Année après année, les parcours de nos classiques évoluent pour laisser derrière elles les traditions.
Interview
17 avril 2015
Par Robin Watt  

Pourquoi nos classiques changent-elles ?

Milan-Sanremo, le Tour des Flandres, la Clasica San Sebastian et le Tour de Lombardie sont quatre classiques mythiques du calendrier mondial. L’histoire du cyclisme s’est en partie écrite sur ces courses, et depuis quelques années, leurs parcours respectifs changent, jusqu’à modifier complètement la physionomie de la course. Pourquoi ? Et est-ce que cela revient à bafouer les traditions ? Pour en savoir plus, la Chronique du Vélo a interrogé coureurs, dirigeants et organisateurs. Enquête.

Des traditions chamboulées

Parmi les grandes classiques, c’est le Tour des Flandres qui a ouvert la voie, délaissant le Mur de Grammont dès 2012. Cette difficulté mythique, où s’est tant de fois jouée la course pendant plus de 35 ans, était un symbole pour tous les fans de vélo. Wim van Herreweghe, directeur de l’épreuve, le sait, mais il explique très simplement ce qui a motivé ce choix. « Le Ronde, ce sont les monts et les pavés, et la ville qui représente le mieux la région, c’est Audenaarde. On a décidé de faire l’arrivée là-bas, et dans cette configuration, il est impossible de conserver le Mur de Grammont comme juge de paix. » Dans le nouveau parcours, c’est donc l’enchaînement Vieux Quaremont – Paterberg, franchi à deux reprises, qui fait la différence. Le Flamand note d’ailleurs que trois ans après l’instauration de cette nouveauté, les protagonistes ont accepté le changement. « Les Belges vivent avec le symbole de cette course, donc quand on change quelque chose, on se demande tout le temps comment vont réagir les supporters. Mais on continue de chercher la tradition, avec simplement un nouveau parcours, et les coureurs se sont bien adaptés. »

Matthieu Ladagnous, cinquième en 2013, est pourtant bien plus nuancé. « J’ai trouvé vraiment dommage de changer le parcours comme ça, et de retirer un passage mythique comme le Mur de Grammont, confie le Français. Mais on fait avec, il n’y a pas le choix. » Tony Gallopin, polyvalent classicman, est également de cet avis : « Je suis pour les traditions, pas pour le changement, même si le cyclisme évolue et qu’on ne peut pas le nier. » Entre les nostalgiques qui veulent conserver les parcours historiques et ceux qui jugent indispensable de moderniser les grandes classiques du calendrier, l’entente est donc compliquée. D’autant que rien n’est jamais tout blanc ou tout noir, Ladagnous lui-même a du mal à se situer. « Je suis entre les deux théories, il faut aussi s’adapter à la demande du public. Sur le Tour des Flandres, quand vous voyez passer trois fois le peloton dans le Vieux Quaremont, c’est sûr que ça devient intéressant. »

Van Herreweghe, lui, tient à signaler que le Mur de Grammont n’a pas toujours été au programme, et que le Tour des Flandres nouvelle version ne se fourvoie absolument pas. « On reste malgré tout dans le classique. La base du circuit du Ronde, ce sont les cent derniers kilomètres, avec l’enchaînement de monts. Tant qu’on reste dans cette région, on ne se dénature pas. Il n’y a certes plus de Grammont, mais on a remis le Kruisberg. Pendant les cinquante premières éditions, il était au programme, et avait été supprimé pendant les années où on passait par le Grammont… Le cyclisme peut changer », détaille le Flamand. Si l’ancien parcours était devenu mythique en étant le théâtre de grandes bagarres, le nouveau est finalement voué à devenir tout aussi reconnu. « On veut chercher la reconnaissance et s’inscrire dans la tradition avec ce nouveau parcours », ajoute le directeur de l’épreuve.

Une question de physionomie

S’il n’adhère pas vraiment à tous ces changements, Tony Gallopin admet malgré tout que « dans la plupart des cas, ils [lui] conviennent plutôt bien, notamment sur Milan-Sanremo ou le Tour des Flandres. » Il est vrai que Le Manie, retiré du parcours de la Classicissima, avantage légèrement les puncheurs-sprinteurs comme le Français. Mais si depuis un an, les organisateurs de l’épreuve italienne sont incapables d’intégrer la fameuse Pompeiana à cause d’une route trop abîmée, 2016 devrait être la bonne année pour que soit ajoutée cette difficulté qui réduirait clairement les chances des non-grimpeurs. Une initiative que Van Herreweghe a du mal à approuver : « Je pense qu’on doit respecter la philosophie de la course. Et sur Milan-Sanremo, ça deviendrait avec la Pompeiana beaucoup moins intéressant pour les sprinteurs. Mais sur le Tour des Flandres, on ne modifie pas la physionomie de la course. Boonen et Cancellara restent les favoris, le palmarès ne sera pas changé par notre nouveau parcours. »

