Luis Ocaña face à son plus redoutable adversaire, Eddy Merckx. Le maillot jaune, il ne le ramènera qu'en 1973 à Paris - photo DR
21 juillet 2017
Marseille

Duel de titans à Marseille

Marseille, deuxième ville de France, son Vieux Port, le soleil et l’engouement populaire, est un lieu idéal pour accueillir le Tour. Pourtant entre 1971 et 1989, l’épreuve n’y est passée qu’une seule fois. Mais une fois qui compte. La cité phocéenne a été le théâtre de l’une des plus extraordinaires étapes de l’histoire, en 1971, avec une arrivée deux heures avant l’horaire prévu qui a suscité la colère du maire de l’époque, Gaston Defferre. Retour sur une journée mémorable.

Acte I : Orcières-Merlette

Pour comprendre ce qu’il s’est passé le 10 juillet 1971, entre Orcières-Merlette et Marseille, il convient de remonter quelques temps en arrière. Dans ce début de seventies, Eddy Merckx est le roi incontesté du peloton, déjà vainqueur de deux Tours de France, deux Giro et trois Milan-Sanremo. Personne dans le vélo n’arrive à s’opposer à la suprématie du Belge. D’ailleurs, sur le début du Tour 1971, Merckx se pare de jaune dès le grand départ de Mulhouse, et le cède seulement à Joop Zoetemelk à Grenoble, la veille de la première grande étape de montagne, vers la station d’Orcières-Merlette.

Eddy Merckx est donc le grand favori de l’étape, et cette domination agace. Le magazine Paris-Match titrait avant le Tour : « Merckx va-t-il tuer le Tour de France ? » Un an plutôt, Jacques Goddet, le fameux directeur du journal L’Equipe, s’exclamait en salle de rédaction : « C’est une catastrophe ! » Personne ne voit Merckx se faire battre… sauf un jeune espagnol, vainqueur de la Vuelta 1970. Luis Ocaña n’a qu’une obsession, faire chuter le Cannibale. Son chien, il l’a appelé Merckx, pour mieux lui donner des ordres. Et ce jour-là, l’Espagnol réalise le numéro de sa carrière. « Luis Ocaña, c’est un coureur comme on en a plus aujourd’hui, témoigne Raymond Poulidor. Cette étape-là, il fait 120 kilomètres en tête. A quarante ou cinquante kilomètres de l’arrivée, De Muer, son directeur sportif, vient le voir, et lui dit de ralentir, parce qu’il avait six minutes d’avance. Ocaña lui a répondu : ‘Ça en fera sept !’ »

L’Espagnol est un incroyable compétiteur. Ce jour-là, il réussit l’inimaginable, prendre huit minutes à l’invincible Eddy Merckx. Le chef d’oeuvre de sa vie d’athlète, alors que le champion belge n’a jamais paru aussi désemparé. Merckx est persuadé d’avoir perdu le Tour. « Si vous me demandez si j’ai eu la tentation de descendre de vélo, je vous dirais que j’y ai pensé. Je me suis battu… Ce qu’il (Ocaña) a fait est extraordinaire. » Ce jour-là, Merckx a payé trois ans de domination sans égal, devant se débrouiller seul pour limiter la casse, ce qui fera dire à Raphaël Géminiani, directeur sportif de son rival Joaquim Agostinho : « Je me demande si ce que Merckx a réalisé derrière, avec tous les gars dans sa roue, n’est pas plus formidable encore. »

