Sur ce Giro, Kenny Elissonde et l'équipe Sky ont perdu toutes leurs chances de ramener le maillot rose à Milan - Photo RCS Sport
Interview
18 mai 2017
Par  Robin Watt 

Elissonde : « Gagner sans Chris, c’était peut-être cette année »

Geraint Thomas à plus de six minutes du maillot rose, ce n’était pas vraiment le scénario rêvé pour l’équipe Sky. Mais voilà, il a suffi d’une moto mal placée et les espoirs de la formation britannique se sont envolées. D’un coup d’un seul. Pendant la journée de repos, lundi, l’heure était donc à la remobilisation. Kenny Elissonde, lui, a accepté de nous parler, avant d’aller dîner avec ses coéquipiers. Forcément déçu, mais malgré tout heureux de faire partie de cette « aventure ». Sur une course de trois semaines, il le sait, tout peut arriver. Et même si remporter le Giro n’est plus un objectif raisonnable, l’équipe Sky retrouvera peut-être le sourire d’ici Milan.

Mise à jour : Geraint Thomas a finalement abandonné ce vendredi, vers Tortona.

Après l’incident de dimanche, comment s’est passée la journée de repos ?

Ça a été une journée de repos finalement normale. Mais ce qu’il s’est passé hier (dimanche, ndlr) a a mis un coup au moral, c’est sûr. Ça faisait huit étapes qu’on faisait tout très bien pour que Geraint soit le mieux placé possible. Et même si ce n’était qu’une question de secondes, il était le mieux placé des favoris, preuve qu’on avait bien fait le boulot.

Vous aussi, vous êtes tombé ?

Oui, j’étais juste derrière Kyrienka. Je n’ai pas pu repartir tout de suite, mon vélo était cassé. En revanche je n’ai pas vraiment de séquelles, ça va. Mais c’est comme ça, c’est la malchance, un fait de course. « G » (le surnom donné à Geraint Thomas, ndlr) avait déjà chuté en début d’étape, au moment de l’incident il était déjà sur son deuxième vélo donc ça a été un peu compliqué au moment de le dépanner. C’était une journée noire pour l’équipe Sky et surtout pour Geraint. Il va falloir se reconcentrer, on verra demain matin au briefing ce que nous dit le staff, ils se sont réunis aujourd’hui pour définir la stratégie à adopter.

Kenny Elissonde au départ d’Alghero, lors de la première étape – Photo Russ Ellis, Team Sky

Vous concernant, on ne vous attendait pas sur le Giro mais en Romandie, avec Chris Froome. Comment ce changement s’est-il opéré ?

Au départ j’ai fait le stage en altitude avec le groupe du Giro. Ça s’est bien passé là-bas, alors on s’est dit qu’il pouvait être intéressant que je fasse le Tour des Alpes plutôt que les ardennaises. Il y avait plus de montagne, ça me correspondait mieux, donc j’y suis allé. J’y ai fait du bon boulot pour Geraint, avec l’équipe du Giro qui était autour de lui. Du coup le staff s’est demandé, pourquoi ne pas emmener un grimpeur de plus en Italie vu qu’on venait jouer le général. Pour moi c’était aussi une opportunité de prendre encore de l’expérience. Faire un grand tour dans l’équipe, il fallait le voir comme une chance.

Ça veut dire qu’on ne vous verra pas sur de Tour de France ?

Oui c’est sûr qu’après le Giro, je ne ferai pas le Tour.

On imaginait pourtant que vous seriez dans la garde rapprochée de Chris Froome. Vous avez fait l’Herald Sun Tour avec lui, puis vous étiez prévu en Romandie et sur le Dauphiné. C’est une déception ?

Je n’avais pas encore parlé de ça avec le staff, c’était bien trop précoce. Mais je ne suis pas déçu, non. Je suis content de faire le Giro, de prendre de l’expérience. Il ne faut pas brûler les étapes. Le Tour chez Sky, c’est quelque chose. Il faut vraiment être sur de soi et je pense que le Giro avant, c’est une bonne étape. J’occupe un rôle tout nouveau dans l’équipe cette année, c’était plus sage de commencer sur un autre grand tour pour ne pas être tout de suite sous le feu des projecteurs.

Mais physiquement, étiez-vous préparé pour le Giro ?

