Le maillot jaune sur le Tour de France représente évidemment l'un des plus beaux souvenirs de Cyril Dessel - Photo AFP
Le maillot jaune sur le Tour de France représente évidemment l’un des plus beaux souvenirs de Cyril Dessel – Photo AFP

Il a 38 ans et a quitté le cyclisme professionnel il y a un an et demi maintenant. Cependant, Cyril Dessel n’a pas totalement quitté le vélo. Il continue de le suivre, en se remémorant parfois son glorieux passé. A une époque où le cyclisme français cherchait des leaders, le Stéphanois de naissance a fait vibrer le public sur les routes du Tour de France. Dans ce très riche entretien avec la Chronique du Vélo, Cyril Dessel évoque ses plus beaux moments, mais aussi sa situation actuelle, et le regard qu’il porte sur le cyclisme d’aujourd’hui.

Bonjour Cyril. Tout d’abord, un an et demi après votre retraite, quel regard portez-vous sur votre départ ? Pensez-vous que c’était le bon moment ?

Oui je pense que c’était le bon moment, je n’ai pas de regrets à ce niveau là. Ca faisait deux ans que j’avais un petit peu plus de mal sur le plan des résultats. Donc voilà à un moment il faut savoir se retirer, laisser la place aux jeunes et ne pas faire l’année de trop. J’ai quand même couru le Giro et la Vuelta ma dernière année, et même si je n’y ai pas réalisé de performance marquante, j’étais présent et j’ai pu aider les copains. Il était alors temps de tirer ma révérence.

Au regard de votre parcours professionnel, on remarque une grande fidélité à AG2R et Vincent Lavenu, une chose rare dans le cyclisme actuel. Pourquoi un tel choix de carrière ?

C’est vrai que sur la fin de ma carrière je n’ai pas bougé, pour la simple et bonne raison que lorsqu’on est bien dans une équipe, il n’y a pas vraiment de raison de partir. J’avais la confiance de Vincent et de toute l’équipe, je m’y sentais bien et j’avais pas mal de libertés concernant mon programme de course, donc pourquoi changer ? Et je pense que c’est encore valable aujourd’hui sauf que maintenant il y a de plus en plus d’argent en jeu dans le sport de haut niveau et le vélo n’échappe pas à la règle. Alors forcément il y a des enjeux financiers qui poussent les coureurs à aller dans certaines équipes plutôt que dans d’autres…

Qu’avez-vous remarqué de particulier depuis votre retrait ?

Je dirais que quand on est sportif de haut niveau et qu’on se remet en question chaque année pour rechercher la performance, ça demande pas mal de contraintes, et on a parfois tendance à oublier qu’on a de la chance d’être cycliste professionnel, que la vie est belle. Et c’est quelque chose dont on se rend rapidement compte lorsqu’on arrête sa carrière. Au début on est content, on arrive de chez les amateurs sans trop de moyens et on vit dans des conditions très confortables. Alors à ce moment là on se rend compte de notre chance mais petit à petit, avec le poids des années, on peut oublier qu’en fait, c’est le plus beau métier du monde qu’on a la chance de faire. Être sportif de haut niveau et vivre de sa passion, c’est vraiment une chance que peu de gens ont.

Le cyclisme, comme vous dites, est un très beau métier. Cependant, parfois, les conditions météorologiques rendent la course très difficile, comme c’est le cas actuellement sur le Giro. Durant votre carrière, quand avez-vous été confronté à ces problèmes ?

J’ai connu ça, pas sur le Tour d’Italie, mais sur Paris-Nice. Il était assez fréquent qu’on ait des conditions climatiques difficiles. C’était au mois de mars, il fait parfois froid, et même si on ne montait pas des cols à 2000 mètres, dans la région de Saint-Etienne, on peut monter à 1200-1300 mètres, et j’ai connu des étapes modifiées voire annulées. Alors c’est sûr que dans ces conditions, le vélo c’est moins drôle, et j’imagine que les coureurs vont être heureux d’arriver à Brescia. Parce que comme on dit, durant ces trois semaines, ils ont reçu ! De la pluie tous les jours ou presque, des arrivées sous la neige comme au Galibier… C’est déjà difficile de récupérer des efforts quotidiens sur un grand tour alors quand vous rajoutez le froid et la pluie, ça accentue la fatigue. Dans le peloton aussi ça demande plus de concentration, le freinage n’est pas le même et nerveusement c’est plus difficile. Mais ça fait partie du cyclisme et quand on est coureur, on sait que ça fait partie du jeu. Et puis il y a des coureurs qui préfèrent le froid à la chaleur, donc il en faut pour tout le monde, même si je pense que là, même ceux qui ne craignent pas trop la pluie et le froid seront contents d’arriver parce que sur ce Tour d’Italie, c’était vraiment très difficile.

Ces conditions ont obligé les organisateurs à modifier des étapes, et même à annuler celle du Val Martello. On a parfois l’impression que ces décisions sont de plus en plus fréquentes, même si l’on comprend que la sécurité des coureurs passent avant tout. Comment vous placez-vous par rapport à ça ?