C’est en effet sur ce point que se distinguent la Primavera et la Clasica San Sebastian : l’ajout de nouvelles difficultés peuvent changer jusqu’au vainqueur de l’épreuve. Avec la Pompeiana, que les coureurs devraient escalader entre la Cipressa et le Poggio, impossible de voir à nouveau Cavendish lever les bras sur la Via Roma, comme en 2009. « Et surtout, plus personne n’attaquera dès la Cipressa », s’exclame Ladagnous. Idem avec l’ajout du Bordako Tontorra sur l’épreuve espagnole. Après cette ultime difficulté, il ne reste que sept kilomètres à parcourir – dont une partie en descente -, de quoi enlever toute chance de victoire à Gallopin par exemple, qui s’était imposé en 2013, sur l’ancien parcours.

La lutte contre l’attentisme

« La tendance va à rendre la course toujours plus difficile », regrette Gallopin. On se rappelle en effet du Tour des Flandres 2013 et de son nouveau parcours : avec trois passages du Vieux Quarement et du Paterberg, les coureurs avaient attendus le dernier moment pour se découvrir. A vouloir sans cesse ajouter des difficultés, et souvent tout proche de l’arrivée, les organisateurs rendent alors les classiques de plus en plus ennuyeuses. Ladagnous abonde : « Plus le parcours est dur, plus les coureurs attendent, car celui qui se découvre trop tôt a perdu. Il faut des difficultés, mais pas trop et pas trop proches de l’arrivée. Parfois, les parcours font peur… », explique celui qui avait profité de ce marquage, en 2013, pour aller chercher une cinquième place à Audenaarde. Mais un peloton de vingt était justement arrivé pour se jouer la quatrième place : indigne d’un Tour des Flandres.

L’organisation du Ronde a ainsi opéré chaque année quelques petits changements, avant d’arriver à un parcours qui doit désormais s’inscrire dans le temps. « Il faut écouter les ressentis. Après notre première édition avec le nouveau parcours, on est allés demander à toutes les équipes ce qu’elles en pensaient, et on s’est adaptés. Idem après la deuxième édition. Aujourd’hui, je pense que ça respecte un peu ce que tout le monde attend », révèle Wim van Herreweghe. Cependant, pour lui, il est trop facile de dire que seules les classiques pâtissent de cet attentisme : « Le cyclisme change, c’est comme ça. Sur le Tour de France, c’est pareil, on n’a plus d’attaques dans la plaine ou dans le premier col de la journée, les coureurs attendent les cinq derniers kilomètres. » L’occasion de ressortir l’adage « les coureurs font la course ». L’organisateur ne serait donc là que pour offrir à ces coureurs un terrain qui leur permette de s’exprimer.

Gianni Savio, manager général d’Androni, assure que « le final du Tour de Lombardie en 2014 laissait la possibilité d’entrevoir des attaques et des scénarios très divers. » Pourtant, le dernier Monument de l’année a été il y a un an et demi un simulacre de course, où tout le monde s’est regardé jusque dans les derniers hectomètres sans prendre la moindre initiative. « Il y a aussi, depuis quelques années, un équilibrage des forces entre les coureurs, personne ne se démarque assez, comme Cancellara ou Boonen sur les flandriennes. Et puis ce n’est plus envisageable d’avoir de grosses bagarres en fin de saison », argumente l’Italien. On reste malgré tout persuadés que les Valverde, Gilbert, Rodriguez et autres Martin pourraient se livrer bataille sans attendre le dernier kilomètre. On l’a vu sur les dernières éditions des Championnats du Monde, les coureurs sont toujours capables de se dépasser quand il s’agit de grandes épreuves, même à l’automne.

Le public avant tout ?

Il n’en reste pas moins que les organisateurs à l’origine de ces changements de parcours assurent le faire avant tout pour le public, et on ne peut nier que cela favorise les spectateurs quand le Tour des Flandres passe trois fois dans le Vieux Quaremont. « Notre nouveau parcours permet d’améliorer l’expérience pour le public, il y a des écrans géants dans le Vieux Quaremont et au Paterberg »,  avance Van Herreweghe. Mais ce que demande le public, c’est surtout du spectacle, et voir passer trois fois un peloton groupé ne l’intéresse pas plus que de voir une seule fois des coureurs en pleine bagarre pour la victoire. Pour Gianni Savio, les raisons de ces changements peuvent être un peu différentes, notamment sur le Tour de Lombardie, où l’arrivée n’a pas toujours été jugée au même endroit ces dernières années.  « Ces évolutions ne sont pas uniquement sportives. Elles sont aussi politiques, car au sein d’une même région par exemple, plusieurs villes souhaitent bénéficier de l’évènement. »

Néanmoins, Wim van Herreweghe se veut rassurant : « Les changements doivent rester dans l’intérêt du public et des coureurs. Par exemple, Bruxelles a beau être la capitale de la Flandre, on n’ira jamais faire l’arrivée là-bas. » Malgré tout, l’envie d’offrir du spectacle aux spectateurs semble parfois passer au second plan. Les grandes classiques du calendrier sont devenues, par leur histoire, bien plus que de simples courses cyclistes. Elles ont désormais un rôle politique, et les organisateurs subissent inévitablement quelques pressions. Mais malheureusement, que les modifications des dernières années soient complètement ou non à l’initiative des organisateurs ne change pas grand chose, le constat est le même : les classiques, même les plus prestigieuses, deviennent prévisibles et ennuyeuses.