« C’est une philosophie : on doit toujours gagner notre place, sinon on peut être remplacé par quelqu’un d’autre. »

Kenny Elissonde

Plutôt oui. En fait dans l’équipe, ils aiment avoir les coureurs tout le temps à 90%. L’entrainement est toujours assez intense et l’effectif envoyé sur les courses fluctue. Les programmes sont amovibles. Si on est très en forme, on peut aller sur une course alors que ce n’était pas prévu. Tout n’est pas figé en janvier. Pour moi ce fonctionnement a été une surprise au début, mais pour ceux qui sont là depuis quelques années, c’est normal. Aller au Tour des Alpes plutôt qu’en Romandie, c’est presque courant. Mais ça se fait en discutant avec le staff, toujours. Ils m’ont dit : « On trouve que tu marches bien, on te verrais bien ici, qu’est-ce que t’en penses ? » On ne reçoit pas une convocation où on apprend que l’on va sur une autre course que celle qui était prévue.

Et c’est ce qui s’est passé après le stage en altitude ?

Oui, j’avais un assez bon niveau, on m’a proposé d’aller au Tour des Alpes où il y avait plus de montagne que sur la Flèche et Liège. Je pouvais davantage apporter là-bas. Ensuite, on m’a demandé si je préférais aller sur le Tour de Californie ou sur le Giro. C’est toujours un dialogue, ce n’est pas quelque chose d’imposé, qui serait contraignant.

Est-ce que ça veut dire qu’il faut toujours être sur le pont, pour être apte à saisir ces opportunités ?

C’est un peu ça. Le but est toujours d’envoyer la meilleure équipe sur les courses, donc si on est hors de forme, il y a peu de chance qu’on y aille. Mais il faut le voir du bon côté. C’est aussi une philosophie : on doit toujours gagner notre place, sinon on peut être remplacé par quelqu’un d’autre.

En janvier, personne n’est assuré d’accompagner Chris Froome sur le Tour ?

Une partie de l’équipe Sky sur ce centième Giro – Photo Russ Ellis, Team Sky

Si quand même, il a sa garde rapprochée. Il y a des coureurs clés pour la montagne, d’autres pour le plat. Et ensuite il y a trois ou quatre places à prendre. Mais c’est à peu près pareil dans toutes les équipes, la vérité de janvier n’est pas toujours celle de juin. Rien n’est jamais assuré, c’est le quotidien de tout cycliste. C’est juste un peu plus exacerbé chez Sky.

En dehors du Tour de France, Sky ne parvient pas à gagner sur un autre grand tour. Il y avait une grosse équipe sur ce Giro, donc beaucoup de pression, pour mettre fin à la mauvaise série ?

Je n’ai jamais fait le Tour dans l’équipe donc je ne peux pas comparer. J’imagine juste que sur le Tour, c’est décuplé. Il n’y a rien de comparable à la pression du Tour. Mais sur le Giro, on voulait tout faire à la perfection. On voulait perdre le moins de temps possible avant le chrono et même en gagner sur les étapes de transition, parce que « G » a l’habitude des classiques. Alors il y avait de la pression, mais c’était surtout celle que l’on s’était mise nous-mêmes. On avait deux grimpeurs complémentaires, un très bon leader, bon en chrono. On s’était dit que si l’équipe Sky pouvait gagner un grand tour sans Chris, c’était peut-être cette année. Les gars y croyaient alors c’est forcément frustrant de voir le château de cartes s’écrouler comme ça, mais c’est la vie.

Désormais, ça va être la chasse aux étapes ?

Oui, il va falloir essayer de courir différemment. Je nous vois mal ne rien faire. Avec un bon chrono, Geraint rentrera peut-être dans le top 10 – il s’est finalement reclassé onzième, ndlr. Mais je pense qu’on peut défendre un top 10 en allant chercher des victoires d’étapes. Il faudra se remobiliser, tourner la page. On sait que quand on va sur un grand tour, c’est une aventure. Quand on fait du vélo six heures par jour pendant trois semaines, il se passe forcément des choses. Mais peut-être que dans trois jours on aura retrouvé le sourire.

Il y a quelques mois, vous parliez de saut dans l’inconnu en rejoignant Sky. Ça y est, vous vous y sentez comme chez vous ?

