure même quand certains partent pour une autre équipe. Il y a quelques jours, j’ai même eu José Serpa au téléphone (désormais coureur de la Lampre, ndlr) depuis sa Colombie, afin de me souhaiter de joyeuses Pâques ! Alors bien sûr, il y a aussi des exceptions, mais elles sont très rares. Il y au notamment José Rujano…

Au sujet de ce dernier, êtes vous toujours en froid lui ?

C’est un coureur que j’ai découvert et lancé parmi les professionnels. Il a fait un podium sur le Giro 2005, puis s’est perdu dans d’autres équipes et n’a plus rien fait. J’ai décidé de le reprendre et il a retrouvé un bon niveau. Mais l’année passée, il m’a causé beaucoup de problèmes… J’ai alors résilié son contrat au mois d’août dernier. Mais c’est lui qui a amené cette situation en cherchant un scandale qui n’en est pas un. Il a voulu me poser des problèmes au ministère du sport au Vénézuela, mais il n’a pas réussi… Là-bas, ils ont bien compris ce qu’il s’était passé, et il m’ont donné raison. Lui a toujours dit qu’il attendait de l’argent, alors que c’est absolument faux. Il a été régulièrement payé jusqu’au mois d’août, et pour un très mauvais comportement, a été mis hors de l’équipe. Mais dans le respect de tous les règlements de l’UCI. Et il a attendu le mois de janvier pour créer cette polémique tout à fait stupide… Aujourd’hui, cette affaire est terminée.

Considérez vous ce geste comme de l’irrespect, voire comme une trahison envers vous ?

Oui. Je ne l’ai plus vu depuis et pour être franc avec vous, je n’ai pas envie de le revoir. Surtout depuis que je sais qu’il a des problèmes avec le dopage… Mais c’est la première fois que j’ai de tels problèmes avec un de mes coureurs.

En effet, des médias florentins ont révélé qu’il était impliqué dans une affaire de dopage comprenant une majorité de coureurs amateurs…

Comme vous, je l’ai appris par l’intermédiaire de la presse, je n’en sais pas plus.

Pour finir sur votre personnalité, comment définiriez-vous votre style de management ?

Je suis pas seulement manager, je suis aussi directeur sportif. Parce que ma passion, c’est la course ; vivre le cyclisme dans la voiture, sur les routes ! C’est pour ça que j’ai la licence de directeur sportif. Pour donner une définition, je me décris comme un grand passionné de sport. Surtout de cyclisme, mais aussi de football, j’étais même joueur de foot dans ma jeunesse. Mais le cyclisme a toujours été une histoire de famille, mon grand-père, Giovanni Galli, a couru à l’époque des Indépendants. Mais il y a des points communs : dans le vélo comme dans le foot, j’aime les équipes qui attaquent et le beau jeu.

Dernièrement, vous avez signé un pacte avec le gouvernement vénézuélien. Vous êtes donc l’un des ambassadeurs du cyclisme sud-américain. Quelle est votre histoire avec ce continent ?

J’ai d’abord été Directeur Technique National de la Colombie. J’ai été champion du monde en 2002 grâce à Santiago Botero sur le contre-la-montre, puis j’ai participé aux JO d’Athènes. Actuellement, je suis le seul commissaire technique de route du “team amérique” à avoir gagné un tel titre chez les professionnels. Il y a bien eu Fabio Duarte par la suite (en 2008, ndlr), que j’ai moi-même lancé dans le monde pro, mais c’était chez les Espoirs. Et puis, il y a un coureur que j’ai fait progresser et dont je suis très fier, c’est Nelson Cacaito Rodriguez. Il a gagné une étape du Tour de France en devançant Marco Pantani !

Ensuite, je suis passé de la Colombie au Venezuela  dont je suis désormais le DTN. J’ai fait les Jeux de Pékin en 2008, et de Londres en 2012. Cela m’a permis de découvrir, par exemple, Jonathan Monsalve. Désormais, je suis très bien au Venezuela, même si j’ai toujours de très bons rapports avec la fédération colombienne. Concernant le pacte, il est construit avec le ministère du sport vénézuélien et une “sélection nationale” sera créée prochainement. Sa première course sera le Tour de Bretagne.

Côté sportif, êtes vous satisfait de l’effectif dont vous disposez pour cette année 2013 ?

Oui, bien sûr ! Je suis content qu’on ait commencé la saison avec de bons résultats. Je suis responsable d’une équipe professionnelle et je dois bien gérer l’argent que les sponsors mettent à notre disposition. On a déjà gagné trois courses (grâce à Gavazzi, Felline et Malaguti, ndlr) et roulé sur trois continents. De plus, cette année, on a lancé de nouveaux néo-professionnels, et quatre Vénézuéliens devraient encore signer. Et puis disons que ma philosophie fait en sorte que je veux toujours honorer les courses auxquelles on participe. Cependant, je ne donne aucune pression à mes coureurs, vous ne m’entendrez jamais dire « Il faut gagner ! » Mais je dis toujours qu’il faut mettre toute la détermination qu’on a pour être actifs et aller chercher les résultats. On fait le maximum pour pouvoir gagner.

