Quand les hommages requièrent un ton policé mais toujours sincère, tu me permettras, Nicolas, d’utiliser le tutoiement. Ce n’est certes pas l’usage dans le milieu, mais j’en éprouvais le besoin, à l’heure de t’adresser cet inattendu au revoir. En ce 3 mars 2020, date de ton départ précipité, passé la stupéfaction et l’incrédulité, un sentiment me vient : la fierté. Oui, je suis fier de t’avoir connu. Je n’aurai aucunement la prétention de me considérer comme un proche. J’étais une simple connaissance, qui en raison de ton statut, aura éprouvé un véritable intérêt pour tes aventures, le tout teinté d’admiration. Nous sommes tous, aujourd’hui, fiers d’avoir pu côtoyer de plus ou moins près un champion. Dans les grandes largeurs.

Adolescence gersoise

Entre nous, c’est une histoire qui prend naissance il y a de cela vingt cinq ans environ. Nous autres, jeunes cyclistes du club de l’UV Auch, dans le Gers, étions déjà dans la confidence. Au courant qu’un véritable talent se trouvait parmi nous. Cadets ou minimes, nous te regardions déjà, avec admiration et envie. Ébahis devant cette aisance toute naturelle, cette chose soyeuse et gracile que l’on appelle la classe sur un vélo. Des entraînements partagés notamment en hiver, où l’on essayait de prendre ta roue, toi, Nicolas Portal, considéré comme le diamant brut de ce club à la fin des années 90. Une vraie renommée naissait en Midi Pyrénées et bientôt ailleurs, tant sur la route que dans les sous bois, au guidon de ton VTT, ton autre grande passion. Tu étais un vrai touche à tout. Qui inspirait, guidait et fascinait. Par la gentillesse, la sympathie mais surtout le talent. Oui, Nicolas, tu puais le vélo. Tu es était « notre Nico » à tous, la fierté de tout un département qui se découvrait pour la première fois un vrai coureur de renom. En Gascogne, un Mousquetaire roulait enfin des manivelles.

Le temps des amateurs était fructueux et prometteur, mais pas au point de cannibaliser les pelotons. Là n’était pas l’essentiel. Ça, les directeurs sportifs et Vincent Lavenu l’ont bien senti en te recrutant au sein de de l’équipe AG2R Prévoyance en 2002, après quelques mois passés en tant que stagiaire. C’était parti pour neuf belles années de professionnalisme, d’AG2R à la Sky, en passant par la Caisse d’Épargne. En point d’orgue, ce 9 juin 2004, les bras haut levés du côté d’Aubenas, à l’occasion de la troisième étape du Dauphiné Libéré. Un événement pour ma part, si fier de voir enfin le garçon connu quelques années auparavant lever les bras. Des années passées à guetter les moindres performances, même celles qui pourraient sembler anecdotiques pour un suiveur lambda. Une belle et prometteuse seizième place pour ton premier Paris-Roubaix en 2003 et une rageante septième place sur une étape du Tour arrivant à Toulouse la même année, à quelques kilomètres de ta région, restent mes souvenirs les plus vifs. Passé les premiers éclats chez AG2R, c’est à la Caisse d’Épargne que tu prenais tes galons de gregario modèle, ascendant capitaine de route. Aux côté d’un Valverde dithyrambique à ton sujet ou d’un Pereiro vainqueur sur la Grande Boucle en 2007. Ici, tu touchais du doigt la culture de la gagne sur le Tour, déjà. Ce qui sûrement te servira de repère au moment d’intégrer ce novateur projet Sky en 2010.

Chagrin sans fin

Un aventure qui prend fin de façon désolante pour le côté athlète, avec ces fichus problèmes cardiaques décelés qui t’obligent à mettre un point final à ta carrière de coureur. Mais en aucun cas la fin de l’histoire puisque notre Gascon embrassait alors la carrière de directeur sportif. Chose qu’avec l’imagination la plus folle je n’aurais envisagé lors des premiers temps de cette adolescente histoire. Et que témoigner de plus, si ce n’est ma plus profonde admiration et mon plus grand respect devant le travail accompli et le palmarès glané ? Chris Froome, Geraint Thomas, Egan Bernal : Dieu sait ce qu’ils te doivent. Car le Tour n’est pas seulement l’histoire de trois semaines à la quête d’un Graal couleur or ; c’est un sacerdoce, un dévouement tout entier dans ce tourbillon qu’engendre la petite reine. Alors oui, l’odeur de soufre a souvent accompagné les tiens. Oui, les questions ont fusé et les réponses ont été souvent vitupérantes. Mais de façon assez unanime, tu auras toujours été une véritable oasis de sérénité dans ces ambiances tempétueuses, par ta disponibilité et ta connaissance du métier. Plus que les chiffres, qui parlaient forcément pour toi, tu imposais avant tout un profond respect.

Et maintenant ? C’est toujours difficile de penser à un après quand tout s’arrête. Si tôt. Si brutalement. Tes “boys” sont orphelins. Le monde du cyclisme perd ce que l’on peut tout simplement appeler « quelqu’un ». Ce sport, que tu as fait ta vie, auquel tu auras tant donné, te consacrera à coup sûr comme l’un de ses plus brillants sujets. Toi, le cadet de Gascogne, parti à la quête d’une étonnante gloire. Qui fera de toi l’une des plus vaillantes et nobles figures d’une région gersoise où tu fis tes premières armes. La douceur des vallons, le caractère et la noblesse de ces lieux à part auront fait de toi un homme singulier. Pour ces entraînements partagés, pour ces encouragements secrets, pour cette admiration sincère, je ne pourrais adresser de mercis suffisant. Au nom d’un monde cycliste muet de tristesse et de chagrin, je n’aurai qu’une formule bien de chez nous à t’adresser : Adishatz Nico !

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