« L’équipe Sky attise la curiosité des gens. Alors je ne dirais pas que l’équipe le cultive, mais elle aime aussi faire des choses différentes. »

Kenny Elissonde

Oui, maintenant je m’y sens comme chez moi. J’ai pris mes marques, ça fait déjà plusieurs mois que j’y suis. Mais ça demande du temps. Ici, la manière de courir différente, on s’y fait doucement. Mais je me sens bien et il reste j’espère plein de belles choses à écrire ensemble. C’est ça qui forge une relation entre un coureur une équipe. Même quand c’est compliqué, comme sur ce Tour d’Italie. C’est ce genre d’aventures qui fait qu’on se rapproche d’une équipe. C’était le cas chez FDJ, ce sera pareil chez Sky.

On a tendance à regarder la Sky avec des gros yeux, c’est si différent de ce qui se passe ailleurs ?

C’est différent, oui… Mais chaque équipe est différente. Ici, tout est optimisé, mais j’étais déjà dans une équipe qui faisait de gros progrès sur cet aspect. Après, l’équipe Sky a ses façons de faire. Mais ce qui me change surtout, c’est ce nouvel environnement. J’ai quitté une équipe française, avec un entraineur qui me connaissait depuis mes 18 ans, donc ça change énormément de choses.

Vous êtes devenu une attraction dans le peloton, celui à qui on va poser des questions ?

L’équipe Sky attise la curiosité des gens. Alors je ne dirais pas que l’équipe le cultive, mais elle aime aussi faire des choses différentes. En revanche, si j’avais été chez Trek, ça aurait été pareil, on m’aurait aussi demandé comment c’était. Il n’y a juste pas de secret, quand on me pose des questions, je réponds. Ça reste une équipe de vélo.

Et ce Giro que vous êtes en train de courir, il vous procure quoi ? On dit que c’est le grand tour des purs grimpeurs, comme vous…

Après la tension de la première partie de course, j’ai hâte d’arriver dans la haute montagne. Je veux découvrir les cols mythiques italiens, c’est ce que j’aime. J’aurais encore plus aimé le faire avec un leader qui joue le général dans la roue, mais c’est quand même ce qui m’a poussé à dire oui pour le Giro.

Les cols sont particuliers ici ? Ils vous impressionnent ?

Kenny Elissonde dans son rôle d’équipier – Photo Russ Ellis, Team Sky

C’est différent de ce qu’on trouve en Espagne. Mais un col qui m’ impressionne, je dirais que ça dépend surtout des sensations. Un petit col avec de mauvaises sensations va vous paraître plus dur qu’un grand col avec de bonnes sensations. On peut passer de sales quarts d’heure dans un col, si les conditions sont mauvaises par exemple, et c’est ça qui nous marque. Mais impressionné… (Il hésite) Ce n’est pas que les cols ne m’impressionnent pas, mais ça dépend de comment on les monte. J’en ai monté certains en échappée, en devant résister aux poursuivants. Parfois, je suis équipier, je fais une partie à bloc puis je me relève. Ça change tout.

Sur le Giro 2015, que vous avez couru, il n’y en a pas un qui vous a marqué ?

Si, le Mortirolo. Sur l’étape vers Aprica, c’était très dur, je m’en souviens bien. Mais cette année on en aura d’autres, c’est des étapes qui vont marquer. C’est d’ailleurs pour ça qu’on aime les grands tours. Il y a parfois des étapes très, très durs ; mais il y a aussi des pages d’histoire qui s’écrivent.

Et le Mortirolo, vous allez le monter de nouveau cette année, avant la double ascension du Stelvio…

C’est une étape monstrueuse, digne du Giro. Il n’y a que cette course qui peut proposer ça. C’est dur, mais en tant que grimpeur, c’est super excitant.

Enfin pour la suite de la saison, est-ce qu’on peut espérer vous voir sur la Vuelta ?

A la base, j’aurais aimé faire la Vuelta, c’est ma course préférée. En plus « Froomey » veut la gagner, donc ce serait un bel objectif. Mais avec le Giro, ça va dépendre de comment mon programme et ma forme évoluent. On verra ça après Milan, pour l’instant je me concentre sur le Giro.

Donc on ne verra pas Kenny Elissonde parmi les équipiers de Froome en juillet, mais peut-être quelques semaines plus tard ?

Ça serait bien.

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