Vous êtes un chercheur de jeunes talents, est-ce que l’un d’entre eux se détache du lot ?

Oui, j’ai beaucoup confiance en mes jeunes, et surtout en Diego Rosa. Je l’ai lancé chez les professionnels cette année, et je ne suis pas déçu. Il a fini 15ème et meilleur jeune du Tour Méditerranéen et s’est montré à l’avant lors de son premier monument, Milan-Sanremo.

Quel regard portez-vous sur le cyclisme moderne, et en particulier italien ?

Cela évolue. Dans le passé, la France et l’Italie représentaient le cyclisme mondial, et le français était la langue de ce sport. Désormais, ce sont les Anglo-Saxons qui ont les commandes, il faut suivre le changement. L’année prochaine, je fêterai mes 30 ans de carrière, et c’est la première fois que je vois de tels budgets. Ceux de Sky ou BMC avoisinent les 20 millions d’euros annuels alors que le notre tourne autour des 2 millions…

Nous sommes dans une nouvelle ère du cyclisme. Mais nous, Italiens, ne sommes pas tout à fait finis. Toutefois, après la domination de Paolo Bettini, l’Italie connaît un petit passage à vide. Parce que pour moi, il n’y a plus de grands coureurs comme le pays a pu en connaître, c’est dommage. Mais surtout, je me considère encore comme un grand romantique du sport, et je le dis haut et fort : le business ne doit pas tuer l’idéal cycliste et le sport en général.

Quelle est votre position vis à vis du dopage dans tout cela ?

Je peux vous dire que notre équipe fait partie de celles qui font le plus d’efforts et luttent contre le dopage de manière concrète. Je m’abstiendrai de faire la morale, mais je privilégie les actions concrètes. Je tiens aussi à répondre aux critiques sur le fait que j’ai pris dans mon équipe des coureurs repentis : Franco Pellizotti, Emmanuele Sella ou encore Mattia Gavazzi. Avec le recul, je suis content d’avoir donné cette seconde chance à ces trois coureurs, puisqu’il se sont très bien comportés. Mais aujourd’hui, je ne le ferai plus. Nous nous sommes engagés et sommes provisoirement intégrés au MPCC (Mouvement Pour un Cyclisme Crédible). De ce fait, en ce moment, on m’observe pour voir si mon équipe adopte vraiment une attitude combative envers le dopage. Mais il n’y a pas de problème, et je suis particulièrement partisan du passeport biologique, par exemple.

Parlons à présent des invitations. Hormis le Giro, vous avez obtenu des Wild-Cards pour Milan-San-Remo et le Tour de Lombardie. Qu’est-ce que ça donne à l’étranger ?

J’ai de bonnes relations avec les organisateurs dans les autres pays. Nous faisons beaucoup de courses, comme vous le voyez, en France. Mais une équipe de notre calibre ne peut participer qu’à un grand tour dans la saison ; nous n’avons qu’une quinzaine de coureurs. Nous en possédons une dizaine d’expérience, le reste est composé de jeunes. Et il serait inapproprié de les lancer à tout va dans des courses aussi difficiles que le Tour de France ou la Vuelta… Je ne demande donc rien. Mais j’espère tout de même, grâce à l’aide vénézuélienne, avoir une grande équipe me permettant de réaliser mes projets !

Vous voulez donc développer votre structure pour l’amener en World Tour d’ici quelques années ?

Oui, j’espère avoir, si possible, une licence World Tour d’ici trois ans. Et naturellement, avoir la structure pour ce changement. Mais tout dépendra du budget que je pourrais obtenir.

Ces derniers temps, le cyclisme est entré dans une crise financière marquée, avez vous des partenariats solides avec vos sponsors ?

Avec Androni, on a commencé en 2008, il y a six ans. Mais à côté, nous avons d’autres sponsors, tout aussi importants, comme Tre Colli ou Sidermec. Il ne faut pas se fier aux deux principaux noms écrits sur notre maillot. Ils cachent une multitude de sponsors, comme Lauretana ou Bianchi, que je n’ai pas cités. Avec tous ces sponsors, nous avons la possibilité de continuer même si l’un d’entre eux s’arrête. Ce n’est pas comme lorsqu’une équipe perd son sponsor majeur. J’ai toujours des solutions, et avoir un pôle important de sponsors est une de mes forces.

Pour terminer, on vous a vu mercredi faire une opération caritative dans un hôpital d’Ivrea. Êtes-vous très engagé en dehors du cyclisme ?

Je pense que nous nous devons de faire quelque chose dans le social tant le cyclisme est un sport populaire dans les villes. Ce que j’ai fait à Ivrea, je l’avais déjà fait à Rome, et je le referai sûrement après le Giro. Il faut être solidaire de ces enfants. On leur a apporté des jouets Androni, ainsi que quelques maillots. Ils étaient bien sûr très contents, le cyclisme fait encore rêver.

Propos recueillis par Alexis Midol


 

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