Pour autant, l’explication n’est peut-être pas à chercher en particulier dans les courses d’un jour. Le système de points World Tour, décernés uniquement aux dix premiers, participe aussi à rendre les courses fermées, sur les classiques comme ailleurs. « Les courses d’attente sont de moins en moins rares, et je pense qu’au fur et à mesure, le World Tour ressemblera de plus en plus à ça », témoigne Ladagnous. Frustrant. Bien sûr, les organisateurs ne sont pas les seuls responsables de ces classiques sans mouvement, mais ils ont un rôle déterminant. Se rendre compte que plus de difficultés et plus proches de l’arrivée ne fait qu’empirer les choses paraît dès lors indispensable. Oui, le cyclisme change. Les équipes sont de mieux en mieux organisées, les tactiques toujours plus affinées, et les victoires souvent plus insipides qu’autrefois. Mais si tous ces changements de parcours sont réellement destinés à améliorer l’expérience du public, il serait bien de prendre en compte son avis. Parce que perdre à la fois le spectacle et les traditions, ça fait beaucoup…

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5 Commentaires sur "Pourquoi nos classiques changent-elles ?"

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Isaak
Isaak
Salut, J’ai l’impression que la distance des classiques n’effraie plus tellement une importante majorité de coureurs – pas écrasante non plus – évoluant en WT voire en Conti pro. Certes, on retrouve toujours les meilleurs à la fin mais le nivellement du niveau des protagonistes fait que l’on peut retrouver aisément une bonne vingtaine de coureurs à 15-20 km du but dans un monument comme ce fut le cas dimanche dernier à l’occasion de Paris-Roubaix. Du coup le suspense ne fait que décupler et tout le monde est tenu en haleine sur une assez courte période. L’expansion du professionnalisme et la mondialisation obligent maintenant ceux qui sont intrinsèquement plus forts à combiner leur puissance athlétique avec une tactique sans failles, ce qui est plutôt bien parce que le cyclisme doit en priorité adouber les meilleurs, pas les plus doués physiquement. Quelque part, le « derrière moto » et plus globalement l’amélioration des techniques d’entraînement permettent aux seconds couteaux de saisir leur chance quand rien n’est joué à l’approche de l’arrivée. Alors oui, le dénouement des classiques intervient plus tard qu’à l’accoutumée et ce qu’il faudrait peut-être faire – je n’ai cependant pas la science infuse -, ce serait de limiter à 7… Lire la suite »
Duclos
Duclos

Franchement, je reste convaincu qu’en sport la tradition ca s’invente. Si dans dix ans le tour des flandres revient à Grammont, il y aura forcément un néo pro qui viendra dire « c’est dommage le changement de parcours, je voulais faire le paterberg comme mon idole kristoff-sagan ».

Ensuite j’ai l’impression que les points WT c’est la bonne excuse. A part les 3-4 équipes qui ont un coureur capable de faire la différence sur une difficulté, beaucoup auraient intérêt à débrider la course et tenter des trucs. Le rouleau compresseur sky ou movistar pour amener tout le monde ensemble à Huy, c’est une évolution tactique mais toutes les autres équipes ne change pas de tactique.
L’échappée matinale entre 3 et 10 coureurs ça devient comique tellement c’est inutile.

chris
chris

L’évolution voulue par l’UCI plus la mondialisation vont dans le même sens d’une aseptisation du cyclisme. Les (trop) grosses formations se livrent à une guerre de tranchées verrouillant les courses, classiques ou courses à étapes, par la mise en place de trains de spécialistes emmenant le peloton à toute allure. Les leaders s’expriment dans les 3 derniers kilomètres. Cela devient aussi insipide qu’une course de F1. Pas de solution miraculeuse. La multiplication des difficultés de parcours devient même contreproductive.
Réduire les formations de 30 à 25? Ne pas les obliger à faire toutes les courses? Réduire les équipes à 6 coureurs sur les classiques en augmentant le nombre d’équipes au départ et à 7 ou 8 sur les grands tours? Plus d’oreillettes? Il faudra bien trouver des pistes!

Isaak
Isaak

Réduire les formations WT de 30 à 25 coureurs est une hérésie. Ces derniers seraient sur les rotules avant l’été

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