Acte II : Marseille

Avec ce qui apparaît alors comme une passation de pouvoir entre Merckx et Ocaña, l’étape était donc appelée à rester dans les livres d’histoire. Elle le fera, bien sûr. Mais en n’étant que la première partie d’une fabuleuse passe d’armes. La faute (ou grâce) à un Ocaña irrégulier. « Autant des jours, il était brillant, autant d’autres, il n’était pas bien », se remémore Raymond Poulidor. Et le lendemain vers Marseille, c’est un jour sans pour le ténébreux espagnol. « Au départ d’Orcières, Eddy Merckx a vu qu’Ocaña était un peu à l’arrière, en train de discuter avec des journalistes, nous explique Bernard Thévenet, vainqueur d’étape deux jours plus tôt. Il n’avait pas du tout idée d’attaquer dans la descente, enfin c’est ce qu’il m’a dit… Il a fait la descente à bloc et ils se sont retrouvés une douzaine devant. » Pourtant, Ocaña avait été prévenu. Johny Schleck, son coéquipier, racontait dans le livre Etapes de Richard Moore : « J’ai dit : ‘Luis, regarde, le Grand est en première ligne’. Il m’a répondu : ‘T’en fais pas, il va pas attaquer dans la descente.’ »

Et pourtant, Merckx force son destin. L’attaque est folle, mais Merckx l’est encore plus. « Tout ce que je sais, c’est que j’attaquerai jusqu’à l’épuisement. Même si cela signifie finir le Tour à la vingtième place », expliquera-t-il à l’arrivée. Derrière lui, c’est la panique. Dans la chaleur provençale, le peloton roule à toute allure. L’écart entre le groupe Merckx, d’une douzaine de coureurs, et le peloton Ocaña, où l’équipe Bic prend la majorité des relais, oscille entre quarante-cinq secondes et deux minutes dix. « Il y avait 240 bornes, nous raconte Bernard Thévenet. Les organisateurs s’étaient dits que ça allait être une étape de transition, où on allait faire du 36 ou 37 de moyenne. Mais on a fait du 45 de moyenne ! » Evidemment, les coureurs sont vite arrivés à Marseille. « Quand on est arrivés… Tu n’y penses pas quand tu es sur le vélo, mais en arrivant je me suis dit ‘Merde, il y a personne’, rigole encore le double vainqueur du Tour (1975 et 1977). Ils ont fait le podium et toutes les cérémonies, et c’est le soir qu’on a appris que Defferre, le maire de l’époque, était très mécontent parce qu’on ne l’avait pas attendu ! »

Merckx gagne alors deux minutes sur le maillot jaune Ocaña, affecté psychologiquement. « Son visage (Ocaña) était pâlot, se remémore Marinus Wagtmans, ancien équipier du Belge. Il avait perdu trop de forces ce jour-là. Quand Merckx est descendu du podium, je l’ai arrêté et je lui ai dit : ‘Eddy, Ocaña n’a aucun avenir sur ce Tour de France. Crois-moi.’ » La suite de l’histoire est connue, le champion espagnol perdra toutes ses illusions dans le col de Menté. Mais à Marseille, cette arrivée une heure et demie avant l’horaire prévu fait grincer des dents. Tout le monde a été pris de court. L’ORTF n’a pas eu le temps d’installer ses caméras, la caravane doit avancer plus vite que prévu. « Elle ne pouvait rien distribuer, on leur disait d’avancer. Ils s’écriaient qu’ils avaient déjà une heure d’avance, mais c’était pas suffisant », sourit Thévenet. Gaston Defferre fait alors la moue. « Quand il est arrivé, il a demandé où en était le Tour, et quelqu’un lui a répondu que c’était fini. ‘Comment ça ils sont arrivés ? Ils m’ont pas attendu ?’ Non non, lui explique le gars embarrassé. Alors il a dit que tant qu’il serait vivant, le Tour ne repasserait pas à Marseille. » Bernard Thévenet en rigole, mais la parole de Defferre n’était pas lancée en l’air. Le maire meurt en 1986, et le Tour ne repassera pas dans la cité phocéenne avant 1989. Pourtant, la ville aime le Tour, et le prouvera une fois de plus demain, en accueillant pour la trente-sixième fois la Grande Boucle. Et comme en 1971, Marseille désignera le vainqueur du Tour de France.

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