Je pense que quand on dit que c’est très difficile pour les coureurs, c’est pareil pour les organisateurs. C’est pas facile de raboter une étape, il faut trouver des itinéraires de secours, avoir les autorisations… Et puis il a des partenariats avec les villes étapes, et une étape annulée comme ce vendredi, c’est beaucoup de préjudices. Donc je pense que si ça a été éprouvant pour les coureurs, ça l’a aussi été pour l’organisateur ces derniers jours, qui a dû jongler avec les aléas météorologiques. Lui aussi va être content d’arriver au bout. Alors c’est vrai qu’on a en tête les images notamment de Liège-Bastogne-Liège en 1980, avec Bernard Hinault sous la neige, et que ces décisions sont plus fréquentes. Mais il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui ça roule plus vite, et il faut évidemment privilégier la sécurité des coureurs. S’il y a de la neige et que les coureurs tombent sans arrêt… Déjà en première semaine, avec uniquement de la pluie, on a eu beaucoup de chutes, alors imaginez si vous envoyez 190 coureurs dans la neige… C’est fait au détriment du spectacle puisque les spectateurs attendent de voir les coureurs se battre dans toutes les conditions, mais il y a des limites à ne pas dépasser. Là il y a de la neige et on ne peut pas mettre des chaînes sur les pneus de vélo, donc même si les organisateurs font le maximum pour que les étapes aient lieu, c’est parfois impossible…

Cependant, le mois de juin arrive et devrait signifier le beau temps, ainsi que l’approche du Tour de France. Qu’est-ce que cela vous fait de vivre cet évènement de l’extérieur, vous qui étiez VIP Carrefour l’année dernière ?

Ca apporte une vision un petit peu différence, parce que quand on est cycliste sur le Tour, on est très concentré sur la course. C’est l’objectif de l’année du coup on s’intéresse pas forcément à toute l’organisation qu’il y a derrière, sur les villes départs et arrivées, concernant la logistique, et on n’imagine pas qu’il y a tant de personnes qui y travaillent… On arrive une heure avant le départ, on va à la signature, on prend le départ et à l’arrivée on va directement aux bus, on se douche et on rentre à l’hôtel. Ensuite c’est repos, dodo et le lendemain on est reparti. C’est comme ça que le Tour passe pendant trois semaines, et on ne voit presque rien de ce qu’il y a autour. Alors que quand on est de l’autre côté, on arrive plus tôt au village départ, à l’arrivée on est garé un peu plus loin, pour aller sur la ligne on voit les kilomètres de câble installés chaque jour, etc… Et c’est là qu’on se demande comment ils font pour mettre ça en place tous les jours. On se rend compte que tout ne se fait pas en un claquement de doigt.

Au moment du départ, est-ce que vous avez envie de remonter sur le vélo, juste pour un mois si c’était possible ?

Non, même si ça fait toujours rêver quand on voit les coureurs dans les cols. L’année dernière je me souviens, j’avais eu un petit frisson lors de la victoire de Froome à la Planche des Belles filles. Quand j’ai vu les quatre ou cinq premiers arriver presque en apnée, je me suis dit c’est beau quand même. Alors forcément quand on voit des images comme ça, on pense à nos souvenirs de carrière. On se rend compte encore une fois que ce qu’on avait la chance de faire était beau et on comprend aussi un peu qu’on pouvait faire vibrer les gens. Quand on croise des personnes lors de réceptions, c’est ce qu’ils nous disent et on a un peu de mal à comprendre ce qu’ils veulent dire. Mais lors de cette arrivée, quand je les ai vu arriver, à la recherche d’oxygène dans les derniers mètres, j’ai compris ce que c’était de vibrer pour un coureur qui arrive. Mais après, la pointe de regret, non je ne l’ai pas. C’est vrai que ça peut toujours faire envie mais il faut penser aussi à tous les sacrifices qu’il y a pour arriver là et même si c’est magique, on sait qu’à 38 ans, c’est derrière nous.

Vous le dites, vous avez fait vibrer le public français, notamment grâce à votre maillot jaune en 2006 puis à votre victoire d’étape en 2008, en plus à une époque où le cyclisme français cherchait des têtes d’affiche. Quels souvenirs en gardez-vous ?

J’en garde forcément des souvenirs formidables, ça restera des moments très forts de ma vie. Quand on est sportif de haut niveau, on vit pour ça, pour ces moments. Il y en a qui font une carrière chez les professionnels sans avoir autant de chance, moi je les ai vécu et j’ai su en profiter. Je pense que j’ai su saisir les opportunités quand elles se sont présentées et c’est vrai que c’était une période où le cyclisme français cherchait des leaders, ça m’a un peu mis sur le devant de la scène, et ça a été plaisant à vivre. Le maillot jaune, même si j’étais un peu déçu sur le moment parce que je voulais gagner l’étape et que j’ai terminé deuxième, j’ai pris conscience après de sa portée médiatique. Et c’était un moment d’autant plus fort puisque c’était l’anniversaire de mon père ce jour-là, et il m’attendait à l’hôtel. Quand je suis arrivé, j’avais les larmes au yeux. Et ensuite il y a eu la victoire d’étape qui était un peu toucher le but que j’avais loupé quand j’avais pris le maillot jaune. Je me disais cette fois tu peux pas te louper, tu dois gagner, et c’est ce que j’ai fais, donc j’avais l’impression d’avoir bouclé la boucle avec cette victoire. Il me manque juste un titre de champion de France, où j’ai terminé deuxième derrière Voeckler en 2004. Si j’avais gagné, ça aurait été la carrière 100% réussie.

Propos recueillis par Robin Watt


 

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